J’ai remarqué une étrange régularité dans le regard que les autres portent sur mes échecs et mes succès. J’en ai pris conscience récemment car ma vie n’a pas connu les échecs ni les réussites pendant quarante ans.
Voilà comment les choses se manifestent :
Lorsque quelque chose de bien m’arrive, ce n’est jamais vraiment grâce à moi.
Si j’ai partagé ma vie avec des femmes belles, intelligentes et empathiques, ce qui a toujours été le cas, on ne m’a jamais dit : « Tu dois avoir certaines qualités pour attirer de telles personnes. » La réaction est généralement tout autre. On se demande comment j’ai fait. Par quels prodiges j’ai pu séduire une créature de ce niveau. Quel stratagème j’ai employé, quel bagout j’ai développé, quelle faiblesse j’ai détectée pour qu’une telle femme accepte de vivre avec moi.
Comme s’il allait de soi qu’une femme exceptionnelle ne pouvait pas librement choisir et aimer un homme comme moi.
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De même pour le travail. Si j’obtiens un poste intéressant ou correctement rémunéré, on m’explique presque toujours que cela tient à des circonstances extérieures. C’est grâce à telle rencontre, grâce à telle appartenance, grâce à telle origine, telle couleur de peau, telle conversion religieuse… Grâce à telle conjoncture favorable. On me parle de chance.
La chance est une explication extraordinairement commode. Elle permet de reconnaître un succès tout en évitant soigneusement d’en attribuer le mérite à celui qui en bénéficie.
En revanche, lorsqu’un malheur survient, le raisonnement s’inverse immédiatement.
Si je perds un emploi, alors il devient évident que j’ai commis une erreur. Si une institution me traite injustement, certains trouveront malgré tout une raison pour laquelle j’ai dû provoquer cette injustice. Si une histoire d’amour se termine mal, il doit forcément y avoir quelque chose que j’ai fait ou omis de faire. Ça doit être de ma faute.
Je me souviens d’un licenciement qui était pourtant une injustice manifeste. Je n’avais commis aucune faute professionnelle. Les faits étaient clairs. Pourtant, même parmi des collègues qui m’appréciaient, il n’était pas si facile d’entendre dire simplement : « Oui, ce qui lui arrive est injuste. »
Certains préféraient expliquer l’événement autrement. L’un se disait « désolé » pour ce qui m’arrivait mais se permettait de dire que j’avais « manqué de sagesse » avec celle qui me harcelait. Peut-être n’avais-je pas suffisamment anticipé. Il n’y avait pas de fumée sans feu.
Comme si le malheur devait toujours avoir un responsable identifiable, et de préférence la personne qui le subit.
J’ai observé le même phénomène dans les relations amoureuses avant mon mariage. Si je mettais fin à une relation, j’étais un salaud. Si c’est elle qui rompait avec moi, on ne la qualifiait pas de salope. On supposait volontiers que j’avais dû faire quelque chose qui avait poussé cette jeune femme à partir.
Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité me revenait.
Avec le temps, cette expérience répétée a fini par produire chez moi un effet de tranquillité. Je n’attends plus rien du jugement des autres.
S’il m’arrive un malheur, je sais qu’il sera probablement inutile de chercher une consolation fondée sur la reconnaissance de l’injustice subie. Beaucoup préféreront chercher ce que j’ai fait pour mériter mon sort.
S’il m’arrive un bonheur, inutile de chercher à partager ma joie, je sais qu’on trouvera une cause extérieure.
Au fond, cela simplifie beaucoup les choses.
On cesse progressivement de rechercher la validation extérieure. On apprend à examiner soi-même ses réussites et ses échecs. À reconnaître ses fautes lorsqu’elles existent. À reconnaître aussi les injustices lorsqu’elles se produisent. Sans attendre que le monde entier partage ce diagnostic.
Cette disposition a quelque chose de stoïcien.
