De la beaufitude des trentenaires : ma génération est-elle nulle ?

Je m’étais permis de dire du mal de François Bégaudeau parce que je croyais qu’il faisait l’unanimité dans la presse branchée. Or, l’équipe du Masque et la plume, sur France Inter, lui a taillé un tel costard qu’il est habillé pour le restant de l’année. L’ensemble des critiques présents ce jour-là (émission du 29 mars 2009) sont convenus que Bégaudeau était tellement mauvais qu’il fallait se résoudre à affirmer qu’il n’était pas un écrivain du tout.

Je ne me prononcerai pas, car je suis sûr que l’écrivain est quelqu’un de malin, et qu’il saura faire son beurre de cette ignominie critique, sur lui dévérsée.

Une autre chose m’a interpellé. Le critique Arnaud Viviant, qui jouit sur France Inter d’un prestige que je ne m’explique pas, ne s’est pas arrêté à insulter Bégaudeau. Il a maculé de merde l’ensemble des gens nés dans les années 1970, dans une saillie assez drôle et talentueuse. Une critique de deux ou trois minutes qui, à elle seule, mérite qu’on écoute l’émission. « Ce livre aurait pu s’appeler (sic) Les trentenaires, pour être plus franc, parce qu’il parle de ça : d’une génération. »

Ce n’est pas moi qui lance le débat, n’est-ce pas ? Voici que revient le conflit des générations, et cette fois c’est un critique assis, influent, lèche-bottes avec les vieux monstres sacrés, impeccablement correct sur les questions politiques, qui tire à boulets rouges sur les trentenaires, pour le plus grand plaisir de provoquer des réactions indignées. Car, en homme des médias, Viviant sait que ce qui compte n’est pas de dire la vérité, ni, encore moins, des choses intelligentes, mais d’être entendu, vu, connu et reconnu.

« Cette génération a engendré des beaufs, des néo-beaufs. Il y a une nouvelle beaufitude, aujourd’hui, chez les trentenaires, dont ce livre parle extrêmement bien. Il fait des blagues qui ne font rire que les néo-beaufs trentenaires. Ce livre est pour eux, il leur est dédié. »

Je peux difficilement m’indigner devant le mépris que professent les vieux connards comme Viviant à l’endroit des gens de mon âge. Je ne nous crois pas très aimables, en effet, et, surtout, pas admirables du tout. C’est vrai, disons-le : qu’avons-nous fait de grand, d’extraordinaire, de nouveau ? Nous ne sommes bons qu’à pleurnicher devant les sexagénaires qui ont pris tous les postes disponibles et qui les gardent. Nous ne sommes même pas capables de leur donner des coups de pieds au cul pour prendre leur place. Nous n’en avons même pas l’envie.

Qui a « fait » Bégaudeau ? La réponse est aisée : son éditeur et les médias. Qui est son éditeur ? Bernard Wallet, des éditions Verticales. Or, Wallet est loin d’être un trentenaire; c’est un magnifique soixante-huitard, qui a eu le temps de constituer un réseau en béton dans les années 60 et 70, puis d’apprendre le métier d’éditeur, sans doute sur le tas, à l’époque où il y avait du boulot et des débouchés. Aujourd’hui c’est un bon éditeur, qui publie de bons écrivains et des écrivains moins bons, qui cherche à faire bouger la littérature contemporaine, en tout cas.

C’est cela qui mérite d’être souligné : les trentenaires qui émergent ont quelque chose de la poupée que l’on agite. Ils sont redevables de ce que font d’eux des sexagénaires. Il n’est pas impossible que nous soyons, nous les trentenaires actuels, des vrais nuls. Il faudra voir cela avec le recul, quand on sera vieux. A moins qu’on soit du genre tardif. Je suis l’homme tardif, natif en tout point des points les plus reculés de l’espace (Mathieu Bouvier, un trentenaire).

De mon côté, j’ai beaucoup d’espoir dans les jeunes gens qui sont nés au milieu des années 1980. Ils ont cinq à dix ans avant d’être des vrais trentenaires, et je les crois capables de tout. J’en connais quelques un(e)s et je peux témoigner : leur charme, leur vivacité, leur ouverture d’esprit, leur absence de complexe les rendent irrésistibles. Attendons.

