C’est le titre du dernier billet que j’ai écrit sur mon blog chinois. J’y fais la confession que je n’ai jamais subi de pression, ni d’intimidation, en trois ans de blog.
Or ce matin, j’essaie de m’y rendre, sur ledit blog, mais impossible. Tout est bloqué. D’habitude je contourne la censure en passant par un proxy, mais ce matin mon proxy n’est plus accessible non plus, pas plus que tous les autres proxy.
Je suis donc dans l’impossibilité de lire, de gérer et d’approvisionner ce blog dont l’adresse est http://chines.over-blog.com. Si, dans l’intervalle qui nous sépare de la résolution du problème que nous rencontrons, des lecteurs bien intentionnés pouvaient s’y rendre afin de s’assurer qu’aucun commentaire dégradant, insultant ou politiquement incorrect ne s’y déverse, je leur serais infiniment reconnaissant.
En attendant, je ne suis pas mécontent que le dernier billet traite de la liberté d’expression. Dans le cas où le blocage perdurerait, ce serait une belle page d’accueil pour un blog laissé à l’abandon.
En étudiant une synthèse de textes historiques sur la colonisation, mes étudiants shanghaiens et moi en sommes arrivés à effectuer un étonnant voyage dans le temps présent.
Les documents avaient tous en commun d’être une justification de la colonisation. Un discours de Jules Ferry à l’Assemblée nationale parle des devoirs et des droits des races supérieures sur les races inférieures. Un autre de Joseph Chamberlain chante la gloire de la race anglaise qui va dominer le monde, etc. Un document attire plus particulièrement mon attention : un extrait du journal de Cecil Rhodes, Premier ministre de la colonie britannique du Cap, datant de 1898 ; en voyant tous les pauvres de Londres, il se convainc de la nécessité de l’impérialisme : « Pour sauver le Royaume-Uni d’une guerre civile meurtrière, nous, les colonisateurs, devons conquérir des terres nouvelles afin d’y installer l’excédent de notre population. »
Que faire de ses pauvres ? Comment régler la question sociale ? C’est ce à quoi est confrontée la Chine aujourd’hui, et c’est sans doute pourquoi on parle aujourd’hui d’une nouvelle colonisation de l’Afrique par l’homme chinois. Cela nous ramène à l’extrait du livre de Serge Michel et Michel Beuret qu’a publié Le Monde il y a quelques jours, sous le titre « L’Afrique est ruinée ? La Chine est preneuse » (daté du 19 mai 2008). Les auteurs, qui ont enquêté dans la plupart des pays africains où l’on peut côtoyer des Chinois, parlent de l’immigration comme une solution encouragée par Hu Jintao pour « faire baisser la pression démographique, la surchauffe économique, la pollution. » Il s’agirait donc d’une ruée vers l’Afrique qui fait écho aux phénomènes d’excédent de population que l’Europe connaissait au XIXe siècle. L’extrait du livre fait mention d’un « scientifique » anonyme, qui aurait parlé dans le Figaro en ces termes extravagants : « Nous avons 600 rivières en Chine, 400 sont mortes de pollution. On ne s’en tirera pas sans envoyer 300 millions de personnes en Afrique! »
Sacré excédent, en effet. Mais cela se tient. La réserve d’hommes pauvres, en Chine, est inépuisable. Il n’y a que les optimistes béats (en particulier ceux qui vivent à Shanghai) pour penser sérieusement qu’un pays, quel qu’il soit, puisse les « résorber ». Avec le ralentissement de la croissance, et malgré le déséquilibre démographique hommes-femmes qui condamnent des millions d’hommes au célibat, les pauvres se reproduisent à une vitesse ébouriffante. Pour éviter un chaos social, dirait aujourd’hui Cecil Rhodes, qui menacerait l’unité du pays, l’Afrique risque bien d’être le théâtre d’un flux migratoire dont on ne perçoit aujourd’hui que le prodrome.
