Je me suis donc rendu où St John Philby se rendit en 1936, pour en tirer cet excellent livre de voyage: Arabian Highlands.
Je m’intéresse tout particulièrement à l’architecture vernaculaire de cette région d’Arabie Saoudite pour une raison qui vous apparaîtra évidente dans quelques mois si Dieu me facilite la tâche.
Vous pouvez voir où se situe Najran sur cette fameuse carte que Philby fut le premier à dresser pour le compte du roi Abdulaziz Ibn Saoud.
Je n’ai pas grand chose à ajouter. Je préfère pour l’heure partager avec vous quelques photos de ces maisons en terre, dans leur oasis et leurs champs de légumineuses.
La carte des montagnes d’Assir, entre Arabie saoudite et Yémen, réalisée par Philby dans les années 1940
C’est le roi Ibn Saoud qui a demandé à Harry Philby de cartographier la région montagneuse du sud ouest du royaume d’Arabie Saoudite. Personne ne savait exactement ce qui s’y trouvait et, comme c’était une région peuplées de peuples guerriers et autonomes, les géographes ne s’y étaient guère aventurés avant que le nouveau pouvoir impose son ordre.
Sur cette vidéo que j’ai faite de la carte, vous voyez la ligne rouge surmontée de la mention « Philby 1936-1937 », qui trace le trajet exact des allées et venues de l’explorateur pendant ces deux années.
On note que Jazan y est écrit Qizan, que Najran y figure comme une oasis, non une ville à proprement parler. Le site archéologique d’Okhdood y est bien identifié mais nulle trace de celui de Bir Hima, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO il y a quelques années.
Je ne sais pas vous, mais moi, cette carte me procure une émotion qui ne se tarit pas depuis la jour où je l’ai dépliée, à Munich. Je crois même avoir été le premier lecteur de ce livre, édition originale de 1952.
Je lis sur cette carte et entre les pages du livre où elle est collée, la personnalité rigoureuse et sensible de Philby. La marque d’un administrateur zélé, scrupuleux, pas génial mais soucieux de faire un travail utile à tous les administrateurs qui vont le succéder.
Harry Philby, dans sa tenue d’explorateur, près d’inscriptions archéologiques entre Yémen et Arabie Saoudite, 1936.
Ce matin-là, Munich accueillait le G20. Les rues de la ville, habituellement paisibles, étaient quadrillées par des forces de sécurité impressionnantes. Les dirigeants du monde entier se réunissaient pour discuter des grands enjeux planétaires : submersions migratoires de l’occident, liberté d’expression pour les suprématistes blancs, supériorité de l’Amérique. Pourtant, avant même que les discours ne commencent, un attentat à la voiture bélier venait rappeler que le monde est fragile, que la violence peut surgir à tout moment, et que les certitudes des puissants sont souvent éphémères.
Pendant ce temps, loin du tumulte médiatique et des barrières de sécurité, je me rendais à la Bayerische Staatsbibliothek (BSB), la bibliothèque d’État de Bavière. Mon objectif : plonger dans les récits de voyages de Harry St. John Philby, cet explorateur britannique qui a arpenté l’Arabie au début du XXe siècle, et dont j’avais commandé les éditions originales de 1922 et de 1952.
Philby, l’anti-héros méticuleux
Philby se désignant sobrement par « L’auteur », 1916.
Philby n’est pas Lawrence d’Arabie. Il n’a pas le panache romantique, ni la légende hollywoodienne. C’est un homme de terrain, un travailleur acharné, presque ennuyeux dans sa rigueur. Ses récits de voyages effectués dans les années 1915 et 1930 sont des modèles du genre : scrupuleux, respectueux des hommes et des réalités qu’il décrit. Il ne cherche pas à embellir, ni à dramatiser. Il observe, note, analyse.
Philby est le contraire exact de tous les voyageurs à la mode dont je tairai le nom car on en a trop parlé sur ce blog. Ces derniers se servent des territoires voyagés comme d’un écrin flou qui met en valeur leur corps, leur gueule, leur esprit plein de formules paradoxales qui ravissent les banquiers et les politiciens. Au contraire, on cherche Philby entre ces pages où les territoires sont précisément cartographiés, les bâtiments minutieusement observés, les us et coutumes respectés.