Michel Jeannès sur France Culture

Ce mardi soir, de 22h15 à 23h30, l’émission Surpris par la nuit s’intéresse aux boutons et aux créateurs qui font travailler les formes d’art et les communautés humaines autour de ce petit objet presque insignifiant.

J’avais déjà parlé du travail de Jeannès sur ce blog, et son site est en lien ici depuis le début de La précarité du sage. C’est donc naturellement que j’encourage tout le monde à écouter France Culture ce soir pour mettre un timbre sur la voix de l’artiste qui vient parfois commenter les billets de ce blog, commenter les autres commentaires, commenter les menus faux-pas que l’on fait avec le langage.

Il ne sera pas seul dans l’émission. Des écrivains, des collectionneurs, des créateurs feront vibrer la corde du bouton (là, par exemple, je sens que j’aurais pu trouver un jeu de mots, avec « vibrer », avec « la corde », la corde, le fil, fil à coudre, coudre des boutons. En cherchant, j’aurais pu faire jouer les mots boutons, boutons à trou, trous de mémoire, mémoire Moïra, Moïra/destin, destin/fatum, Fatum/fée, fée du logis, fée du logis/ménagère, ménagère/mercerie, Mercerie/ Michel Jeannès. J’aurais pu, mais je ne sais pas faire de jeux de mots, voilà.)

Cadeau de rupture

Quand il sut que je m’apprêtais à acheter un téléphone portable, un ami des Balkans me sourit d’un air paternel : « C’est ton premier mobile ? » Si tu savais, camarade balkanique.

Non seulement je fus un des premiers Français à posséder un téléphone portable, mais la téléphonie mobile est liée intimement à mon éducation sentimentale. Voici comment cela se passa.

C’était les années 1990 et les gens s’habillaient encore très mal, sauf la femme que j’aimais et moi, qui formions un couple plein d’élégance. La femme en question avait un appartement sur les hauteurs de la Croix-Rousse, qui dominait la ville de Lyon. Nous nous approchions de la fin de nos études. Nos boulots d’étudiants étaient variables sur l’échelle du prestige : je ramonais des chaudières pendant qu’elle enseignait le droit constitutionnel.

J’avais un pied à terre dans la même rue qu’elle, un petit studio sans cuisine, mais avec une fenêtre qui donnait, elle aussi, sur les toits en cascade et sur un méandre de la Saône. En face de moi s’élevait la « colline qui prie » couronnée par la basilique de Fourvière : les arbres de la colline flamboyaient à l’automne et la Saône scintillait en toute saison. C’était de belles années, et j’en avais conscience.

Je passais la plupart de mon temps chez ma petite amie, et on pouvait me joindre sur son téléphone. Le pied à terre n’était qu’un lieu de rangement et un lieu de retraite, sans télévision, sans musique, sans téléphone : seuls les livres et le matelas témoignaient qu’un étudiant venait de temps en temps passer une nuit ou quelques heures.

Quand nous nous sommes séparés, j’ai voulu que nous le fassions avec la même élégance que celle qui avait caractérisé notre couple d’extravagants amateurs. J’ai offert à cette amatrice d’art un gros livre sur Nicolas Poussin, dont elle était férue. Quelques jours plus tard, elle m’offrit un téléphone portable. Comme toujours avec elle, ce cadeau était enrobé de narrations. Des symboles et des raisons justifiaient ses cadeaux, alors que les miens étaient muets comme des tombes. Je pouvais à la rigueur écrire des mots d’amour dans les livres pour les faire parler un peu…

Le téléphone portable était une vraie originalité, à l’époque. Sur le versan symbolique, il disait : « Appelle-moi », « restons amis ». Sur le versan pratique, il entérinait le fait que je n’avais plus de téléphone. C’était donc un cadeau de rupture qui prouvait une dernière fois combien cette personne était attentionnée à mon égard, car elle avait prévu ce dont j’aurais besoin dans le futur proche : être joint malgré l’incertitude géographique.

Jeunes gens, quand vous voudrez rompre, la prochaine fois, plutôt que de laisser pourrir la situation par lâcheté et par orgueil, reprenez le goût de cette tradition désuète, mais utile pour le deuil, la tradition du cadeau de rupture. La séparation se fera plus nettement, elle cicatrisera mieux, elle laissera de meilleurs souvenirs.

