Prendre la défense des Britanniques

Je me suis permis d’écrire une chronique d’abonnés dans lemonde.fr sur la géopolitique chinoise.

La géopolitique, je trouve qu’il n’y a rien de plus réjouissant et de plus excitant, après l’économie. En politique internationale, mes idées sont claires et distinctes, et je sens les rapports de force avec acuité. Après, je me trompe autant que l’homme prochain, mais je me trompe dans une clarté et une distinction sans nom.

Ce que je dis sur la Chine, par exemple, dans la chronique, et sur la prééminence de la question de Taiwan sur la question tibétaine, j’attends les contre arguments. Je maintiens que le Tibet est, pour Pékin, une sorte d’épouvantail qui permet à la fois de cacher d’autres problèmes, et de mesurer son poids diplomatique. La manifestation à Lyon de quelques centaines de manifestants pour les droits de l’homme en Chine et au Tibet va dans ce sens. Vacuité des protestations, coups de pétards qui détournent l’attention des vraies questions.

En sortant de la vision du film d’Olver Stone, W, j’ai eu une autre intuition géopolitique de grande ampleur : la nécessité de défendre nos amis britanniques.

Les Britanniques ne se rendent pas encore compte de la rancoeur qu’ils vont attirer de la part de leurs voisins. Déjà les Allemands, les nordiques et les Français considèrent que la crise économiques actuelle est largement la faute des Anglo-américains.

Ce qu’on nous explique, dans tous les pays européens sauf sur les îles britanniques, c’est que la crise actuelle est la conséquence de la révolution néo-conservatrice lancée par Mme Thatcher et M. Reagan. Cela va faire 30 ans que les Anglo-saxons nous disent que nous sommes ringards, nous les Français et les Allemands, de conserver des industries, de ne pas laisser crever les pauvres, d’avoir un service public et des fonctionnaires (ils appellent tout cela « la bureaucratie »), de promouvoir l’enseignement des langues autres que l’anglo-américain. Ils voient comme une réaction d’arrogants losers de vouloir protéger notre cinéma et de lutter pour faire des biens culturels ce qu’on a appelé « l’exception culturelle ».

Les Britanniques et les Américains, forts de leur puissance sur le monde, ont ridiculisé cette posture en détournant la notion d’exception culturelle (utile à tous les Etats non anglophones) par celle d’ « exception française ». C’était génial, du point de vue marketing : tout discours en faveur d’un cinéma aidé par les pouvoirs publics devenait de l’agitation égoïste typiquement française. 

Tout effort pour faire vivre d’autres langues que celle de David Beckham était vu comme de l’obscurantisme : « Pourquoi cette obsession avec les langues ? » Cette rumeur moqueuse monte du monde anglo-saxon. Combien de fois ai-je entendu cette interrogation, dans le monde entier (je frime un peu, je ne suis pas allé dans le monde entier), par des Anglais, des Irlandais, des Américains, des Australiens, des Néo-Zélandais ? Je me souviens d’une jeune fille de Barcelone qui est restée bouche bée devant la bêtise généreuse de ce charmant voyageur qui lui posait cette question.

Malheureusement, en temps de crise, on cherche un bouc émissaire. Ce furent les Juifs, pour les fascistes des années trente, ce fut la bourgeoisie pour d’autres. Aujourd’hui, les Chinois vont dire que c’est de notre faute, à nous les Occidentaux. Mais les Occidentaux, les Allemands par exemple, que vont-ils penser ?

D’habitude, les Allemands ont du ressentiment vis-à-vis des Français, car ils sont étroitement liés par l’Union européenne, et qu’ils ont des cultures budgétaires opposées. Mais la crise, les Allemands, ils n’y sont pour rien, les pauvres vieux. Et ils savent que ce n’est pas de la faute non plus de ces emmerdeurs de Français. Les responsables, les peuples européens les chercheront sur les îles britanniques.

 Dans une émission d’information, sur la BBC, une journaliste anglaise demanda à un diplomate allemand : « Pourquoi dites-vous que la crise est un problème anglo-saxon ? » Elle n’eut pas la patience d’écouter la réponse. Pour elle, ce vieil Allemand n’était qu’un donneur de leçon européen.

