Sollers avant de mourir

D’habitude, je n’aime pas beaucoup Philippe Sollers, mais j’avoue que j’ai été piégé, charmé, par ses mémoires, Un vrai roman (Plon, 2007).

A la lecture, on oscille toujours entre l’agacement, l’amusement et la réflexion, et finalement ça se lit trop bien pour en faire une critique malveillante.

Et puis il y a de très beaux chapitres. Un éloge de la sœur de Rimbaud qui m’a estomaqué ! Dans des moments de critique littéraire comme celui-là, on peut dire qu’il a vraiment fait son travail. D’ailleurs, j’ai toujours trouvé qu’il savait donner envie de lire, envie d’aller plus loin avec tel ou tel auteur, et rien que pour ça, il lui sera beaucoup pardonné. Je n’ai pas honte d’avouer que Sollers est un des pères spirituels pour moi, en ceci que j’ai beaucoup lu ses articles dans le Monde des livres, et dans sa revue L’Infini. J’ai découvert des auteurs grâce à lui, et plus que cela, j’ai été très impressionné par certaines directions que pouvait prendre, sous sa plume, la littérature, dans son rapport à la vie, au plaisir et à la fuite (considérée comme art de la guerre.)

Un chapitre poignant et inspiré, intitulé « Docteur », où il dit que les gens le prennent souvent pour un soignant plutôt que comme un écrivain. Il se laisse alors aller à un délire nietzschéen de mégalomanie où il se voit médecin des âmes et des corps, fin connaisseur et apte à administrer des traitements, des diagnostiques. Il évalue une certaine puissance physique, un courant animal entre lui et les autres. Je cite : « Pourquoi ‘docteur’ ? Sans doute parce que je n’ai pas envie que les autres soient malades. Plus exactement : je n’aime pas la folie, et ça doit se voir ». Une relation intéressante à la folie, après les schizo-analyses et les fascinations pour les démences de tout genre.

Un vieux désir de santé et de bonne humeur réussit, page après page, à s’exprimer et à s’insinuer dans le lecteur.

Je ne sais pas s’il s’agit d’un livre qui croît après l’avoir lu, mais au cours de la lecture, je reconnais qu’il se dégage un charme assez envoûtant. On se laisse convaincre d’une chose, au moins : qu’on est en présence d’un vivant intense, tenace, d’un homme dont on ferait volontiers un ami, dont les conversations sont parfois énervantes mais souvent stimulantes.

C’est donc une affaire de séduction. Pas de doute qu’il sait s’y prendre, et qu’on le regrettera quand il disparaîtra. Il nous laissera avec des gens beaucoup moins légers, beaucoup plus corrects. En effet, ce n’est pas avec des Michel Onfray qu’on va rigoler en parlant de Nietzsche et d’érotisme.

Femme blanche et voix off

Une société de production avait besoin de voix d’hommes français pour un documentaire. On m’avait fait miroiter de longues heures de travail et beaucoup d’argent, ce qui n’était pas pour m’attirer terriblement, sauf que j’aime ce qui miroite. Miroitements et flamboiements sont les mamelles des mes émerveillements.

Ma première motivation fut l’opportunité de rencontrer de belles Blanches. Dans mon imagination, dans ce milieu de la production, des voix-off, des publicités, des reportages, beaucoup de femmes de toutes les races devaient graviter. Or, à ce moment-là de ma vie, les Blanches représentaient un exotisme certain. Et puis, si je réfléchissais bien, je n’avais été heureux durablement qu’avec des Blanches, dans ma vie, alors il était peut-être temps de revenir à elles.

Le casting passé, je me retrouvais dans le studio d’enregistrement insonorisé, un casque sur la tête, à lire le texte de personnes interviewées. Des Chinois de tous âges et de toutes origines socioprofessionnelles.

Après la lecture des paroles d’un acteur, j’entends une voix gênée qui me dit : « Un peu plus jeune, c’est possible ?

– Oui, quel âge a-t-il ? » 

On me dit un âge qui était exactement le mien ! Est-ce à dire que j’ai une voix de vieux ?

Seul dans ma boîte, je devais, dans le silence et entouré de micros, interdit de bouger et presque de respirer, me tenir prêt pour, à la seconde voulue par le technicien en chef, dire le texte d’une voix « plus jeune ». Sans répétition, sans personne qui me montre ou qui m’explique. Ils parlent comment, les gens de mon âge ?

Ils enregistrèrent mon deuxième essai sans faire de commentaire. Il était l’heure de passer à un vieux tailleur de pierre, qui était « un moine, donc assez spirituel, mais énergique quand même, tu vois, genre chef d’entreprise. » 

Ah ? Quel âge ?