Ses photos, en particulier, m’ont frappé. Elles n’ont aucune prétention artistique. Ce sont des images documentaires, prises pour expliquer, pour témoigner. Et c’est précisément cette absence de fard qui les rend si puissantes. Chaque cliché est une fenêtre ouverte sur un monde disparu, un hommage à des visages et des paysages qui ont depuis été transformés par le temps, la guerre et la mondialisation.
Les yeux hallucinés du cheikh de Najran, 1936. Photo aujourd’hui reproduite dans les châteaux et les palais de Najran.
Une plongée dans un autre monde
En sortant de la BSB, j’étais sonné. Ces quelques heures passées avec les écrits et les photos de Philby m’avaient transporté dans une autre époque, un autre état d’esprit. J’avais l’impression d’avoir traversé un désert, d’avoir marché aux côtés d’un homme qui, malgré les préjugés de son temps, avait su voir dans les Arabes des êtres d’avenir, dépositaires d’un passé complexe et mystérieux.
Photo de famille avec « Ibn Saud himself », roi d’Arabie et fondateur devenu mythique du royaume. Philby était en adoration devant lui. 1915.
Pour Philby, l’Arabie n’était pas (seulement) une terre à conquérir, mais (surtout) une civilisation à comprendre. Il avait appris l’arabe, étudié les coutumes locales, et s’était immergé dans une culture qui, pour beaucoup de ses contemporains, était opaque, voire menaçante.
Le G20 et le discours de Vance : un monde en décalage
Pendant ce temps, au G20, le vice-président américain Mike Vance tenait un discours sur l’immigration, présentée comme le problème le plus urgent de notre époque. Un siècle après Philby, le ton avait radicalement changé. Là où l’explorateur britannique voyait des hommes et des femmes à respecter, les élites américaines d’aujourd’hui voient des menaces à contenir, des flux à contrôler, des vies à trier.
Pour des hommes comme Trump, Vance ou Musk, les Arabes ne sont plus des partenaires, mais des obstacles. Ils ne méritent ni compréhension ni empathie, mais des drones, des murs et des politiques sécuritaires. La déchéance du monde occidental, si déchéance il y a, se trouve peut-être là : dans cette incapacité croissante à voir l’autre comme un égal, dans ce refus de s’engager dans un véritable dialogue.
Parmi toutes les régions du monde qui attirent mon regard, il en est une qui me fascine particulièrement : la chaîne montagneuse qui s’étend entre le Yémen et l’Arabie Saoudite. C’est un espace méconnu, à la fois par son histoire et par sa géographie, mais dont la richesse naturelle et culturelle en fait un territoire à part, presque invisible aux yeux du monde.
J’ai toujours été attiré par les montagnes. Il y a celles où j’ai choisi d’enraciner un bout de ma vie, les Cévennes. Il y a celles que j’ai longuement arpentées en Chine, du Tibet au Sud du pays, en passant par les Huangshan, les fameuses montagnes jaunes. Il y a aussi le Jebel Akhdar, la montagne verte d’Oman, où j’ai souvent marché et écrit. Chaque chaîne montagneuse a son propre langage, ses reliefs, ses secrets. Mais celles du sud-ouest de la péninsule arabique, entre l’Arabie Saoudite et le Yémen, semblent encore appartenir à une autre temporalité, échappant au regard contemporain.
Je ne connais même pas précisément leur nom. Et c’est précisément cette absence de désignation claire, cette absence de récits structurés sur elles, qui les rend si intrigantes. Pourtant, elles sont là depuis toujours. Les Romains eux-mêmes s’y sont aventurés, tentant de s’y installer et appelant cette région Arabia Felix – non seulement parce qu’elle évoquait une certaine félicité, mais aussi parce qu’elle était prospère. Contrairement à l’image classique d’une péninsule arabique désertique, ces montagnes sont des terres d’eau, de cultures en terrasses, de verdure. Elles offrent un contraste saisissant avec l’aridité environnante et nourrissent depuis des siècles l’imaginaire de ceux qui s’y aventurent.
Mais c’est aussi un espace qui demeure largement inaccessible. Le Yémen est ravagé par la guerre depuis plus d’une décennie, rendant impossible toute exploration approfondie. L’Arabie Saoudite, quant à elle, ne s’ouvre que progressivement au tourisme. Résultat : une région peu accessible, qui échappe aux circuits balisés et même aux transports en commun. Contrairement à Oman, où l’itinéraire des voyageurs est presque tracé à l’avance – de Mascate à Sour, des Wahiba Sands à Nizwa, jusqu’aux sommets du Jebel Akhdar –, l’Arabie Saoudite n’a pas encore ses parcours incontournables. À part Al-Ula, qui fascine les touristes français, et Djeddah, il n’y a pas encore de destinations codifiées.