Qui pouvait savoir, à l’époque, que cette rupture amoureuse allait inaugurer dans ma vie une série de voyages, de déplacements et de décrochages sans fin, et que, de déménagements en déménagements, je serais perdu pour les lignes fixes ? Le téléphone portable allait figurer mon destin et, désormais, cet objet rappelle à ma mémoire à la fois l’idée rupture et mon amour de jeunesse.

Pornographie et nouvel ordre amoureux

S’aimer avant de mourir sous un train. Photo de Pixabay sur Pexels.com

Vous êtes nombreux à demander quelle est la position de la sagesse précaire sur le désordre amoureux et l’impact de la pornographie sur l’éducation sentimentale de notre jeunesse. Voici brièvement les grandes lignes de notre réflexion sur la question.

Un petit film d’amateurs m’a relativement choqué lorsque je faisais mes recherches. Je n’avais pas vu de pornographie depuis longtemps et, en la matière, j’ai toujours préféré les productions du temps jadis, où les couples s’ébattaient joyeusement. Que l’on songe par exemple aux films de Jean Rollin mettant en scène une Brigitte Lahaie guillerette.

Quelle ne fut pas ma surprise en voyant cette scène d’une pornographie presque surréelle! Je résume, si vous voulez bien. Le jeune homme, d’abord, possédait un pénis d’une dimension inimaginable, tellement gros et grand qu’il est douteux que ce soit un organe naturel. La jeune femme se laissait pénétrer de différentes manières sans souffrir, mais sans prendre plus de plaisir que lors d’un exercice sportif intense. Elle avait son attribut physique elle aussi : une technique pour bouger les fesses et l’anus qui lui permettait d’avaler par le cul l’énorme appendice du jeune homme. Une vraie scène de cirque, qui donnait envie d’applaudir, à la rigueur, mais pas de lui faire la cour, ni de reproduire leurs exercices. Après plusieurs positions, comme il fallait en finir, la fille se mit à crier, sans doute pour signifier le plaisir. Sauf que le cri était un vrai hurlement de bête. Des hurlements brefs et ne laissant pas la place au doute ni à la rêverie.

Alors j’ai pensé aux adolescents qui verraient de telles scènes. Comment ne pas se former des idées fausses sur la sexualité ? Imaginons un jeune homme qui croit que la dimension normale d’un pénis est en effet quarante centimètres de long et cinq centimètres de diamètre… Tout cela n’est pas nouveau, on connaît les problèmes que cela pose dans les relations entre filles et garçons, le respect de l’autre, les violences induites.

La question se pose alors : que faut-il faire ? Serait-il préférable de limiter l’accès à ces sites, d’interdire la pornographie ? Je crois que la solution est dans l’attitude inverse. Plutôt que de chercher un frein, il me semble qu’il serait préférable de donner aux adolescents les possibilités d’avoir une vie sexuelle active suffisamment tôt pour qu’ils ne soit pas corrompus par des images violentes. Et pour qu’ils aient une expérience saine, je dis qu’il leur faut (entre autres) des partenaires plus âgé(e)s qu’eux. Réorganisons la société et nous générerons du mieux-être pour tout le monde.

1- Les jeunes hommes de 15 ans rencontreront des femmes trentenaires et quadragénaires qu’ils pourront entretenir ardemment de leur fougue débordante. Le gouvernement mettra à disposition des « Love hôtels » comme au Japon. Après l’amour, les couples parleront poésie et économie mondiale. Les jeunes retourneront au lycée le corps reposé et l’esprit alerte : ils réussiront leur bac et le niveau intellectuel du pays augmentera grâce aux femmes expérimentées qui auront su éduquer notre jeunesse.

2- Les jeunes femmes suivront la même éducation – si elle le désire, naturellement – avec des hommes mûrs. Faisons une grande enquête et mettons-nous à l’écoute pour savoir ce que voudraient les filles en question. On ne sait jamais, elles peuvent nous surprendre.

3- Chacun pourra dédoubler sa vie amoureuse. Passion sentimentale avec des gens de son âge, pratique dépassionnée avec plus jeune ou plus âgé que soi. Ou l’inverse, c’est selon. Lire pour cela La vie est ailleurs de Milan Kundera, où une adolescente est amoureuse d’un jeune poète et fréquente un amant de quarante ans.