A priori, rien n’est plus superficiel que le goût, mais quand on est frappé par le goût de quelqu’un, ses multiples fautes et son assurance sur certains points, le sage en arrive à y percevoir un véritable sujet de conversation. Il retarde un peu, le sage, car cela fait des siècles qu’en France, et dans la philosophie européenne la plus exigeante, l’on réfléchit sur cet aspect mystérieux de nos motifs d’action.
Il faudrait faire la radiographie du goût des Chinois, pour voir où ils en sont de leur histoire et comment ils se débrouillent avec la digestion de l’influence de l’Occident. Ils vivent dans une dichotomie telle que je ressens parfois un sentiment de schizophrénie. Une conversation d’hier m’a marqué : une amie, pourtant relativement acculturée à l’Europe, a dit, en l’espace de quelques minutes, qu’elle avant une forte inclination pour :
1- Le specatcle Sons et Lumières diffusé tous les jours dans le village de Yangshuo, dans le Guanxi, et que cette réalisation « artistique » était supérieure à la « visite » des sites naturels qui, eux, sont répétitifs. La joie que lui a procuré le spectacle lui fait pousser des soupirs patriotiques : « Je me suis dit que la Chine ne pouvait que s’en sortir. Les Européens ne seraient pas capables de telles réalisations. »
2- La culture chinoise traditionnelle, qu’elle voudrait cultiver à des fins éducatives quand elle aura son enfant. L’amener aux musées et lui expliquer des choses, « lui faire des petites conférences. »
3- Le piano, qu’elle préfèrerait jouer à l’exclusion de tous les autres instruments. Elle dit que les instruments chinois seraient trop difficiles, mais quand je lui assure que le Guzheng ou la Pipa sont clairement plus accessibles que le piano, elle revient au piano comme étant l’instrument par excellence, ce sur quoi, si on quitte la réflexion sur le goût, on ne peut lui donner tort.
La confusion et la dichotomie sont totales : d’un côté, une sorte de fierté nationaleconstante et préalable à tout discours, et de l’autre l’idôlatrie de l’instrument symbolique de l’Europe romantique, et des techniques occidentales les plus pointues pour faire vibrer leurs vieilles montagnes karstiques que les Chinois ne veulent plus célébrer directement, à la manière des grands poètes de la tradition.
J’étais au collège, ou au lycée. Un conseiller d’orientation était dans la classe et nous demandait ce qu’on voulait faire plus tard. J’ai répondu : « Etudiant ». Oui, mais après tes études, que veux-tu faire comme métier ? Pour moi, la meilleure des activités, celle dont je rêvais, c’était d’être étudiant. D’autres disaient bien pilote de ligne, maquilleuse…
On me disait qu’il faudrait bien gagner sa vie, et cela me paraissait naïf, comme argument : gagner sa vie, oui, mais un homme qui étudie, ça n’a pas besoin de gagner beaucoup d’argent. Je trouverais toujours le moyen de manger, nul besoin de faire tourner toute ma vie autour de cette question-là. Gagner de l’argent est nécessaire, certes, mais pas davantage que de gagner, disons, de l’affection, de la reconnaissance, de la force physique, de l’endurance. L’obtention de tous ces biens se ferait au coup par coup, aux moments où le besoin se ferait sentir, il n’y avait pas lieu d’orienter sa vie – dès l’adolescence – en fonction d’eux.
Or, sans me vanter, je peux dire que je réalise mon rêve de collégien. Je m’arrange pour rester un étudiant, au sens large du terme. Ce n’était pas mon seul rêve, alors il faut que je combine un peu : je rêvais aussi de voyager et de connaître des femmes différentes, cela complique la donne, mais c’est faisable, sur la durée, et on peut acquérir une forme de stabilité dans l’effort.
En revanche, mes amis chinois ne comprennent pas mes projets. L’idée que je fasse une thèse maintenant, cela ne leur inspire que sourires, sarcasmes et suspicion. Il faut les comprendre. Pour eux, une thèse ne renvoie qu’à un diplôme, « un bout de papier », qui mène à une espèce de carrière. En quatre années, et en fréquentant assidûment les Chinois du monde universitaire, j’ai rarement eu le sentiment que la recherche était respectée en Chine. Même à l’université, celui qu’on admire le plus, c’est le boursicoteur, celui qui fait fortune. Il faut les comprendre, ils en sont aujourd’hui à travailler pour obtenir un avenir meilleur pour eux et pour leur descendance. Le seul luxe qu’ils comprennent, c’est celui de la grosse voiture, du bel appartement, du voyage pendant lequel on fait du shopping.