C’est cette terra incognita qui m’attire. Une région qui échappe encore aux guides de voyage, aux parcours prémâchés, et qui ne se dévoile qu’à ceux qui acceptent d’y plonger sans carte ni itinéraire préconçu. Un espace inquiet, où le regard n’est pas encore conditionné par des images préfabriquées.
Sud de l’Arabie, à la frontière du Yémen et de l’Arabie Saoudite.
J’avais entendu parler de Bir Hima, site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, connu des scientifiques pour ses inscriptions et gravures rupestres. J’imaginais à tort qu’il suffirait de prendre un bus et d’acheter un ticket d’entrée, comme pour n’importe quel site historique.
Bir Hima n’est pas un lieu aussi facile : c’est une constellation d’inscriptions et d’œuvres d’art archéologiques disséminées à travers le désert, un immense palimpseste de pierres marquées par la main humaine depuis des millénaires. Certaines inscriptions remonteraient à plus de 7 000 ans, écrites dans des langues aujourd’hui disparues, qui ont cédé leur place à l’arabe. Ce qui frappe, en les observant, ce n’est pas seulement leur ancienneté, mais ce qu’elles disent du passé de ce territoire.
Le sage précaire en pleine forme et en pleine frime devant la gravure rupestre la plus extraordinaire de Bir Hima, 2025.
Un désert autrefois fertile
Il y a dix mille ans, cette étendue aride était recouverte de lacs d’eau douce. Des peuples nomades, marchands, pèlerins et voyageurs y faisaient halte, laissant derrière eux ces traces de leur passage. Ces gravures sont des témoignages silencieux d’un monde disparu, où la steppe verte et les points d’eau permettaient la vie et les échanges entre royaumes antiques.
Aujourd’hui, le désert a remplacé les lacs, mais la vie y est toujours présente : la découverte d’un désert habité, beaucoup plus densément que je ne l’aurais imaginé. Je n’ai jamais vu autant de dromadaires paître en liberté.
En ce jour de la Saint Valentin 2025, le sage précaire était heureux de participer à cette scène de tendresse entre deux dromadaires.
La protection invisible de Bir Hima
Curieusement, les autorités locales n’ont mis en place aucune infrastructure touristique pour encadrer la visite du site. Pas de routes balisées, pas de panneaux indicateurs. C’est une forme de protection singulière, presque bédouine dans son approche : ce qui est difficile d’accès est préservé. Si j’avais loué une voiture et tenté d’explorer seul, je n’aurais jamais trouvé ces dessins gravés cachés parmi les roches.
C’est grâce à un Bédouin rencontré au hasard de mes recherches que j’ai pu me rendre à Bir Hima. Il m’a guidé à travers les vastes plaines caillouteuses, accompagné de dromadaires paisibles, presque romantiques dans leur allure nonchalante. Avec lui, j’ai découvert les inscriptions rupestres, mais aussi la manière dont les communautés locales continuent de vivre dans cet environnement rude, loin des centres urbains.
Un désert qui vit
Contrairement à l’image d’un désert vide et hostile, celui-ci est animé d’une présence humaine forte. Des familles bédouines y résident toujours, perpétuant des traditions tout en s’adaptant au monde moderne. Loin d’être abandonnées, ces communautés sont soutenues par des initiatives locales et nationales : des écoles ont été construites, des transports scolaires organisés, et certains anciens puits creusés à l’époque des royaumes antiques continuent de fournir de l’eau aux habitants.
Chaque jour, ces familles parcourent plusieurs kilomètres pour s’approvisionner en eau, réactivant involontairement les itinéraires de leurs ancêtres. Cette continuité entre passé et présent, entre vestiges antiques et vie contemporaine, donne à Bir Hima une profondeur singulière. C’est un site archéologique mais uniquement pour les initiés : pour les passants éventuels, c’est seulement une zone sans eau et sans culture.
Alors vous, lecteurs, je ne sais pas quel âge vous avez. Peut-être êtes-vous, comme moi, nés dans les années 1970 ? Si c’est le cas, vous ressentirez peut-être cette étrange familiarité en feuilletant les livres de Thierry Mauger. Il y a quelque chose dans ces ouvrages qui rappelle spontanément les livres de notre enfance, ces objets colorés des années 1980 que l’on trouvait sur les étagères de nos parents.