Mais il ne faut pas oublier que les Allemands et les Français ont besoin d’avoir de bonnes relations. S’il faut trouver un ennemi commun, en temps de crise, pour pouvoir faire l’unité sur son dos, il est tout trouvé. 

D’où l’importance de les protéger dès maintenant, nos amis brito-irlandais car un racisme anti-anglais risque de grandir en Europe. Inutile de protéger les Américains, eux ils sont loin, et ils sont déjà détestés par tout le monde.

Ajoutez à cela les guerres en Irak. Quelle meilleure image, pour les peuples qui cherchent un fautif, que cette alliance anglo-américaine (non voulue par les braves Angais, mais qui s’en souviendra ?), cette assurance dans son bon droit, cette arrogance infinie qui semble dire : tout ce qui n’est pas anglo-saxon n’a pas vocation à survivre à long terme. Langues, cultures, économies, système politiques, manières de table, nous nous occupons de redéfinir tout cela pour vous.

Voyez la joie terrible de la géopolitique ? On imagine le pire, et les hommes se chargent de faire encore pire.

Alors moi, dès maintenant, je deviens un défenseur des Britanniques. Je rejette toute expression de racisme anti-anglais et je me tiens prêt à brandir les grands écrivains de langue anglaise pour faire de l’Irlande et du Royaume uni, dans les prochaines polémiques avec mes frères européens, une terre de culture propice à l’admiration.

Les éditions du sage précaire, 2

Si j’avais une grosse entrée d’argent, comme cela arrive parfois, je sais ce que je ferais.

J’en ai déjà parlé il y a un an jour pour jour.

Je choisirais une jeune femme de toute beauté et au chômage. Si, cela existe, en 2008, ne me dites pas que cela n’existe pas.

Il me faudrait une femme extrêmement charmante au contact, intelligente, ayant le sens des livres et le sens de la vente. Je ferais d’elle la directrice en chef des Editions du Sage Précaire. Je la salarierais grassement pour qu’elle me soit fidèle, mais je lui ferais comprendre que la vente, la vente, ma mignonne, la vente serait l’objectif absolu de son emploi et de son avancement futur. Ou tout au moins la tentative de la vente, une certaine volonté de vente.

Un désir de vente.

Je ferais venir mon assistante à Belfast. (Elle serait directrice en chef, mais comme je serais le chef des directeurs en chef, je pourrais dire d’elle qu’elle est mon assistante.) Je la logerais dans une belle maison pas trop loin de celle que je partage avec des Slovaques, et pas trop loin de l’université Queen’s. Tiens, je la logerais entre la fac et ma maison. Et ensemble, nous fabriquerions et vendrions des livres extraordinaires.

Nous nous envolerions pour la Chine et ferions signer un contrat d’exclusivité à Neige. Pour les cinq ans venir, tout ce que tu écris en français nous appartient de droit. Personne d’autres que nous n’aura le droit d’en faire un bouquin, c’est à prendre ou à laisser. (Il faudrait que mon assistante ait un peu le sens du contact, qu’elle mette un peu de chaleur et de rondeur dans les rendez-vous d’affaire. D’ailleurs, c’est elle qui s’occupera de tout ça, car moi, j’ai une thèse à écrire. Sauf pour les auteurs femmes, que j’irai voir tout repentant, tout modeste, avec des promesses et du miel plein la bouche.) Il y a d’ores et déjà deux bons livres à construire avec les textes de Neige. L’un des deux, nous y avons déjà travaillé et Neige était d’accord pour le construire sur le plan d’un journal intime durant quatre saisons. 

Neige sera la première à être publiée, et elle sera la fée protectrice, l’ange gardienne, la patronne, la reine, la princesse des Editions du Sage Précaire.

Mon assistante pourra prendre deux ou trois stagiaires en « métier du livre » pour l’aider à corriger et à mettre en page, etc. (Ou mieux, des stagiaires en rien du tout, des filles isolées mais pleines d’idées et de joie pour faire de ma maison d’édition un havre de paix et de rire.) Elle est directrice en chef, elle gère.