Il est vrai que la sagesse précaire a quelque chose de décadent. De côtoyer des Chinois, cela me donne de moi-même une image décadente. Pourtant je travaille plus qu’eux, je ne suis pas plus inefficace, je projette mon travail dans l’avenir et je prétends les aider à trouver des perspectives de développement. Dans les faits je ne suis pas décadent. C’est donc une question de discours, d’attitude face à la vie. Le Chinois post-maoïste dit : « On en a suffisamment bavé et on est suffisamment précaires pour rêver à une résidence gardée par des statuettes de dieux gréco-romains. »
Le sage précaire leur donne raison mais il leur dit : « Amis chinois, il y a aussi de l’avenir pour ceux qui savent rester sans rien faire, pour ceux qui sauront regarder les villes et les paysages. La Chine a besoin d’étudiants éternels qui sachent parler des jardins, qui sachent fréquenter les femmes occidentales pour ensuite partager leurs connaissances aux lits de leurs compatriotes. »
Une étudiante en journalisme est venu m’interviewer hier à propos des tensions entre la France et la Chine. Je doute beaucoup qu’elle puisse tirer de notre conversation de quoi faire un article dans son journal universitaire. Les Chinois ne sont pas arrivés au point où ils peuvent accueillir une opinion qui infirme leurs préjugés.
Leurs préjugés du moment sont très puissants et ils en jouissent entre eux, comme d’une plaque d’eczéma que l’on gratte avec une délectation triste. Concernant cet ancien ami qui les a trahis, la France, ils sont guidés par deux présupposés difficiles à déraciner : tous les Français sont devenus anti-chinois et ils pensent tous de la même manière, car leurs médias sont en fait tout aussi biaisés que les médias chinois. Deuxième préjugé : les dirigeants de la France ont voulu et soutenu les manifestations anti-chinoises lors du passage de la flamme. Pour quelles raisons ? On ne sait pas mais ils en sont les premiers responsables, c’est certain.
Une amie, l’autre jour, m’a même abordé par ces mots : « Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement français donne de l’argent à Carrefour pour lui permettre de faire de la publicité pendant la période du 1er mai. » Pour répondre à cela, il faut démêler un réseau d’idées qui n’a cure de la vérité. Premièrement, je doute que l’information soit vraie puisque Carrefour est une entreprise privée, mais mon amie n’a pas de source fiable et nous nageons en pleine supputation. Il y a des chances que ce soit une rumeur. Deuxièmement, quel serait le problème des Chinois si la France voulait soutenir une entreprise privée ? Le non-respect des règles de la concurrence libérale ? Du tout! La raison est plus tordue, plus perverse, plus proche de l’image que l’on se fait actuellement des Français : le gouvernement aide l’entreprise qui a souffert du boycott des Chinois, car il a quelque chose à se reprocher dans ce boycott. C’est par culpabilité qu’il donne de l’argent et c’est bien la preuve que c’est lui qui a orchestré les manifestations à Paris. CQFD.
Quand je demande quel intérêt peut avoir le gouvernement là-dedans, les Chinois n’ont pas de réponses claires. Ils n’en savent rien et ce n’est pas leur problème. D’ailleurs, disent-ils, on ne peut croire qu’un événement si médiatisé ne soit pas contrôlé par le gouvernement. J’avance que d’autres événements, plus violents et donnant une image épouvantable de notre pays, allant contre les intérêts de notre gouvernement, ont été encore plus médiatisés (les émeutes des banlieues, etc.) et cela parce que les médias sont indépendants du pouvoir politique, ce qui est très difficile à comprendre pour les Chinois d’aujourd’hui. Ils le comprennent au moment où on en parle, car ce sont des gens intelligents, mais ils sont bientôt repris par la vague des préjugés et de la rumeur nationaliste qui inhibe leur intelligence et leur esprit critique.