Le Quadragénaire libertin selon Milan Kundera

La Précarité du sage, 2023

Ce dédoublement est essentiel car il répond par avance aux objections des femmes expérimentées : certes vous ne voulez pas d’une vie amoureuse uniquement basée sur le sexe, mais, outre que les adolescents sont aussi des gens avides de conversation et de connaissances, rien ne vous empêche, le soir, de partager votre vie avec un homme grisonnant, rassurant et charmant.

4- Femmes et hommes mariés pourront donc – sans obligation – participer à ce grand programme d’éducation sentimentale.

Qui ne voit, mais qui ne voit qu’il y a là les germes d’une solution à la crise des banlieues, aux errements de notre jeunesse, aux problèmes de la drogue et de la prostitution ? Qui ne voit que c’est par la pratique qu’on éradiquera la pornographie et la marchandisation des corps ?

La chaussure de Wen Jiabao

 

La diplomatie française se réjouit, en cette minute. Espérant que les médias chinois passent en boucle les protestations anti-chinoises que le premier ministre chinois a subies en Angleterre, elle se dit que la Chine va peut-être oublier la France. Après tout, s’il met en balance ce que les Britanniques et ce que les Français ont fait, un nationaliste chinois devrait penser que la Grande Bretagne est plus à punir que la France. Faites le compte :

Le Dalai Lama y a été accueilli officiellement, le Prime Minister a refusé d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pékin, une chaussure a été lancée à la face de Wen Jiabao à Cambridge, on l’a traité de dictateur, quelques manifestants se sont réunis pour « libérer le Tibet ».

Ce qui m’amuse dans la vidéo amateur du lancer de chaussure, c’est l’attitude de la salle. Presque que des Chinois, qui applaudissent longuement lorsque Wen reprend la parole, et qui arrêtent les applaudissement lorsque le premier ministre fait signe de la main. Tous ces étudiants ont une habitude bien ancrée des cérémonies officielles de leur pays, qui se déroulent comme sur du papier à musique. Le calme de Wen, d’ailleurs, s’explique par le fait que ce genre d’imprévus lui est tellement étranger qu’il n’a aucune idée de la manière avec laquelle réagir.

Ce qui m’amuse aussi, ce sont les accents des gens qui s’expriment dans le public. Le manifestant qui crie : « Comment cette université peut se prostituer en invitant un tel dictateur ? » est un Anglais, et ceux qui lui répondent : « Honte à toi! » sont tous Chinois. Comment pourrait-il en être autrement ? Il n’y a que des futurs cadres de la Chine autoritaire pour penser que c’est une honte de manifester contre un chef.

Affaire à suivre.

Propagandes européennes

Nous sommes face à deux grands types de propagandes.

La propagande anglo-américaine qui dit que le monde ouvrier est fini pour nous, que nous devons nous concentrer sur les services, la finance et la banque. Les Anglo-américains se voient donc comme modernes et mieux armés pour affronter la crise.

La Propagande franco-allemande qui dit qu’un pays moderne doit garder ses secteurs primaire et secondaire, une agriculture et une industrie puissantes. Les Français et les Allemands se croient donc mieux armés que les Britanniques pour faire face à la crise.

Qui a raison, qui a tort ? Jamais je n’ai eu une impression aussi forte que nos médias, des deux côtés de la Manche, faisaient office de propagande.

Un journal de qualité, centre-gauche, consacrait l’autre jour une page entière aux manifestations de mécontentement en Europe. L’orientation était telle qu’on comprenait deux choses essentielles dans un contexte de propagande : les autres souffrent plus que nous (nous les Anglais), car jusqu’à présent personne n’a commis d’émeute ici, et la zone euro est en difficulté ce qui montre bien que nous sommes mieux lotis avec notre Livre Sterling.

Le lendemain, un autre journal, de centre-droite cette fois, fait état de protestations dans 14 villes de Grande Bretagne, avec une nouvelle donnée : les étrangers nous volent nos jobs. Le slogan « British jobs for British workers » est répété comme un mantra. Le journal montre même des graphiques explicites : entre 2007 et 2008, progression de 175.000 travailleurs étrangers dans le pays, tandis que 46.000 Britanniques perdaient leur boulot.