Après, nous irons à Angers et nous ferons signer un contrat d’exclusivité à Mart concernant tous les polars à venir. Exclusivité pour la série qu’il est sur le point de réaliser. Le premier bouquin de la série, que j’ai eu le plaisir de lire, est quasiment prêt. Mon assistante n’aura presque rien à faire (franchement, pour ce que je la paye, celle-là, on se demande de quoi elle se plaint, heureusement que je l’aime et que je ne peux pas me passer d’elle.) 

Après quoi, nous aurons une assez grande force de frappe pour faire masse. Nous serons en position de force pour attirer à nous des talents. Nous aurons assez de charme pour faire écrire les plus récalcitrants. Je dépêcherai mon assistante vers Dominique pour le motiver à écrire son polar à lui. Ou alors pas un polar fini, mais des fragments de polars, des idées de polars, des ambiances, des scènes de meurtres, des scènes de fesse, des personnages campés, comme ça, au milieu de rien. Je créerai une collection de livres noirs qui s’appellera : Idées de polars

Pour motiver mon assistante à vendre, à trouver des idées pour vendre, je l’intéresserais aux ventes. Mieux, je lui laisserai la totalité des gains pour les cinq premières années. Après, on verra. Vendre, il n’y a que cela de vrai. Il n’y a que cela qui fâche. Il n’y a que cela qui soit difficile. Tout le reste, avec une bonne assistance, on en vient bout.

Vous comprenez, il ne faut jamais se lancer dans un business de livres sans avoir conscience que c’est un business.

Le pessimisme du sage précaire à Belfast


Je ne sais pas d’où vient ce vieux tropisme qui fait du sage précaire un être qui imagine toujours l’échec. L’Irlande lui sied, l’Irlande qui a inventé cette fameuse « loi de Murphy », selon laquelle le pire est toujours le plus probable. Si quelque chose peut foirer, en vertu de la loi de Murphy, on peut raisonnablement s’attendre à ce que cela foirera complètement.
Théorie de l’optimisme
La paix est vue comme un équilibre précaire, l’équilibre comme un bonheur inattendu, le bonheur comme un miracle temporaire, l’amour comme un bonheur passager.
Alors, lorsque le sage précaire se promène à Belfast, il ne peut s’empêcher de penser que la violence entre républicains et unionistes s’enflammera de nouveau. Belfast a connu le calme, ces dernières années, pour deux ou trois raisons très simples : la croissance économique qui a donné du travail aux pauvres gens, l’évolution démographique qui fait qu’il y a presque autant de catholiques que de protestants, la bonne volonté des dirigeants anglais et irlandais, le volontarisme des Américains sur ce dossier, le vieillissement et l’assagissement des leaders terroristes.
Mais avec la crise économique, on retrouve un des plus puissants nerfs de la guerre communautaire : les jeunes au chômage, sans avenir, qui s’inventent un héroïsme en laissant libre cours à leur violence. Et comme le volontarisme politique va décroître, que les protestants vont se sentir dépassés démographiquement, qu’ils vont se crisper sur une situation que personne ne trouvera plus légitime, la seule issue aux problèmes à venir sera le terrorisme. Ce sera à leurs yeux le meilleur moyen de ne pas voir le pays évoluer de la pire des manières : le rattachement de l’Irlande du nord à la république d’Irlande.
Lire les murs
Pour ma part, je la vois sur les murs, cette violence passée, et les communautés n’oubliant jamais la violence passée, je vois dans cette violence passée les graines de la violence à venir.
C’est une rue charmante du sud de Belfast, avec de jolis pubs, des magasins de légumes, quelques cafés et d’assez nombreuses pharmacies. C’est le nouveau Belfast, celui qui semble n’avoir jamais souffert des « troubles ». Et pourtant.
Une église catholique est clairement abandonnée. Une église méthodiste est au contraire prise en charge par une communauté pleine d’égards.
Des drapeaux de l’Union Jack, des drapeaux orangistes, qui dans cet environnement, donne une idée de sectarisme au même titre que des signes religieux. Et ailleurs, des drapeaux irlandais. On se dit que c’est peuplé de manière assez hétérogène, ici, et qui si ce fut toujours le cas, on a dû se battre plus d’une fois sur Ormeau Road.
Précisément, le voyageur peut lire sur un mur une plaque funéraire : « Tués par les escouades de la mort britanniques. » « Tués pour leur foi ». Un homme sort d’un pub et vient me voir : « Salut, qu’est-ce que vous faites ici ? Vous prenez des photos ?
Oui, je me demande de quoi il s’agit. On lit « morts pour leur foi », vous connaissez ces gens ? De quelle foi s’agit-il ?
Ah, c’était tous des catholiques.
Vous êtes du coin ?
Oui, je suis d’ici.
Et les mecs étaient catholiques ?
Oui, ils étaient dans cette maison. Des gars sont entrés avec des armes et ils ont tiré. »
Il n’en dira pas plus, il partira de suite. On ne parle pas de ces choses-là, pas trop, pas trop longtemps, pas à voix haute, pas dans la rue et pas avec des étrangers dont on ne sait pas ce qui les motive.