Ce qu’a résumé un ami : « Nous pensons avec notre coeur, ces temps-ci, pas avec notre cerveau. Nous sommes trop sentimentaux et vous, les étrangers, vous ne comprenez pas comment il faut agir avec un peuple émotif qui pense avec son coeur. » Je lui donne raison.
Alors, avec la journaliste en herbe, je joue la carte de la sincérité et de l’honnêteté intellectuelle. Je ne protège rien, ne cache rien. Je la laisse prendre une photo de moi, enregistrer mes paroles, lui avoue les conversations que j’ai avec mes étudiants. Je lui dis que les événements actuels sont sains car ils témoignent de l’ouverture aux étrangers et à la pluralité des opinions. Qu’il est sain que les Chinois mettent en question les médias et exercent ainsi leur sens critique, en espérant qu’ils le retournent sur leur propre pays. Puis nous parlons, comme d’habitude, différences culturelles, relativité des valeurs et des traditions politiques. Je ne lui cache pas ma conviction que les Chinois sont assez intelligents pour avoir une presse libre et des partis politiques, des syndicats, des élections. Que la liberté politique n’a pas à entraîner le désordre social.
Elle me demande où je mange d’habitude. C’est peut-être une invitation à dîner déguisée, ou un appel du pied pour que je l’invite à dîner. Je le ferais bien mais j’ai des mémoires à lire, des centaines de pages à corriger sur Le rouge et le noir.
Il faut arrêter de parler d’amitié entre les peuples. C’est énervant. Personne ne se déteste autant que les peuples. Quand ils ne se détestent pas, ils se méprisent. Quand ils ne se méprisent pas, ils s’ignorent.
Ou alors il faut voir la guerre comme l’expression d’une franche et virile camaraderie. Les invasions comme des libérations, les colonisations comme des apports de civilisation. Sarkozy, Hu Jintao, pensent et disent des choses comme cela, et donc, ils parlent d’amitié entre les peuples.
Cela amène mes étudiants à me dire que les Français étaient censés être leurs amis, et qu’alors il est impensable que des drapeaux hostiles à la Chine aient pu figurer sur Notre-Dame de Paris. Quand je leur ai répondu que l’amitié n’existait qu’entre des individus, pas entre des peuples, une étudiante a eu un sanglot. Sa voix trembla quand elle me dit : « Mais nous, ici, qu’est-ce que nous faisons ? » Elle me montrait la salle, les autres camarades, elle était effondrée. Pour elle l’amitié entre les Français et les Chinois était solide, était réelle, tangible. A la pause, elle a pleuré, en se cachant comme elle a pu. Les autres étudiants l’ont couverte en riant très fort.
On ne s’imagine pas combien les Chinois sont touchés par les manfestations pro-tibétaines. Parfois, quand j’entends des gens, pourtant très éduqués et mûrs, la cinquantaine passée, j’ai l’impression d’avoir affaire à des enfants. Des enfants qui n’avaient connu que l’amour inconditionnel de leurs parents et qui doivent sortir frayer avec des inconnus, des étrangers qui n’ont pas le même regard sur eux que leur mère.
Même un enfant qui n’est pas aimé dans sa famille, malmené, moqué et exploité par les siens, il est habitué à sa famille, il la supporte, il y a un certain confort dans l’enfer familial. Cet enfant-là, plus qu’un autre, aura du mal à accepter la diversité des jugements à son égard. Il sera plus fragile et plus sensible aux violences de la vie en communauté, à la crèche, à l’école, au travail.
Ce que ressentent les Chinois en ce moment, c’est une sorte de détresse, c’est la raison pour laquelle ils ne peuvent plus débattre, en ce moment, discuter, mais se plaindre seulement, geindre, et défendre bec et ongles ce qu’ils voient comme leur mère, la patrie, et même le régime s’il le faut.