Qui a raison, qui a tort ?

Voyage contemporain : des artistes pour de nouvelles formes

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Michel Jeannès, Journal du fibulanomiste

Je profite du plaisir que m’a procuré Michel Le Bris en commentant ce blog pour rebondir sur une remarque communément admise : son oeuvre, le festival « Étonnants voyageurs » et son travail éditorial seraient une bonne chose pour la littérature du voyage. Est-ce si sûr ? Je ne le crois pas, pour deux raisons. Premièrement, le travail éditorial concerne surtout des traductions et des rééditions, ce qui est bien, mais donne une image nostalgique du voyage et de l’écriture du voyage. Deuxièmement, ce que Michel Le Bris promeut n’a jamais été le récit de voyage, mais la littérature aventureuse, les romans d’aventure.

Or le récit de voyage doit être considéré sous son aspect non-fictionnel pour le faire avancer. Il ne s’agit pas de rejeter les fictions, mais simplement de redonner du lustre au récit de voyage en tant qu’essai d’écriture et de genre expérimental. Les grands essais dans ce domaine s’éloignent considérablement de ce que préconise Michel Le Bris. Prenez des classiques contemporains comme Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de George Perec, Mobile de Michel Butor, L’Empire des signes de Roland Barthes, ce sont des oeuvres de voyage, de qualité littéraire indiscutable, mais qui n’ont rien de fictionnel et qui renouvellent puissamment le genre « récit de voyage ». Ce genre, Michel Le Bris n’aide en rien à le développer. Pire, Le Bris a critiqué très durement des écrivains comme Barthes et Butor, les traitant de « nains » (cf. Pour une littérature-monde), car leur travail conteste le récit traditionnel, romanesque et fictionnel.

Résumons : Michel Le Bris ne défend la littérature de voyage que dans la mesure où elle reste cantonnée dans des romans d’aventure classiques. Il la rejette quand elle explore des territoires d’écriture nouveaux.

Je précise à toute fin utile que si je tape sur Michel Le Bris, comme dans ce billet très dur, ce n’est pas poussé par la haine, car je n’ai rien contre l’homme, mais pour faire prendre conscience de problématiques littéraires et esthétiques qui méritent la constitution provisoire d’une « machine de guerre ». Frapper plusieurs fois, ne pas s’arrêter, depuis des lieux virtuels et réels, frapper pour faire voir ce qu’il y a d’engoncé et de réactionnaire dans ce qu’ont fait nos aînés.

Aujourd’hui, un acteur des lettres aussi important que Michel Le Bris devrait se pencher sur des propositions d’écriture qui essaient d’inventer, plutôt que de revenir incessamment à des romans d’aventure et à une fiction prétendument populaire. Il devrait être à l’écoute des artistes contemporains qui bricolent des dispositifs, des projets, des interventions sur des territoires, des installations baroques.

Quelques exemples d’oeuvres narratives à la fois géographiques, voyageuses, et exploratrices de formes.

Le « Journal du fibulanomiste », de Michel Jeannès, fait partie de cette mouvance. Publié dans un livre qui s’intitule 111 rumeurs de Villes, ce travail met en texte et en image des itinéraires urbains, des collectes de boutons perdus ou jetés, donnant lieu à d’autres types de collectes, bouts de journaux, faits divers, lambeaux de récits, etc. C’est bien une manière de raconter la vie des gens, une manière qui nous échappe, nous qui ne sommes ni artistes, ni aventuriers. Voir la photo ci-dessus et lire cet extrait.