Comment être pro-Chinois, pro-Tibétains et pro-Ouïghours en même temps ?

J’étais content de voir que la cérémonie d’ouverture des JO fut un succès. Content pour les Chinois qui se remplissent de fierté et sont très anxieux de nous plaire. Leur façon à eux de s’y prendre, c’est de chercher à nous impressionner, à nous en mettre plein la vue. Si possible, il s’agit de faire de la surenchère à tous les niveaux au point de faire la démonstration que seuls les Chinois peuvent le faire. D’où le nombre de figurants, la beauté par le nombre, la qualité du spectacle qui repose avant tout sur une certaine représentation de la masse, de la quantité. Les nouvelles technologies sont bien entendu indispensables pour montrer qu’ils savent rattraper tous les retards, mais elles sont secondaires. Ce qui est chinois, et qui ne peut être « achevé » que par un pays comme la Chine, c’est une œuvre qui implique une population humaine innombrable.

Cela rejoint ce que m’avait dit une amie à propos d’un spectacle sons et lumières, conçu – déjà – par Zhang Yi Mou : les Européens seraient incapables d’en faire autant. Du point de vue de la quantité humaine et des sacrifices demandés au peuple, ce n’est peut-être pas faux.

Je suis, donc, content qu’ils soient si bien parvenus à nous impressionner. Il leur reste maintenant à se faire aimer.

Dans le même temps, je suis content de voir les manifestations pro tibétaines et pro ouïghours qui ont eu lieu à Paris, à Bruxelles et à Istanbul. Les peuples soumis, sans liberté de parole, se font aisément aimer : il leur reste à se faire craindre.

On me dira, quel Normand tu fais ! La précarité de ta sagesse est bien commode pour ne prendre aucun parti et décerner des couronnes de fleurs à tout le monde. Je prends parti, pourtant, en faveur d’un effondrement contrôlé du régime communiste au profit d’un système multipartiste incluant le Guo Min Tang et le DDP, les deux parties de Taiwan, et le parti communiste chinois.

Mais le paradoxe est qu’il faut les deux types de manifestations pour faire progresser l’état de droit en Chine : il faut constamment rappeler l’injustice de la dictature communiste (et par exemple, ne pas oublier de rappeler que c’est bien une dictature), tout en reconnaissant les progrès des Chinois dans leur ensemble. Il faut que le pays dans son ensemble réussisse ce qu’il entreprend pour que la voix des opposants puissent se faire entendre des Chinois eux-mêmes.

En d’autres termes, Sarkozy a raison de dire qu’il faut aller à Pékin, applaudir et discuter, et Ménard a raison d’organiser des manifestations imaginatives et osées. Nous assistons à une ruse de l’histoire qui, on le sait, se sert des conflits pour faire avancer les hommes sur un terrain qu’eux-mêmes ne connaissent pas. Les manifestations anti-chinoises et la cérémonie d’ouverture des JO participent d’un même mouvement dialectique qui mènera la Chine vers une situation à propos de laquelle on peut rêver mais qu’on ne peut pas prévoir avec assurance : peut-être une sorte de démocratie autoritaire, ou alors une désunion cataclysmique, ou alors une déchéance lente et inexorable due à un épuisement des ressources, tout est possible. Mais le scénario aura été écrit par les deux types de manifestations apparemment contradictoires qui atteignent ces jours-ci leur apogée.   