On voit les Américains comme des enfants et les Chinois comme de vieux sages, mais c’est oublier que les peuples régressent et progressent. La vie des peuples, bizarrement, ne vieillit pas dans une seule direction.
Les Chinois que je connais sont en ce moment dans un état de nervosité, quand ils parlent des événements récents. Un homme plus âgé que moi vient me voir l’autre jour, et me dit : « Crois-tu que ce sera les pires J.O. de l’histoire ?
« -Les pires ? » « Oui, les plus violents, les plus risqués… » Je ne savais pas que lui répondre, j’ai dit non. Mais il est vrai qu’ils entreront dans l’histoire, étant donné leur place dans l’émergence du nouveau géant politique qu’est la Chine.
Une copine m’a dit qu’elle avait peur de ce qui allait se passer. Peur que les manifestations ne s’arrêtent plus et qu’elles augmentent en violence.
Un très bon ami ne me parlait plus, ces temps-ci. J’avais l’impression qu’il m’évitait. A un moment, il passe près de moi et me lâche : « Ah, Guillaume, si tu savais comme je suis ennuyé, attristé, et en colère de voir ce qui s’est passé à Paris. » Et il disparaît sans me laisser le temps de dire un mot. Plus tard dans la journée, il daigna à nouveau me parler, mais quand je lui ai dit Californie, il a dit : « Mais la Californie ça ne m’intéresse pas. C’est le pays des fous, on le sait. Mais Paris, Paris, tu ne te rends pas compte de ce que c’est pour moi. Ce que ça représente pour mon histoire. Paris, la Chine, Paris, et voir tous ces gens… »
Ce soir, je suis un peu secoué de la fébrilité que j’ai ressentie chez mes amis. Il n’y a rien à leur dire, ils sont dans un choc. Ils semblent se réveiller d’un long sommeil et ils ne pourront plus se réveiller. Leur pays devient puissant et donc, dictature ou pas, il devient critiqué et détesté.
C’est le lot des grandes nations. Voyez l’Europe, quels sont les peuples les plus haïs, les plus méprisés et les plus craints ? Les Anglais, les Français et les Allemands. Tous les autres pays sont détestés uniquement par leurs voisins. Nous, nous sommes moqués, vilipendés et adorés un peu partout.
Les Chinois sont en train de se rendre compte de la place qu’ils doivent maintenant tenir dans le concert des nations, une place pas sympa et pas facile à assumer. Dans leurs mythes, ils aiment se voir en gentils, mais pour le reste, comme les Ricains, les Teutons et les Froggies, ils devront supporter d’être des gros costauds que personne n’aime.
Je n’ai pas d’opinion sur les incidents survenus hier au passage de la flamme olympique. Je sais que cela ne va pas convaincre les Chinois de quoi que ce soit, mais je ne suis pas sûr qu’une autre action serait meilleure non plus.
Ce qui va se passer désormais, ce n’est pas un sage précaire qui peut le savoir, mais il voit poindre au moins une tendance qui le concerne directement. Nous allons maintenant déceler une réelle différence, peut-être une opposition, entre les expatriés et les autres. Les Occidentaux qui vivent en Chine sont en majorité contre les mouvements qu’ils jugent « anti-chinois », et c’est très compréhensible. Ils vivent eux-mêmes en Chine, ils ne voient ni la misère, ni l’injustice, et ils pensent que les Chinois ont une qualité de vie acceptable. Ils minimisent les problèmes de répression, d’oppression et d’exaction car personne n’en parle dans leur milieu d’affaire (quand ils travaillent dans les affaires). Ils sont aussi, naturellement, influencés par les Chinois qui, autour d’eux, sont en colère ou attristés par les messages critiques contre le régime.
Remarque modératrice. Je dis « ils », mais j’en fais partie depuis quatre ans, de ces Français de Chine, et ce dont je peux témoigner, c’est de l’effort qu’il faut faire pour ne pas s’endormir sur une image rassurante d’un « pays qui a des problèmes mais qui n’est pas si noir qu’on le dit ». Je dis « ils » par commodité, mais bien entendu c’est une généralisation qui ne reflète qu’une tendance. Je sais que de nombreux Occidentaux pensent différemment, etc.
