Déception confirmée d’Emmanuel Carrère : après Yoga, Kolkhoze

Le dernier livre d’Emmanuel Carrère, Kolkhoze (P.O.L, 2025), est comme toujours un régal à lire mais encore une fois un peu décevant. Je le dis avec tristesse et même un peu d’inquiétude après avoir éprouvé une légère colère à la lecture, car je voue une admiration sans borne à Emmanuel Carrère, et le voir sombrer comme cela me fait de la peine.

Il raconte la vie de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, spécialiste de la Russie et patronne charismatique de l’Académie française. Chemin faisant il dresse le portrait de son père, dont la personnalité attachante tend à s’effacer volontairement devant la puissance de sa femme. Ce portrait croisé entre une femme brillante et un homme feutré est réussi, et comme tous les deux sont morts, Emmanuel est libre d’écrire ce qu’il veut. Or le livre n’est pas aussi tenu que je le laisse entendre.

Il passe d’une histoire à une autre avec liberté mais il ne parvient jamais à retrouver cette impression d’unité et de cohérence mystérieuse qui faisait la marque de ses livres précédents. Tout le long de Kolkhoze, Carrère espère que le lecteur trouvera le coeur battant de son récit qui, dans les faits, se perd dans une multitude de chapitres qui peinent à faire écho les uns dans les autres. Oui, scolairement, on peut le lire et montrant tous les liens qui sont censés amalgamer l’ensemble, mais cela reste un exercice scolaire car on sent un auteur dépassé et incapable de mettre les coups de reins nécessaires pour faire la différence.

Vers la fin du récit, quand le narrateur voyage en Ukraine pendant la guerre d’invasion de la Russie, il dévoile l’ambition littéraire qui était la sienne :

Je crois alors, j’espère que ce sera cela, ce livre (…) : les histoires enchevêtrées de ma famille russe et de la défaite de la Russie – un événement géopolitique aussi énorme que l’effondrement du communisme.

Kolkhoze, p. 468.

Eh bien non, ce n’est pas cela ce livre. Les histoires sont bien enchevêtrées, en effet, mais en aucun cas le lecteur ne ressent la présence d’événement énorme.

Je parle d’un écrivain qui publie peu de livres mais qui a fait des chefs d’œuvres pendant vingt ans. De La Classe de neige (1995) jusqu’à Royaume (2015), Emmanuel Carrère a su à chaque fois écrire une œuvre parfaite et nouvelle, dont le lecteur se dit à la fin : c’est génial, celui qui a fait ça peut se reposer, il ne pourra rien faire de mieux, ceci est l’œuvre d’une vie : « messieurs, chapeaux bas ». Et à chaque fois, Carrère réussissait à se surpasser, se réinventer, et à explorer de nouveaux territoires littéraires qui étaient à la fois inouïs et reconnaissables. Inouïs parce qu’on n’avait jamais lu de choses pareilles, mais reconnaissables parce qu’on gardait ce lien familier avec la voix narrative de Carrère. Mais il semble que les années 2020 marque une rupture dans la carrière de l’écrivain.

Déjà, avec Yoga (2020), j’avais été déçu mais la déception était inscrite dans le projet du livre lui-même : il racontait un épisode de dépression épouvantable et, alors que sa femme avait joué un rôle central dans sa vie, elle lui avait interdit, dans les affres de leur rupture, d’écrire quoi que ce soit sur elle dans le livre qu’il préparait. Comment voulez-vous réussir un livre lorsqu’un personnage principal de l’histoire est manquant ? Carrère a opté pour une solution bancale, il a inventé des personnages et des anecdotes qui n’étaient pas à la hauteur de la réalité. On sentait, sans rien savoir des démêlés judiciaires qui opposait l’auteur et sa femme, qu’il y avait de la fiction dans Yoga, mais une fiction de mauvais alois. On n’y croyait pas, ça sonnait faux, mais cette contrainte faisait presque partie du projet littéraire puisque son conflit avec sa femme était une des répercussions de l’état dépressif du narrateur qui était au centre du récit. Yoga était donc insatisfaisant mais il y avait des pages fascinantes sur la maladie, sur la méditation, sur le yoga, et surtout Carrère avait su tenir les deux bouts de l’histoire apparemment sans rapports : la pratique du yoga et l’internement en hôpital psychiatrique.

Avec Kolkhoze, je prends la plume pour dire que la déception est plus nette car le problème vient de l’écriture elle-même. Le livre n’est pas du tout maîtrisé, Carrère semble n’être que l’ombre de lui-même, en perte de repères et on le surprend bien des fois à faire du remplissage. Notamment quand on arrive au chapitre « Un enfant sage », autour des pages 280-290 : des banalités sur les écrivains pro et anti-communistes des années 1950 et 1960. Il y a beaucoup de négligences dans l’écriture elle-même et les réflexions qu’il fait tout le long du récit :

L’avantage d’être venu pour un reportage, c’est qu’on fait des choses qu’on n’aurait pas faites autrement.