La mort du subjonctif

Depuis que je suis en France, je regarde un peu la télévision et il est des fautes qui reviennent constamment dans la bouche des gens interviewés et des journalistes. Ils oublient le subjonctif. « Je ne crois pas que le Sénat est … », « Je ne dis pas que le ministre sait quoi que ce soit… »

Le premier réflexe du pédant est de s’en lamenter, et de crier à la décadence culturelle de la France. La sagesse précaire propose une autre interprétation : le subjonctif imparfait a quasiment disparu, le subjonctif présent en prend le chemin. Voilà tout.

Le français devient une langue sans mode, une langue qui se rapproche de l’anglais, ou du chinois. J’allais dire tant pis pour les puristes, mais les puristes, en terme de langue, sont condamnés à souffrir en permanence, non parce que tout le monde fait des fautes, mais parce que la langue n’est jamais pure. Un grammairien puriste, c’est comme un général antimilitariste, ou un marchand de pneu écologiste.

Déjà, on peut dire des choses comme « je crois qu’il pleut », alors qu’en italien, on utilise le subjonctif après l’incertitude du « je crois ».

Que perdrait-on, en perdant le subjonctif ? Cette question me rappelle le très beau roman de Philippe Forest, L’enfant éternel, dans lequel la fille de quatre ans apprend avec aisance le subjonctif car il exprime le doute, la volonté, l’incertitude, et que cela lui correspond d’autant mieux qu’elle se sait atteinte d’une maladie mortelle : son mode de vie étant basé sur l’incertitude quant à l’avenir, sa façon de parler adoptait le mode le plus personnel, le plus subjectif de la grammaire française.

Nous perdrions ces nuances d’expression personnelle, qui n’apportent aucun sens solide mais qui colore la langue. Entre « Il faudrait qu’on aille » et « Il faudrait qu’on va », aucune différence de signification, aucune différence pratique, pragmatique, voilà pourquoi nous perdrons, un jour, cette coquetterie qu’est le subjonctif. La différence n’est pas dans l’être, mais dans la manière d’être, le mode. Cela nous renvoie à la création du baroque, où l’ontologie reposait sur l’apparence, le reflet, le trompe-l’œil.

Pour ma part, je ne me vois pas aimer la langue française sans cette coquetterie baroque. D’ailleurs les étrangers n’apprendront pas plus facilement notre langue car la vérité est qu’ils font très peu de fautes sur ce point : soit ils savent se passer des formules qui exigent le subjonctif (plutôt que de dire « il faut que + sujet et verbe », ils disent « il faut + infinitif », entre autres roublardises), soit ils apprennent consciencieusement les conjugaisons les plus courantes et les plus irrégulières (elles sont peu nombreuses) et c’est avec délectation qu’ils sen servent, car ils impressionnent leurs partenaires français à bon compte.

Observons ce que deviendra ce grignotement du subjonctif par la langue courante, et voyons s’il sait résister à un monde où domine l’intérêt.

Devenir laid et redevenir beau

Pourquoi devient-on très laid justement quand on s’appartient le plus ? 

Notre vie d’adulte est bornée par un visage poupin de jeune homme encore un peu merdeux et par une belle face burinée de vieillard désabusé. Entre temps, la vie nous presse, nous charge de toutes sortes de responsabilités, nous contraint à devenir des loups pour les hommes, à bouffer notre voisin, à prendre à notre compte notre vie et plusieurs vies autour de nous. Et alors, on devient très laid, ne me demandez pas pourquoi, pendant une période qui s’échelonne entre vingt et quarante ans.

J’en sais quelque chose, je me transforme à ma grande stupéfaction en un personnage sans grâce, moi qui étais autrefois un éphèbe presque angélique. 

On le voit bien chez nos stars déjà vieilles ou déjà passées : Léo Ferré, Georges Brassens, sont incomparablement plus beaux avec leurs cheveux blancs et leurs rides creusées que lorsqu’ils avaient quarante ans. Charles Aznavour fait presque peur quand il chante Hier encore, et qu’il est au top de sa maîtrise corporelle, au summum de sa créativité, au plus profond de son tourment pompidolien. Dans son costume de représentant de commerce, choisi par respect pour son public populaire, il est si loin de l’idéal californien de jeunesse éternelle (qu’on nous refourgue aujourd’hui) que je ressens de l’émotion à le voir faire son métier de chanteur de charme sans beauté. 