Il faudrait aussi se pencher sur le travail de Mathieu Bouvier, qui, depuis quinze ans, interroge nos rapports aux territoires et nos circulations dans les espaces urbains, ruraux, rurbains, uraux, que sais-je encore ? Il y a quelques années, il a donné, à l’Ecole des Beaux-arts du Mans, une conférence-performance intitulée : De la marche considérée comme un des beaux-arts. Il avait fait le chemin à pied, de Montreuil au Mans. Quelques jours de marche qui sont à inclure dans le projet artistique de la conférence. Récemment, dans L’herbe, il a créé avec Mylène Benoit un dispositif (il n’y a pas d’autre mot) autour des terrains vagues de l’agglomération lilloise ; ils les appellent des « interstices » urbains, des « taches blanches » cartographiques, rejoignant par là, peut-être sans le savoir, les recherches de Jean-Didier Urbain sur le « touriste interstitiel » . Dans L’herbe, il y a des vidéos, une intallation (donc des choses à exposer), des trucs internet (donc propices à la navigation), mais aussi des actions qui n’entrent pas dans les catégories habituelles de l’art, des randonnées, des excurisons. Bouvier et Benoit avaient même le projet d’écrire un Guide de randonnée sur le modèle de ceux de l’IGN, sur tous ces terrains vagues, avec une page de carte et une page de texte. On pourrait imaginer le type de prose : « Cinquante mètres après le cadavre du renard, tournez à droite vers la bretelle… » Dans l’introduction du site de L’herbe, ils définissent ces territoires interstitiels comme une création d’espace et de temps « en voie de resserrement ». Ce que l’on voit sur leurs photos donne, il est vrai, l’impression étrange de lieux opprimés, compressés par les autoroutes et le trafic, mais où certaines personnes, plus ou moins exclues, des riverains aux contours flous, peuvent trouver du repos.

Voilà, ce sont des gens comme cela qui sont l’avenir du récit de voyage, pas des promoteurs d’une littérature déjà connue. Le récit de voyage n’est pas un récit « enjoliveur de réalité », même si, à travers toutes les recherches topographiques, l’attachement au réel, les descriptions rigoureuses auxquelles s’astreignent les artistes, une image fabuleuse du réel finit par émerger.

« Le temps des fables est arrivé », écrivait André Dhôtel.

La résistance de Dieudonné

Voilà que l’on reparle de Dieudonné parce qu’il a fait monter sur scène un négationniste. Comme à chaque fois, les médias cherchent à montrer combien c’est mal, combien c’est condamnable. Et comme c’est condamnable, on est en droit d’exclure, d’interdire. Or, quand on lutte pour la liberté d’expression, il faut faire comme Voltaire l’a dit, il faut lutter pour que ses propres ennemis aient le droit de s’exprimer.

Comme les médias actuels sont un danger pour la liberté d’expression, une stratégie parmi d’autres consiste à créer des électro-chocs, du terrorisme artistique, des détournements d’images et de discours, comme les situationnistes l’ont fait dans les années 1960, de même que le mouvement Fluxus avant eux, et le mouvement Dada encore plus tôt.

Dieudonné restera dans l’histoire comme un humoriste qui a gagné quelques batailles contre un mouvement étouffant des médias, une évolution qui fait de plus en plus peur.

Je ne sais pas si les médias étaient plus libres autrefois. Je ne peux parler que de ce que l’on voit depuis les années 1980. Des gens sont exclus et diabolisés sur la base de faits extrêmement ténus. Jean-Marie Le Pen, par exemple, est un nationaliste, soit. Il n’était pourtant pas nécessaire de transformer ses paroles, ou de les monter en épingle et de créer des scandales qui, du reste, l’ont plutôt bien servi. Quand il disait que les chambres à gaz avaient été un détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, cela signifiait que si les Juifs avaient été tués par un autre moyen, c’eût été un crime contre l’humanité pareillement, et un génocide tout aussi bien. On peut être en désaccord avec Le Pen sur tout, mais nous devons apprendre à supporter les paroles de nos voisins.

Quand je lis dans Le Monde qu’Alain Finkielkraut « reproche à l’équipe de France d’êre black, black, black« , je lis une pure calomnie. Finkielkraut n’a rien reproché à personne et, tout conservateur qu’il est, il n’est pas raciste. D’ailleurs, il a disparu de sa propre émission sur France Culture, Répliques, remplacé depuis quelques semaines par un jeune animateur beaucoup moins talentueux que lui. Est-ce volontaire, ou l’a-t-on mis au placard ? S’il s’avère que Finkielkraut est victime d’un musellement discret, je suis sûr que Dieudonné viendra à son secours.