Les expatriés font valoir leurs années de vie en Chine, ou leurs années d’étude de la langue chinoise, ou n’importe quoi d’autre, leurs voyages, leurs relations, pour légitimer leurs opinions sur les événements. Or, ils sont souvent moins conscients que les autres de l’absence de liberté qui règne ici, de l’absence de contre pouvoirs au régime, du musellement des médias. Au fond, cela montre qu’ils sont, non pas hors des réalités, mais au contraire, influencés par la même information que celle que reçoivent les Chinois. Toute critique politique, pour eux, est un message anti-chinois.
Enfin, surtout, ils vont constamment rejeter toute réaction hostile à la Chine car cela va avoir des influences sur leur vie personnelle. Sur le commerce peut-être, sur les relations au travail, et hors du travail. Les Chinois ont commencé à se venger du mauvais traitement qu’on leur réserve dans la presse étrangère : des policiers ont fait une descente « musclée » dans des bars de Pékin, le week-end dernier. Ce type d’événements va se répéter. Les étrangers, donc nous, les Français de Chine, nous allons commencer à nous sentir visés et notre confort quotidien risque fort d’être un peu perturbé.
Toute chose égale par ailleurs, je suppose que nos compatriotes qui vivaient en Amérique à l’époque des Freedom fries et des envolées lyriques de de Villepin devaient être aussi en désaccord avec les Français de France.
Je ne suis pas spécialement pour le boycott, mais je suis en faveur des mouvements de protestation contre le régime chinois, à l’occasion des Jeux olympiques.
On nous dit qu’il faut assumer nos choix, mais moi je n’ai rien choisi, les Tibétains et les Ouighours non plus. Ils ont bien le droit d’exprimer leur mécontentement, et précisément autour des J.O., qui étaient censés donner une image idyllique de la Chine nouvelle.
Chacun ses peurs. Nous si on avait organisé les J.O., on aurait surtout craint les grèves et les sauvageons de la banlieue. On aurait craint les pêcheurs et les péquenots, la CGT et les altermondialistes. Mais c’eût été une crainte mâtinée d’amusement, car la majorité des Français auraient ri de voir la cérémonie d’ouverture de cette immense mascarade gâchée par je ne sais quels mouvements d’enragés. Et l’image de la France n’en serait sortie que confirmée : pays de la révolte, de droit de grève, du dandysme politique, du don de leçon et du pavé.
Mais la Chine avait peur de ses minorités et de sa propre population, car le Parti communiste n’a pas d’humour, pas encore, et ne rigole pas avec les images. Une belle image est kitsch, elle est souriante sur fond de ciel bleu. Une belle image de la Chine, c’est une image qui fait consensus, d’abord sur le territoire problématique de la Chine, puis dans le monde entier.
C’est raté, mais la guerre de l’image n’est pas encore gagnée, par personne.Tous les débats, en Chine, tournent autour du concept de l’image, c’est ce qui rend notre époque formidable. L’image du pays qu’ils veulent donner au monde, d’abord, à laquelle ils tiennent très fort. Puis les images que les journalistes étrangers donnent. Comme ce n’est pas la même, les Chinois s’acharnent sur la presse étrangère. Ils l’accusent de déformer, de diaboliser le pays. Tous les moyens sont bons pour décrédibiliser les journaux et les discours tenus ailleurs. Ils prétendent que nous ne montrons que du négatif, ce qui est une vieille ficelle rhétorique pour disqualifier un adversaire : tu critiques toujours, donc une critique de plus ou de moins ne change rien et n’a plus aucune efficacité.
Ce n’est pas un hasard si la campagne médiatique « anti-étrangers » s’est concentrée sur des photos. Une photo prise au Népal pour illustrer les événements de Lhassa. Les Chinois demandent des excuses, non aux lecteurs, mais au peuple chinois. Puis une photo qui a été recadrée. On crie au scandale parce qu’un journal a coupé une photo, cela montre le degré d’inanité des débats actuels : une photo est toujours cadrée, et montre toujours moins que ce que la réalité présente. Une photo est toujours un discours, un choix, une orientation d’un individu. Les Chinois n’ont pas le temps de réfléchir à cela et ils crient à la malhonnêteté généralisée. De nombreux Occidentaux sont impressionnés par ces arguments et se fâchent aussi contre la manipulation de la « presse étrangère ».