L’homme devient excessivement animal, lorsqu’il approche du milieu du chemin. J’aime assez cette évolution du visage, qui montre combien la coquetterie doit être reléguée au rang du superflu, tout juste bon pour amuser les adolescents et les vieux.

300 millions de Chinois en Afrique ?

En étudiant une synthèse de textes historiques sur la colonisation, mes étudiants shanghaiens et moi en sommes arrivés à effectuer un étonnant voyage dans le temps présent.

Les documents avaient tous en commun d’être une justification de la colonisation. Un discours de Jules Ferry à l’Assemblée nationale parle des devoirs et des droits des races supérieures sur les races inférieures. Un autre de Joseph Chamberlain chante la gloire de la race anglaise qui va dominer le monde, etc. Un document attire plus particulièrement mon attention : un extrait du journal de Cecil Rhodes, Premier ministre de la colonie britannique du Cap, datant de 1898 ; en voyant tous les pauvres de Londres, il se convainc de la nécessité de l’impérialisme : « Pour sauver le Royaume-Uni d’une guerre civile meurtrière, nous, les colonisateurs, devons conquérir des terres nouvelles afin d’y installer l’excédent de notre population. »

Que faire de ses pauvres ? Comment régler la question sociale ? C’est ce à quoi est confrontée la Chine aujourd’hui, et c’est sans doute pourquoi on parle aujourd’hui d’une nouvelle colonisation de l’Afrique par l’homme chinois. Cela nous ramène à l’extrait du livre de Serge Michel et Michel Beuret qu’a publié Le Monde il y a quelques jours, sous le titre « L’Afrique est ruinée ? La Chine est preneuse » (daté du 19 mai 2008). Les auteurs, qui ont enquêté dans la plupart des pays africains où l’on peut côtoyer des Chinois, parlent de l’immigration comme une solution encouragée par Hu Jintao pour « faire baisser la pression démographique, la surchauffe économique, la pollution. » Il s’agirait donc d’une ruée vers l’Afrique qui fait écho aux phénomènes d’excédent de population que l’Europe connaissait au XIXe siècle. L’extrait du livre fait mention d’un « scientifique » anonyme, qui aurait parlé dans le Figaro en ces termes extravagants : « Nous avons 600 rivières en Chine, 400 sont mortes de pollution. On ne s’en tirera pas sans envoyer 300 millions de personnes en Afrique! »

Sacré excédent, en effet. Mais cela se tient. La réserve d’hommes pauvres, en Chine, est inépuisable. Il n’y a que les optimistes béats (en particulier ceux qui vivent à Shanghai) pour penser sérieusement qu’un pays, quel qu’il soit, puisse les « résorber ». Avec le ralentissement de la croissance, et malgré le déséquilibre démographique hommes-femmes qui condamnent des millions d’hommes au célibat, les pauvres se reproduisent à une vitesse ébouriffante. Pour éviter un chaos social, dirait aujourd’hui Cecil Rhodes, qui menacerait l’unité du pays, l’Afrique risque bien d’être le théâtre d’un flux migratoire dont on ne perçoit aujourd’hui que le prodrome.

Cela nous réserve un avenir follement coloré.

Redevenez étudiants

J’étais au collège, ou au lycée. Un conseiller d’orientation était dans la classe et nous demandait ce qu’on voulait faire plus tard. J’ai répondu : « Etudiant ». Oui, mais après tes études, que veux-tu faire comme métier ? Pour moi, la meilleure des activités, celle dont je rêvais, c’était d’être étudiant. D’autres disaient bien pilote de ligne, maquilleuse…

On me disait qu’il faudrait bien gagner sa vie, et cela me paraissait naïf, comme argument : gagner sa vie, oui, mais un homme qui étudie, ça n’a pas besoin de gagner beaucoup d’argent. Je trouverais toujours le moyen de manger, nul besoin de faire tourner toute ma vie autour de cette question-là. Gagner de l’argent est nécessaire, certes, mais pas davantage que de gagner, disons, de l’affection, de la reconnaissance, de la force physique, de l’endurance. L’obtention de tous ces biens se ferait au coup par coup, aux moments où le besoin se ferait sentir, il n’y avait pas lieu d’orienter sa vie – dès l’adolescence – en fonction d’eux.