Dieudonné vient de réussir à créer une fissure intéressante. Il a prétendu faire pénitence, il a montré patte blanche, on l’a réinvité sur les plateaux de télévision et, sur la plus grande scène de France, au moment où on lui décernait tous les prix de bonne conduite, il invite Faurisson, un pauvre type qui n’a rien à dire mais qui symbolise l’oppression médiatique contre la liberté de parole. Noam Chomsky lui-même a soutenu activement le fait que ce révisionniste devait avoir le droit de publier ce qu’il voulait.

Nos médias sont profondément malades. Ils commettent l’effroyable erreur de croire que l’on peut effacer purement et simplement des opinions détestables. On ne le peut pas. La haine existera toujours, et il y aura toujours des gens pour construire des théories foireuses basées sur elle. La censure ne sert à rien.

Le boulot de résistance contre le système médiatique français devrait être conduit par la presse satirique. C’est son rôle. Mais le représentant le plus connu de la presse satirique, Charlie Hebdo, fait exactement l’inverse, et condamne Dieudonné ainsi que tous ceux qui lui déplaisent.

Au moment où ceux qui prennent l’apparence d’être insolents entrent parfaitement dans le rang, il faut saluer la capacité de Dieudonné à regrouper autour de lui des « infréquentables » et à rire de ceux qui les rendent tels. Il joue gros, Dieudonné. Il avait l’occasion de s’amuser en gagnant beaucoup d’argent pendant quelques années encore. Il choisit la provocation frontale, narcissique, suicidaire.

J’ai l’impression que ce qu’il fait ne sera pas inutile mais il va morfler.

De Toledo contre Le Bris et la « littérature-monde »


Que les choses soient claires, je ne connais pas Camille de Toledo. Je n’ai pas lu une ligne de ses livres précedents. Je m’aperçois de son existence au moment où le site du monde.fr lui donne la parole. Il la prend et s’exprime très bien.

On dira, comme toujours, qu’en critiquant frontalement le mouvement « Pour une littérature-monde », il se fait un nom en crachant sur plus célèbre que lui. Mais le fait est que les écrivains déjà installés préfèrent ne pas entrer dans la critique et la polémique car ils ont plus à perdre qu’à gagner. Ils doivent protéger leurs différents canaux de diffusion, leur réseaux d’amis, leurs opportunités de prix littéraires, de résidence, de couverture médiatique.

C’est à ça que servent les nouvelles générations. Elles n’écrivent pas mieux, ne sont pas plus intelligentes que les vieilles, mais elles ont l’effronterie de dire clairement ce qu’elles pensent. Elles peuvent donner des coups de pieds dans des institutions, en particulier celles qui, au contraire des académies et des universités, ne se présentent pas comme des institutions, mais comme des mouvements généreux, ouverts et voyageurs (whatever that is).

Ici, Toledo ne dit pas le nom de Michel Le Bris, car il ne s’agit pas d’une querelle de personne. Ce n’est pas du tout une querelle, d’ailleurs. C’est une polémique. Une polémique utile. Une lutte contre une vision étroite et appauvrie de la littérature. Si je soutiens Toledo contre « les géants » de la « littérature-monde », les « grands voyageurs » (ceux qui ne parlent que dans la prose de Le Bris, qui prétend fédérer des énergies et des idées, lorsqu’il ne fait rien d’autre que s’entourer pour peser dans le monde médiatique), si je soutiens Toledo c’est parce que je ne veux pas voir Beckett, Perec, Barthes, Simon, méprisés et rejetés au nom de je ne sais quelle conception foireuse des lettres, telle que la « littérature voyageuse » ou la « littérature-monde ».

J’ai cru comprendre que Toledo participait à la revue Inculte, en compagnie de François Bégaudeau, dont j’ai dit le plus grand mal ici. Je dis bravo! Que les trentenaires s’unissent un peu, plutôt que de travailler toujours dans leur coin. Bégaudeau flirtait avec la démagogie en disant que Voltaire était trop chiant pour des adolescents (je relance mon pari avec l’immodestie des cons : quand vous voulez je viens dans une classe de 4e, n’importe où en France, et je les intéresse avec Voltaire!), et en diluant de la sociologie de bazar dans des émissions de télé branchées. Mais ce n’est pas grave : il a fait un film qui reste un bon film, et il participe à un mouvement de jeunes gens qui refusent les mensonges et les illusions des hommes de pouvoir et d’influence.