Bref, c’est bien une réflexion sur l’image qu’il faut entreprendre. C’est déjà ça, nous avons plus ou moins délimité le problème.
Lors de mon premier passage, devant ce projet, j’ai eu une réaction de rejet. Trop sombre, trop végétal, trop personnel, le visiteur entrait dans l’imaginaire d’un homme singulier alors qu’il était censé entrer en France, et un imaginaire, qui plus est, assez peu typique.
Mais en me promenant entre les autres projets candidats, les images du pavillon dit « élémentaire », ont fait leur chemin dans mon esprit. Je vous invite à voir ces photos et un petit film d’animation sur le site des pavillons français.
Voilà un projet qui aurait créé de la polémique, qui aurait déclenché la fureur de ceux qui veulent une image lisse de la France. Et puis, c’est de l’imaginaire, c’est vrai, on plane en plein fantasme, dans le « pavillon élémentaire », et un type d’imaginaire qui va justement se développer dans les années à venir selon moi.
Il s’agit de l’imaginaire futuriste. Futuriste au sens du courant artistique du début du XXe siècle, ces peintures de machines, cette célébration de la vitesse, de l’aviation, du machinisme, d’une vitalité bruyante et folle.
Mais futuriste aussi au sens de la science fiction, avec ses paysages de fin du monde, ses espaces diffractés, son mode de vie post-atomique. Pour une grande puissance nucléaire comme la France, c’était le meilleur des projets.
Trois grand espaces : un sous-sol appelé « caverne », un sol accidenté comme un champ, appelé « toit de Descartes », et les « nuages », au sommet des tours. De grandes ailes étranges. Le tout forme une image puissante et peu accueillante. On ne voit pas en quoi il s’agit d’un pavillon, puisque de l’extérieur on ne voit que trois pylones en forme de champignons. Les espaces d’exposition sont, d’une part, enterrés dans la « caverne » et, d’autre part, élevés au niveau des « nuages ».
Dans le sous-sol, la « caverne » donc, le visiteur est vraiment projeté dans un univers tragique de Bande-dessinée. Il fallait oser. Osons le tragique, par Toutatis, et créons des ciels qui nous tombent sur la tête.
Les longs toits font penser à de gigantesques ailes d’insectes, les structures font penser à des phares, les tours en entier font penser à des champignons. Insectes, phares et champignons, ce sont les mots que j’ai entendu de la bouche d’étudiants et de visiteurs lors de l’exposition des quatre projets, au Musée de l’urbanisme de Shanghai.
Vus d’en haut, les toits/ailes d’insectes forment trois sphères qui s’interpénètrent et rappellent les peintures rythmiques des cubistes ou des puristes, ou de tous ces mouvements qu’on appelait « avant-garde ». La structure en acier nous rappelle la Tour Eiffel et, avec elle, tout l’imaginaire mécaniste des premières machines volantes et les innovations de la Belle epoque. Jules Verne, l’Amérique, les premières voitures et les « téléphonages » de Proust, c’était à tout cela que nous ramenait le Pavillon élémentaire, à toutes les intenses rêveries que provoquaient il y a cent ans l’ingénierie et l’industrie.
Voilà, c’était un projet bordélique, imparfait, contestable, passéiste/futuriste, prétentieux et incompréhensible. Un pavillon que n’auraient pas aimé nombre de Français mais qui aurait marqué les esprits, qui aurait couru crânement sa chance de s’imposer parmi les landmarks de Shanghai et de devenir, à terme, un symbole de la créativité française.
Au lieu de cela, nous savons déjà ce que deviendra le pavillon choisi par la France. Il va roupiller et les entreprises qui l’auront financé y organiseront des surprises parties pour le grand capital.