Or, sans me vanter, je peux dire que je réalise mon rêve de collégien. Je m’arrange pour rester un étudiant, au sens large du terme. Ce n’était pas mon seul rêve, alors il faut que je combine un peu : je rêvais aussi de voyager et de connaître des femmes différentes, cela complique la donne, mais c’est faisable, sur la durée, et on peut acquérir une forme de stabilité dans l’effort.

En revanche, mes amis chinois ne comprennent pas mes projets. L’idée que je fasse une thèse maintenant, cela ne leur inspire que sourires, sarcasmes et suspicion. Il faut les comprendre. Pour eux, une thèse ne renvoie qu’à un diplôme, « un bout de papier », qui mène à une espèce de carrière. En quatre années, et en fréquentant assidûment les Chinois du monde universitaire, j’ai rarement eu le sentiment que la recherche était respectée en Chine. Même à l’université, celui qu’on admire le plus, c’est le boursicoteur, celui qui fait fortune. Il faut les comprendre, ils en sont aujourd’hui à travailler pour obtenir un avenir meilleur pour eux et pour leur descendance. Le seul luxe qu’ils comprennent, c’est celui de la grosse voiture, du bel appartement, du voyage pendant lequel on fait du shopping.

Il est vrai que la sagesse précaire a quelque chose de décadent. De côtoyer des Chinois, cela me donne de moi-même une image décadente. Pourtant je travaille plus qu’eux, je ne suis pas plus inefficace, je projette mon travail dans l’avenir et je prétends les aider à trouver des perspectives de développement. Dans les faits je ne suis pas décadent. C’est donc une question de discours, d’attitude face à la vie. Le Chinois post-maoïste dit : « On en a suffisamment bavé et on est suffisamment précaires pour rêver à une résidence gardée par des statuettes de dieux gréco-romains. »

Le sage précaire leur donne raison mais il leur dit : « Amis chinois, il y a aussi de l’avenir pour ceux qui savent rester sans rien faire, pour ceux qui sauront regarder les villes et les paysages. La Chine a besoin d’étudiants éternels qui sachent parler des jardins, qui sachent fréquenter les femmes occidentales pour ensuite partager leurs connaissances aux lits de leurs compatriotes. »

Le mythe de l’amour maternel

Une amie enceinte est un peu fatiguée de son gros ventre et des désagréments causés par la grossesse. Plus tard, j’en parle à deux amies qui me disent qu’il n’y a pas de désagréments, que la grossesse n’est que du bonheur. Pour ces deux filles qui n’ont jamais enfanté, l’amour maternel fait surmonter les douleurs et rend cet événement beau ; enviable, peut-être.

Moi, je veux bien que les femmes d’aujourd’hui trouvent merveilleux tout le processus de la maternité, mais quand j’entends « amour maternel », je ne peux m’empêcher de penser : « Cliché frelaté, discours sentimental sexiste, pression sociale sur les femmes pour les garder à l’état de pondeuses gravides ».

Si certaines femmes sont heureuses dans les labeurs du petit d’homme qui grandit en elles, tant mieux pour elles et qu’elles s’extasient autant qu’elles le veulent sur les sites ouèbe idoines. Mais par pitié, qu’on respecte et soutienne celles qui ne voient pas le temps passer, celles qui n’en peuvent plus de cet état larvaire imposé. Et qu’on cesse de parler de l’amour maternel comme d’une sorte de raz de marée émotive qui touche toutes les femmes automatiquement. L’amour maternel est aussi poisseux que la piété filiale, et pour le dire sans détour : en tant que sentiment naturel et indestructible, l’amour maternel est un mythe sur lequel nous vivons depuis trop longtemps.

