Michaux visionnaire ?

Voici ce qu’on lit dans Ecuador : 

« La crise de la dimension. 1er février 1928.Cette terre est rincée de son exotisme. Si dans cent ans, nous n’avons pas obtenu d’être en relation avec une autre planète (…) l’humanité est perdue.

(…) Nous souffrons mortellement ; de la dimension, de l’avenir de la dimension dont nous sommes privés, maintenant que nous avons fait à satiété le tour de la terre. » 

J’étais abasourdi de voir cela écrit en 1928. Michaux avait donc prévu le tourisme de masse et la banalisation de la découverte des continents. Cela n’est peut-être pas exceptionnel, je ne sais pas, mais à ma connaissance, personne n’avait eu ce type de discours avant la seconde guerre mondiale. C’était d’autant plus impressionnant que le même auteur allait écrire deux ans plus tard des phrases d’un admirable enthousiasme en côtoyant les Chinois. En 1928, il n’avait aucune idée de ce qu’il allait encourir en Asie, où il se verra comme un barbare.Je regarde de plus près mon livre, emprunté à l’alliance française de Shanghai, et je lis sur la page de couverture : 

Henri Michaux 

Ecuador

Journal de voyage 

Nouvelle édition

revue et corrigée 

nrf 

Gallimard 

Et le copyright indique la date de 1968. Il a donc revu son texte après la guerre. Je me souviens de ce que disait Robbe-Grillet de l’habitude qu’avait Michaux de revenir sur ses anciens textes. Il paraît qu’il retirait purement et simplement des poèmes entiers de ses ouvrages, et qu’il en ajoutait de nouveau.

Dans son Barbare en Asie, j’avais trouvé déjà des choses étonnamment perspicaces sur les Japonais. Le lecteur avait la nette impression qu’il prévoyait dès 1931 toutes les horreurs que les Nippons allaient faire subir aux Chinois et à d’autres peuples d’Asie. Mais il avait brouillé les cartes en ajoutant aussi des notes de bas de page datées des années soixante pour ajouter certains commentaires sur le maoïsme, qu’il voyait d’un œil assez bon.

Simon Leys regrette, dans un article, les changements que Michaux a effectués dans son Barbare.

De la nécessité de lire les différentes versions.

Tout cela m’amène à une légère suspicion. Quelqu’un a-t-il la version originale d’Ecuador ? Et peut-il me dire si le paragraphe suscité y était conforme à la version de 1968 ?  

L’ancêtre boutiquier

A l’occasion d’une conversation avec mon père, qui était impressionné par le succès professionnel de sa belle famille, je fus frappé, au contraire, par l’incroyable manque de réussite de la famille dont je viens.

Du côté de mon père, les choses sont simples, son père était cheminot et nous venons d’un milieu populaire. C’est du côté de ma mère que l’histoire se complique. Au début du vingtième siècle, mon ailleul s’arrachait de la paysannerie et devint commerçant. Son affaire dut pas mal tourner puisqu’il est dit, discrètement, qu’il menait « la grande vie » pendant la période de l’occupation. L’un de ses fils, mon grand-père, devint médecin. Il épousa une femme d’une plus haute ascendance que la sienne, une vraie fille de famille, et c’est ainsi qu’il devint un bourgeois normand, entre les deux guerres, et après la guerre. Quelle ascension, n’est-ce pas ? On peut s’attendre à ce qu’elle continue dans les générations suivantes. Or, parmi les douze enfants de mon grand-père médecin, pas un seul chirurgien, pas un seul scientifique, ni d’ingénieur, ni d’avocat, ni de député, ni rien qui donne une réelle impression de succès foudroyant. Certains ont reproduit un mode de vie bourgeois, et en ont le capital, mais je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une réelle élévation dans la société, par rapport aux ancêtres, s’entend.

Plus intéressant, aux yeux du sage précaire, est la médiocrité constante de ma famille dans le domaine des études. Aucun des enfants de mon grand-père médecin n’est allé au-delà du baccalauréat. Tous ont bâti leur situation par eux-mêmes, en commençant au plus bas et en gravissant les échelons un à un. C’est comme s’ils ne s’étaient appuyés sur aucun acquis culturel.

La génération suivante, la mienne, n’est pas beaucoup plus brillante. Parmi des dizaines et des dizaines de cousins, je crois que nous n’avons pas pu aller plus « haut » (socialement) que notaire et médecin généraliste. Certains de mes cousins sont encore à l’école et n’ont pas donné tout ce qu’ils avaient dans le ventre, il faut donc attendre avant de se prononcer. Mais une ligne de force se dégage tout de même, me semble-t-il, et c’est notre étrange insuccès dans les études. Dans une famille qui met au-dessus de tout la bonne situation, la bonne conduite, le fait d’être bien élevé (je pense à mes grands-parents), comment se fait-il que personne n’ait eu l’envie, la capacité ou le courage de faire de réelles études supérieures ? La formation est pourtant un des meilleurs leviers pour faire une belle carrière !

Je ne pense pas à ceux qui, comme moi, se foutent des carrières, des réputations et de l’apparence de réussite, mais à tous ceux pour qui cela importe. Peut-être ne se rendent-ils pas compte de cette faiblesse dans leur parcours. Après un siècle d’ascension sociale, nous stagnons, nous devons toujours ramer, à l’aveugle, et seuls, pour soutirer au monde notre pain quotidien. Sans brio, je remarque.

C’est ce manque de brio, cette lourdeur, que je sens très forte en moi, qui m’intéresse. Comment se fait-il qu’avec un ailleul médecin, nous ne soyons pas devenus des « héritiers » ? Que ce soit dans le commerce ou dans la médecine, l’enseignement supérieur en France offre des voies qui permettent aux enfants de bonne famille de monter sur des marches toujours un peu plus hautes. Pourquoi n’y a-t-il rien de tel, chez les miens ?

Parce que nous n’avons jamais cru à l’éducation. Nous n’avons jamais investi dans l’instruction, comme d’autres familles, d’autres communautés l’ont fait. Bien que les membres de ma famille soient intelligents, je n’ai jamais entendu dire du bien des professeurs. Les profs ont toujours été vus comme des cons, des fainéants, des gens qui ne comprenaient rien, etc. Et si un enfant ne réussissait pas, c’était de la faute des professeurs, on le changeait alors d’établissement. Dans ma famille, beaucoup de gens sont allés à l’école dans le privé. Et en fait d' »investissement », on se limite à payer des cours supplémentaires, des profs particuliers, des boîtes à bachotage, des stages et séjours linguistiques. On donne de l’argent, et on s’étonne à peine qu’en retour, nos enfants ne parlent pas angais, soient nuls en math, aient des notes moyennes.

Peut-être que le seul langage que nous comprenons est celui de l’argent, et que nous sommes restés des paysans qui calculons, les pieds dans la boue, comment nous en sortir, nous en mettre plein la lampe et en imposer diantrement les uns aux autres. Peut-être que mon ailleul boutiquier était le modèle indépassable de ma famille. On l’a oublié, je ne sais même pas comment il s’appelle, ni à quoi il ressemblait, mais c’est peut-être son histoire, individualiste, courageuse, jouisseuse et suspecte, que nous rejouons à notre manière.