Emmanuel Carrère, Kolkhoze, p. 449

En effet, et on pourrait dire cela de tout et n’importe quoi : l’avantage d’être ici pour une réunion de famille, c’est qu’on voit des gens qu’on n’auraient pas vus autrement. L’avantage de faire ce métier, c’est qu’on reçoit un salaire qu’on n’aurait pas reçu autrement. On peut continuer longtemps à enfiler de telles perles.

Ou encore le chapitre « Les premiers jours de la guerre » dans les pages 415-430, où l’auteur se sent obligé de raconter par le menu les jours passés par le narrateur à Moscou lorsque Poutine a envahi l’Ukraine en 2023. Il ne sait pas pourquoi c’est intéressant, mais dans le doute il se dit « quand même, c’est un moment historique, autant que je raconte tout ce dont je me souviens, ça a des chances de taper juste… » Même chose avec les pages consacrées à sa cousine qui se trouve être élue présidente de la république géorgienne. Carrère n’est pas inspiré mais j’ai l’impression qu’il se dit  » au diable l’inspiration : je leur parle d’un membre de ma famille donc je suis dans le thème, elle dirige la Géorgie ce qui correspond aussi au thème du livre, et comme en plus elle est présidente de la république, je touche forcément à l’histoire. je ne peux pas me tromper complètement… »

Le moment Sartre : le point de rupture

Quand il critique Jean-Paul Sartre d’une manière qui est au niveau de n’importe quel journaliste de plateau télé, je fulmine. Carrère a beau être de droite, il ne tombe pas d’habitude dans la caricature bourgeoise sans conscience de classe. Ce qu’il dit de Raymond Aron et la formule « mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron », et quand il cite l’éternel « un anticommuniste est un chien » de Sartre, Carrère verse dans le cliché éculé, et il ne fait pas le moindre effort pour éclairer ces idées creuses de manière nouvelle.

Là, me suis-je dit, à la page 285, vraiment, il va trop loin. Trop loin dans le manque de travail. Trop loin dans la négligence. Il a écrit un livre de plus de 500 pages. Rien ne l’empêchait de le travailler davantage. Il pouvait sans peine resserrer son récit et ses analyses pour en faire une perle dense de 300 pages.

Dans ce passage qui m’a agacé, il parle de la vie de sa mère en 1968. Il explique qu’elle reste anticommuniste parce qu’elle est une femme de droite et que son histoire familiale rend le soviétisme traumatisant pour elle. Très bien, pourquoi pas. Mais j’attends de Carrère une analyse plus profonde et surtout plus inattendue des concepts de « droite » et de « gauche », alors qu’il ne dépasse jamais le stade des poncifs. Et lorsqu’il en vient aux clichés anticommunistes rebattus, cela ne ressemble plus du tout à Carrère.

Ce n’est pas qu’il ait tort. C’est juste banal.

Et ce qui est grave, c’est que ce n’est pas ce que fait Emmanuel Carrère.

Ce que Carrère savait faire

Depuis La Classe de neige jusqu’à Yoga, ses livres étaient pleins de vie. Ce n’était pas négligé. Il n’y avait pas ces pages inutiles. Kolkhoze est bourré de pages inutiles. J’ai commencé à en sauter. À lire en diagonale. Je le faisais presque avec culpabilité, parce qu’avec lui, on ne sait jamais : ces éléments apparemment secondaires pouvaient toujours se resserrer plus tard, devenir essentiels. Avec cette séquence sur Sartre, il brise quelque chose d’autre. Depuis le début, Carrère nous a habitués à une remise en question permanente. À cette capacité de reprendre ce que l’on croyait comprendre, des personnages, des mouvements de pensée, et de les éclairer autrement. Il trouvait toujours un angle inattendu, une lumière crue, stimulante.

Ici, rien de cela. Reprendre ces clichés, c’est aller au premier degré. C’est exactement ce qu’il ne faisait pas.

Sonner l’alarme

Alors oui, je sonne la sonnette d’alarme. On est peut-être en train de perdre Emmanuel Carrère. C’était pour moi le meilleur écrivain de France, avec Jean Rolin. Aujourd’hui, on sent un auteur en perdition. J’espère qu’il n’est pas retombé dans une dépression qui l’empêche de travailler. Mais puisqu’il prend des années pour écrire un livre, il faut s’inquiéter.

Peut-être assistons-nous, depuis dix ans, à la fin d’un auteur. Peut-être n’a-t-il plus l’énergie de faire ce métier.

2 commentaires sur “Déception confirmée d’Emmanuel Carrère : après Yoga, Kolkhoze

Laisser un commentaire