Depuis quand, d’ailleurs ? A vue de pied, je dirais depuis l’émergence de la figure de la Vierge Marie dans le dogme chrétien, autour du XIIe siècle. Comme par hasard, le symbole de la mère est une femme vierge, et comme par hasard, son fils dira d’elle, quand il sera grand, barbu et chevelu : « Je n’ai pas de mère, je n’ai pas de parents ici-bas » ou quelque chose dans le genre. Qu’on mesure la beauté et l’aspect gratifiant d’être mère ! Des pleurs, des coups, de l’indifférence, voilà ce qui vous attend, jeunes filles, tandis que vous rêvez à la plénitude qu’est censée vous apporter la prégnance.

Le problème, avec les fictions sociales, c’est que les individus qui ne rencontrent pas tous les éléments narratifs, et dont la vie ne correspond pas à toutes les composantes du mythe, se sentent anormaux, complexés et même coupables. Alors, en cette veille de fête des mères, je dis aux femmes qui en ont ras la casquette de leur grossesse, à celles qui détestent leurs enfants, ou celles qui voudraient s’en débarrasser pour pouvoir être un peu tranquilles, à celles qui ne supportent pas les interminables conversations couches-culottes avec les autres mères, à celles qu’on accuse de manquer d’instinct maternel, à celles qui, devenues grand-mères, aimeraient bien faire autre chose que de s’occuper des rejetons de leurs propres enfants, à celles qui ne ressentent pas la nécessité de faire des enfants pour se sentir vraiment femmes : « Chères amies, tenez bon, vous êtes l’avenir de la sagesse précaire. »

Il faut toujours dire que la femme est l’avenir de quelque chose.

Ps : Si ce n’est pas demain, la fête des mères, j’espère qu’un commentateur généreux voudra bien me le faire savoir, histoire que je ne commette pas d’impair avec ma mère à moi.

Des habits neufs pour le sage précaire

Il m’arrive une chose tellement extraordinaire que je n’ai pas les mots pour la dire. D’habitude, quand on dit cela, les gens s’imaginent qu’on va parler d’amour. Pas du tout, moi, l’amour, je trouve plein de mots pour en parler, et si je n’épuise pas le sujet, au moins il m’inspire considérablement.

Il s’agit d’une autre chose extraordinaire, qui se trouve être le summum matériel de la sagesse précaire : on vient de m’offrir une bourse pour faire de la recherche pendant trois ans. Trois ans sans avoir peur du lendemain, trois ans de liberté intellectuelle pour brasser de l’air dans les bibliothèques, et faire des bulles de savon. Une université anglo-saxonne a commis l’irréparable en investissant sur ma petite personne des dizaines de milliers de livres sterling, dans quel espoir, je ne sais pas. Peut-être de soutenir l’émergence de la notion de précarité du sage. Oui, ça doit être ça.

Ce projet de recherche m’était venu comme une épiphanie, une sorte de révélation, il y a un an, sur mon vélo. Comme quoi, tout précaire que je suis, j’ai de la suite dans les idées. Je m’étais donné un an de réflexion et de préparation de dossiers pour commencer en septembre 2008, avec ou sans bourse. Finalement, le travail a payé, ainsi que le soutien d’individus bienveillants à mon égard. Des fées que le sage rencontre sur son chemin et qui orientent sa vie pour en faire un destin.  

Parmi ces fées, des mentors que j’élis avec discernement. C’est un des talents du sage précaire, et c’est un instinct de survie autant qu’un don esthétique : il sait reconnaître ses maîtres, il sait admirer quand il faut et au bon endroit. Le sage précaire se fait disciple méthodiquement et sait distinguer la personne à qui il peut accorder une confiance aveugle, car on doit pouvoir s’abandonner, cela est vital. Mâles ou femelles, les mentors savent vous dire vos quatre vérités sans vous heurter. Ma future directrice de recherche  est de ce type, jeune Irlandaise qui a gravi les échelons universitaires de manière fulgurante. L’habitude de l’incertitude m’a aidé à sentir si j’étais entre de bonnes mains ou non, et mon vieil instinct d’esclave affranchi me dit que je serai en sécurité avec elle.   

C’était la chose extraordinaire qui me paraissait trop extraordinaire pour lui trouver des mots… On se fait une montagne, parfois, de ces choses extraordinaires, et de la puissance des mots.