Puis ce fut le tour d’un maître d’arts martiaux qui « parle pour lui-même, tu vois, tout en puissance rentrée, donc tu dois être hyper zen mais en même temps hyper self control, genre Bruce Lee mais en plus sage, en plus méditatif. »  Les transformations que je devais faire sur moi pour me mettre dans la voix de ces personnes revenaient à faire de véritables voyages. Je cherchais, dans le silence du studio capitonné, le moine en moi, le kung fu master en moi, la star de cinéma en moi… Il y a un monde en moi, c’est une vraie cour des miracles. En revanche, en fait de femmes blanches, ça n’a pas été le Pérou. La seule que j’y ai vue est la compagne d’un copain, et il n’y avait aucune autre femme de quelque couleur que ce fût.  

Dieudonné et les « nouveaux médias »

Je regarde beaucoup Youtube, ces derniers temps, pour remplacer la télévision française qui, d’ordinaire, ne me manque nullement. Je me concocte mes programmes télé, en fonction de mes envies et de ce qui est proposé par le site lui-même. Des variétés, de la chanson populaire, des comiques, des émissions scandaleuses, des résumés de match de foot. Des images de lesbiennes, des images d’intellectuels. Des filles qui s’exhibent à leur table de travail, ou sur des lits grinçants, sans que je comprenne vraiment leur motivation à faire cela.

Et soudain, je suis tombé sur un cas qui ne m’avait jamais intéressé : le cas Dieudonné. Jusqu’à présent, j’avais été confortablement influencé par les médias, qui me disaient que Dieudonné était devenu antisémite, qu’il n’était même plus drôle, qu’il cherchait à conserver une présence médiatique en déversant des paroles abjectes, provocantes et incitant à la haine raciale. Or, sur Youtube, on voit d’un côté ses sketchs, et de l’autre ses interventions dans des émissions, ainsi, surtout, que les interventions d’individus révoltés par l’attitude du comique, déterminés à détourner le public de sa mauvaise influence.

Intrigué, je regarde beaucoup de ses sketchs et je n’y vois rien d’abject. Je me dis que c’est moi qui suis con, qu’il doit me manquer une case pour ne pas voir l’évidence. Tous ces gens, ces consciences morales que sont BHL, Philippe Val, Joey Starr, Thierry Ardisson, Guy Birrenbaum (le diable si je sais qui est ce dernier), ne peuvent pas ne raconter que des salades en même temps sur le même sujet.

Je continue mes visionnages et qu’est-ce que je vois ? Je vois un homme, seul sur scène, qui non seulement n’a pas cessé d’être drôle mais dont le talent a été décuplé par la violence des réactions exprimées contre lui. Il rigole de choses difficiles, parfois avec maladresse ou lourdeur, mais tout de même : y a-t-il d’autres comiques qui ont osé se moquer des islamistes aviateurs du 11 septembre ? Il en a fait un sketch qui montre une réunion de chantier, animée par un grand mufti contremaître, petit chef bonimenteur, dirigeant une équipe de bras cassés. Pour ceux qui ont travaillé sur des chantiers et dans des usines, le jeu d’acteur et le texte de Dieudonné sont très réussis. Il se moque de l’islamisme, mais le spectateur n’en conclut pas que tous les musulmans sont des terroristes. Même chose avec les vannes concernant les juifs, les noirs, les catholiques, les franchouillards, etc.

Je ne prétends pas être très informé. En fait, c’est le contraire, mon information sur le sujet est strictement limitée à ce qu’en montre Youtube. On l’y voit donc contrefaire un extrémiste israélien sur France3, parler de sa visite au meeting de Le Pen, jouer son propre rôle sur scène, et incarner toutes sortes de personnages. On y entend aussi, largement, ses détracteurs. Curieusement, on n’y voit personne, mais personne, le défendre le moins du monde. Il ne manque pourtant pas de gens pour défendre des écrivains sulfureux, comme Céline, Renaud Camus ou J.-E. Nabe, mais Dieudonné, personne ne prend sa défense, ou personne ne met en ligne sur Youtube les défenses dont il bénéficie. Il semble être au-delà de tout, avoir franchi la ligne de l’inacceptable, sans que je sache, pour ma part, ce qui justifie ce traitement. Je peux comprendre qu’on ne l’aime pas, qu’on le critique, qu’on le déteste, qu’on polémique à son sujet, mais je ne comprends pas qu’on l’exclue à ce point des médias traditionnels.

Il reste les « nouveaux médias », les sites internet et Youtube en particulier, où chacun a le droit de mettre en ligne le document qui prouverait à la face du monde que Dieudonné est un salaud absolu, à qui il faut retirer les micro et les caméras. Pour l’instant, personne ne l’a fait.