Les stoïciens nous rappellent que nous ne maîtrisons ni la réputation, ni l’opinion d’autrui, ni même la manière dont les événements seront racontés après coup. Nous ne maîtrisons que notre propre jugement.
La sagesse précaire enseigne donc ce précepte en faisant payer très cher l’inscription à son académie : ne cherche pas la reconnaissance des cons. Laisse-les te prendre de haut. Ceux qui te jugent ne te valent pas.
Bonjour Guillaume.
Une fois de plus, tu nous a offert un post intéressant et même j’ose dire émouvant. Je ne comprends pas que l’on puisse t’attaquer ou te critiquer sur ta philosophie de vie. En effet, même si l’on ne partage pas les mêmes analyses sur un certain nombre de sujets, je peux témoigner que tu fais partie de ceux qui cherchent inlassablement à apprendre, comprendre, analyser avant tout jugement. De ceux qui font preuve de bienveillance envers leurs prochains et ne négligent jamais le petit et l’humble face aux puissants. Et cette attitude est hautement noble. Je te salue.
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Oh c’est adorable, merci infiniment Florent.
Je n’allais pas à la pêche aux compliments, mais un propos positif fait quand même très plaisir.
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On voit bien tous les jours que la modernité post-protestante capitaliste a besoin de considérer que les hommes sont responsables de leurs échecs. La misère atroce dans laquelle croupissent tant d’humains serait injustifiable sinon, et alors ils pourraient croire qu’ils ne la méritent pas, alors qu’une minuscule minorité privilégiée à la Macron profite de ses richesses et énonce les règles du jeu.
Quant au mérite, on voit bien qu’il ne conduit pas nécessairement au succès, sauf les riches. C’est un vrai problème de nos sociétés avancées, ça. Il faut donc déconnecter la réussite du mérite. Pour permettre que des laborieux échouent, il faut aussi que des chanceux réussissent. C’est peut-être un peu ton problème. Tu n’es pas assez riche pour mériter ta réussite.
Il y a donc une sorte d’incohérence apparente qui n’aurait peut-être pas déplu à Max Weber : si la misère est le sort des réprouvés, il ne s’ensuit pas nécessairement que la réussite soit celui des seuls élus ; il y a des élus non méritants, donc il faut des élus chanceux et des réprouvés méritants. C’est un peu compliqué mais je pense que c’est assez logique.
Maintenant, dans l’absolu, comme disait Shakespeare ou Dostoïevski, « si l’on traite chacun selon son mérite, qui pourra échapper au fouet ? »
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Tu as tout à fait raison, Ben. J’y pensais aussi : ce sont systématiquement les plus riches et les plus fortunés à qui l’on attribue le mérite exclusif de leur réussite.
J’en veux pour preuve les quatre émissions de France Culture consacrées à Vincent Bolloré. Interviewé par Guillaume Erner, Alain Minc a passé son temps à nous expliquer que Bolloré ne doit rien à personne, que sa fortune est le fruit d’une compréhension supérieure du système capitaliste, qu’il était parti de zéro et qu’il n’était qu’un homme incroyablement talentueux.
Bizarrement, pour des individus comme lui, il n’y a pas eu de chance, pas de rencontre fortuite, pas de naissance privilégiée, pas de capital social rare, ni de capital géographique. Or, il reconnaît lui-même : « je le connais depuis longtemps », faisant référence à ce « village de Paris » ou « petit village parisien ». Que signifie cette expression ? Cela désigne les privilégiés, une poignée de quelques centaines de personnes où « tout le monde se connaît ». Or, on ne le traite pas de menteur quand il se fait passer pour un Breton qui a commencé avec une petite affaire familiale en faillite.
Voilà, malgré une fortune colossale qui lui permet d’acheter tout ce qu’il veut et s’imposer ses idées, on ne voit pas dans ses succès le moindre effet de chance ou de privilège. C’est un aveuglement total sur les mécanismes réels de la réussite.
Tu as raison, je ne suis pas encore assez riche. Encore un petit effort les sages précaires.
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