Je me reconnais un peu dans ces écrivains là, pour le peu que je les connais (Bruce Bégout aussi collabore à Inculte, ce qui commence à donner une idée un peu étoffée de ladite génération) pour deux raisons : j’ai le même âge qu’eux et je suis attaché à quelques uns de ces penseurs des années soixante, dont les expérimentations et les délires restent un motif d’admiration sans fin.

L’autopromotion de Michel Le Bris

A l’heure où même des écrivains trentenaires dénoncent « les illusions de la littérature-monde » (du coup, je me sens moins seul), j’ai une révélation à faire.

Ce n’est pas une révélation, d’ailleurs, c’est l’impression d’un scoop. L’idée d’une chose qui, si elle s’avérait, pourrait devenir une nouvelle assez intéressante (il faut que je revoie mes effets d’annonce, moi, je viens de passer de « révélation » à « nouvelle assez intéressante ».)

Je crois savoir pourquoi le manifeste Pour une littérature voyageuse est épuisé. Oui, c’est ça mon scoop. En même temps, ce blog, ce n’est pas News of the World, si vous voulez du croustillant, allez voir ailleurs.

C’était une chose incroyable, je trouvais. Comment un homme aussi influent que Michel Le Bris pouvait laisser à l’abandon un ouvrage collectif qui, dès 1992, accompagnait le festival Etonnants Voyageurs en réclamant une « écriture-monde », un retour au roman d’aventure, etc. Ces dernières années étaient le moment de le rééditer.

Surtout avec tous ces prix littéraires décernés aux francophones, aux étrangers, avec le prix Nobel de Le Clézio « écrivain de l’errance, des peuples primitifs, grand voyageur. »

Surtout avec le nom des participants du recueil qui suit le manifeste : Nicolas Bouvier, Michel Chaillou, Jacques Lacarrière, Kenneth White, Gilles Lapouge, Jacques Meunier, Jean-Luc Coatelem… Que du beau monde !

Surtout que la « note de l’éditeur », anonyme, qui ouvre et cristallise l’esprit du manifeste, fait un éloge sans équivoque de Le Bris :

« … l’un de ceux, avec Kenneth White, qui a pensé avec le plus d’acuité cette possibilité d’une « écriture-monde », à savoir Michel Le Bris, développe d’œuvre en œuvre, depuis L’homme aux semelles de vent, une théorie de l’Imagination Créatrice assez originale pour… »

Pourquoi laisser dans l’ombre un texte qui dit de vous que vous êtes un de ceux qui a pensé quoi que ce soit « avec le plus d’acuité » ? Le plus d’acuité, c’est la formule qui tue, à mon avis. Je suis à fond pour l’acuité, personnellement. Moi, si je lisais un jour quelque chose comme : « Guillaume fut le sage précaire qui mangeait le boeuf bourguignon avec le plus d’acuité », j’en ferais des gorges chaudes pendant des mois.

Alors pourquoi ne fait-on rien pour rééditer ce petit livre, qu’on est sûr de vendre à des milliers d’exemplaires ? D’un pur point de vue économique, c’est incompréhensible. Quelqu’un doit s’y opposer, mais qui, et pourquoi ?

La raison, je n’en suis pas certain, mais voici ma suspicion : cet éloge de Michel Le Bris, cité plus haut, a été écrit par lui-même. Il est quasiment certain que la « note de l’éditeur » est aussi anonyme que l’est ce blog. On y reconnaît le style, les idées et les obsessions du biographe de Stevenson. Si ce n’était pas suffisant, on y trouve quasiment les mêmes phrases que dans « Fragments du royaume » le petit texte signé Michel Le Bris dans le recueil qui suit le manifeste.

Si on rééditait Pour une littérature voyageuse, le public prendrait notre écrivain voyageur en flagrant délit d’auto-publicité. Moi cela ne me choque pas car il faut bien vivre, et si l’on est un as du marketing, ce qu’est notre Breton de Saint-Malo, alors il est naturel d’être un peu le bénéficiaire des efforts que l’on fait pour les autres. Mais pour d’autres gens du public, plus moraux, plus droits dans leurs bottes, cela pourrait le faire mal voir.

Cela pourrait, pourquoi pas, lui faire rater un prix littéraire.