Vue de loin (à la fois de l’étranger et d’internet), cette affaire donne une image déplorable des médias en France. Une image où l’on insulte des gens sans qu’ils soient là pour se défendre, où la liberté d’expression semble compromise. Où la « fabrique du consentement », pour reprendre l’expression de Chomsky, est en pleine bourre et contrôlée par des hommes riches, qui n’ont aucune idée de la manière dont les gens vivent, dont les gens parlent, dans les bistrots, dans les usines, dans les bureaux. Cela explique peut-être le succès de Le Pen dans les classes populaires, la faiblesse intellectuelle de la France d’aujourd’hui, le rejet inconditionnel des blogs et de l’internet par les mêmes BHL, Philippe Val, et autres Richard Millet, rejet partagé par les patrons de journaux, les producteurs, les éditeurs et les gens qui sentent peut-être leur puissance et leur rôle social menacés par cette barbarie nouvelle d’opinions exprimées sans leur contrôle.

Des mots que je n’avais jamais employés auparavant me sont venus à l’esprit, devant toutes ces vidéos que je regardais sur internet : pensée unique, bien pensants, la « bien pensance ». Et pour la première fois, j’ai pensé très fort aux Anglo-saxons qui nous disent qu’on est moins libre en France que chez eux.

Qui veut publier le meilleur écrivain ? Jean Rolin et la presse

En Chine, dans la vieille capitale du sud, je ne cesse pas de lire des auteurs de langue française. J’ai l’impression de mieux lire la littérature française quand je suis loin de France. Il me faut peut-être de la distance pour aimer.

Il y en a d’autres qui ont besoin de distance. La presse française, par exemple, met une grande distance entre elle et les grandes plumes qui pourraient faire d’elle une presse de qualité.

Il est un écrivain qui se trouve être à la fois le meilleur des écrivains vivants de langue française, et un grand reporter qui a participé à de nombreux journaux et magazines. Les reportages qu’il a écrits, à la limite du récit de voyage, du projet loufoque et de la fiction, peuvent être lus dans des livres d’une beauté et d’une drôlerie à tomber par terre. Ligne de front, dont le périple se situe en Afrique, a reçu le prix Albert Londres. L’Organisation a reçu le Médicis. Les prix littéraires ne prouvent pas son talent, mais indiquent qu’il n’est pas un obscur histrion, qu’il est bien un écrivain reconnu par le monde de l’édition et celui du journalisme.

Cet homme, c’est Jean Rolin, à ne surtout pas confondre avec son frère, Olivier, ni avec la poignée d’homonymes belges et français qui parsèment les rayons des librairies. Il a écrit sur l’Afrique, sur les chrétiens de Palestine (Chrétiens), sur les guerres des Balkans (Campagnes), sur les canaux et rivières de France (Chemins d’eau), sur les ports (Terminal frigo) et surtout sur les banlieues des grandes villes (Zones, La frontière belge, La Clôture).

La Clôture, en particulier, est un livre incroyable, inénarrable, qui fait se rencontrer l’Histoire de France et un boulevard périphérique de Paris, un chef d’œuvre d’humour, d’intelligence et de sensibilité. On y croise des prostituées, des immigrés, des travailleurs socioculturels, des hommes qui vivent, non pas sous les ponts, mais dans des ponts. Et sur des terrains vagues. Cet écrivain m’est si cher que lorsque je me trouve dans un lieu désagréable, où les gens me paraissent grossiers et pénibles, il me suffit d’imaginer comment il traiterait un tel lieu, comment il parlerait de ces gens, s’il avait à écrire un reportage dessus, pour déceler de la poésie sous la crasse, de la drôlerie et de l’intérêt sous l’apparente noirceur des mœurs.

Jean Rolin est venu en Chine, il n’y a pas si longtemps, il a visité un certain nombre de sites sur les côtes. Il a dans ses carnets toutes les notes nécessaires pour écrire un reportage, et personne n’en veut. Je m’interroge sur le niveau d’une presse qui se passe des services des meilleurs reporters.

Il y a quelques mois, au sortir d’un restaurant coréen avec Sigismond, j’ai décidé de lui écrire une lettre. Une lettre de lecteur, histoire de lui témoigner de mon admiration et de l’inviter à boire un coup à Nankin s’il devait passer par là. Il me répondit avec beaucoup de gentillesse et d’humour, d’une belle écriture manuscrite, à l’encre noire. C’est là qu’il m’informa que personne ne voulait de son reportage.

Par ailleurs, il me confia qu’il était intéressé par une île, dans l’estuaire du Yangtsé Kiang, refuge d’un nombre important d’oiseaux. Or il parle aussi bien des animaux que des hommes. Et nous allons être privés d’un deuxième texte de Jean Rolin concernant la région de Nankin ? Uniquement parce que la presse française préfère donner la parole à B.H.L. plutôt qu’à de vrais écrivains ?

Si vous ne trouvez pas ça triste, vous, alors qu’est-ce qui vous rend triste ?