Nous arrivons vers la fin du ramadan. Comme chaque année, ce mois de jeûne est un moment de grande joie, presque un bonheur simple et profond. Le ramadan agit comme une parenthèse dans le temps, une période où la vie change de rythme.
Pourtant, cette année, je ressens aussi une forme de regret. J’ai moins prié que d’habitude. Les journées ont été remplies autrement, et je n’ai pas retrouvé la même intensité spirituelle que lors des premières années de mon chemin vers l’islam. À cette époque-là, tout était nouveau, brûlant, et je pratiquais une ascèse conforme aux préceptes de la sagesse précaire. Je passais des heures à lutter contre la soif et la faim, mais aussi à lire le Coran, à méditer longuement, au point de divaguer légèrement.
Je me souviens de longues promenades après mes lectures, où je réfléchissais et rêvassais dans l’oasis où nous habitions. Je passais aussi beaucoup de temps dans les mosquées. Parfois par recherche religieuse, par désir d’apprendre, de comprendre. Parfois aussi, je l’avoue, pour échapper à ce qui était pour moi la véritable épreuve du jeûne : la soif. L’absence d’eau avait quelque chose de presque torturant, et la mosquée offrait un refuge silencieux où le temps semblait passer plus doucement.
Cette année, l’expérience a été différente. Moins intense sur le plan spirituel peut-être, mais marquée par un autre type de bonheur, plus discret. Le ramadan transforme la vie quotidienne d’une manière étouffée et étoffée. Toute la journée, le monde semble se purifier du bruit permanent de la consommation.
Mais ce qui me frappe le plus, c’est le rythme du travail.
Du fait des circonstances et de la guerre qui m’empêche de quitter la région, je passe mes journées dans les bureaux du ministère ici en Arabie saoudite. Et pendant le ramadan, l’atmosphère y est méconnaissable. Un calme très particulier s’installe, comme si toute l’administration était recouverte d’une grande couverture ouateuse. Personne ne hausse la voix. Les conversations sont lentes, feutrées.
Les gens arrivent tard. Beaucoup repartent très tôt. Les couloirs sont silencieux, les réunions rares, et même les urgences semblent attendre la fin du mois sacré pour se manifester.
En réalité, dans de nombreux pays arabo-musulmans, le ramadan ressemble à un mois de quasi-vacances. Bien sûr, les bureaux restent ouverts, les administrations continuent de fonctionner, mais tout se fait à un rythme différent. Il y a les vacances officielles, quelques semaines par an, puis quelques jours supplémentaires offerts par la nation. Et puis il y a ce mois particulier, ce mois suspendu.
Le ramadan devient alors une sorte de respiration collective.
Pour celui qui travaille dans le monde arabe, c’est une expérience presque unique : un mois où la pression se relâche, où les journées se déroulent avec moins de tension, où l’on accepte collectivement que l’énergie soit ailleurs. Les corps sont fatigués, les esprits sont tournés vers l’attente du coucher du soleil. Journées de patience.
C’est peut-être cela, finalement, le véritable miracle discret du ramadan. Au-delà du jeûne, au-delà de la spiritualité personnelle, il y a cette transformation sociale : un ralentissement général, une suspension du tumulte habituel.
Et même si je regrette parfois de ne pas avoir retrouvé cette ferveur intense de mes débuts, je me dis qu’il y a dans ce calme collectif une autre forme de bénédiction.
Une bénédiction douce.
Comme un édredon posé sur le monde.