Chez moi, ces livres voyageaient bien avant moi. Mon père, ramoneur de métier, et ma mère, infirmière, avaient accumulé des ouvrages sur les paysages lointains, des récits d’explorateurs et des photographies exotiques. Notre bibliothèque familiale racontait autant nos origines que nos aspirations : de l’Afrique subsaharienne, où mes parents avaient vécu, à l’Afrique du Nord, où nous avons beaucoup voyagé. On y trouvait des livres aux couleurs criardes, aux typographies datées, mais qui, à leur époque, incarnaient la modernité.
C’est cette esthétique, un peu kitsch aujourd’hui, que je retrouve chez Mauger. Mais derrière ces images, quelque chose m’interpelle, une mécanique culturelle plus profonde. Les récits de voyage, notamment ceux des années 1970-1980, portent souvent en eux une idéologie particulière, celle de la déshistoricisation.
La mélancolie de ce Saoudien par Mauger me rappelle celle des autochtones du Brésil photographiés par Claude Levi-Strauss.
L’éternel présent des récits de voyage
Dans ses livres, Thierry Mauger capte ce qu’il appelle « la nostalgie » pour une vie tribale « authentique ». Cette formule résonne avec un courant dominant dans la littérature de voyage : celui qui présente les peuples comme figés dans un temps immuable, hors de l’Histoire. Roland Barthes dénonçait déjà cette tendance dans Mythologies (1957), en montrant comment les guides touristiques transformaient des cultures en objets intemporels, hors de toute réalité politique ou sociale. Le mouvement « Pour une littérature voyageuse » en est une illustration éclatante.
Thierry Mauger, à sa manière, s’inscrit dans cette tradition. Ses photos des montagnes d’Arabie et de leurs habitants – notamment les fameux « hommes fleurs » – semblent vouloir figer un moment, une esthétique, une culture dans une capsule temporelle. Cette démarche, bien qu’esthétiquement fascinante, pose des questions : quelle est la place de l’histoire, de la modernité, des transformations sociales dans ces images ?
Les hommes fleurs : mode, érotisme et désir
Prenons les hommes fleurs, ces guerriers des montagnes d’Arabie parés de fleurs dans leurs cheveux. Ces images frappent par leur étrangeté et leur modernité inattendue. Ces hommes portent des chemises ajustées, parfois psychédéliques, qui évoquent autant la mode indienne des années 1920-1930 que les vêtements occidentaux des années 1970. Ces détails vestimentaires brouillent les lignes temporelles et culturelles.
Ils incarnent aussi un imaginaire profondément lié au désir. Ces fleurs dans les cheveux, ces corps habillés de motifs colorés, évoquent des pages célèbres de la littérature. Dans L’amant de Lady Chatterley, D.H. Lawrence écrivait que la fleur est à la fois masculine et féminine, symbole de désir et de fusion des genres. Ces hommes fleurs des montagnes d’Arabie, photographiés par Mauger, actualisent cette ambiguïté érotique dans un contexte inattendu.
Les rêves post-hippie des voyageurs
Enfin, comment ne pas voir dans ces hommes fleurs une résonance avec le mouvement hippie des années 1960-1970 ? Ces fleurs dans leurs cheveux me renvoient involontairement à la célèbre chanson de Scott McKenzie : If You’re Going to San Francisco.
If you’re going to San Francisco
Be sure to wear flowers in your hair
« Si tu vas à San Francisco / N’oublie pas de mettre des fleurs dans les cheveux », etc.
Mais ici, ce n’est pas la Californie qui se dessine, c’est un territoire moins accessible, une terre pluvieuse et pleine de tribus ennemies, les montagnes du Sud de l’Arabie, que les Romains appelaient Arabia Felix, tellement l’agriculture et le commerce y étaient florissants.
Thierry Mauger, comme tant de voyageurs post-hippies (il avait 21 ans en 1968) semble chercher dans ces paysages et ces hommes une matérialisation du rêve d’un autre monde. Un monde plus simple, qu’il juge authentique, où l’esthétique et le mode de vie rejoindraient une harmonie naturelle perdue dans les sociétés modernes.
Une esthétique à déchiffrer
Ce qui me fascine aujourd’hui dans le travail de Thierry Mauger, c’est la manière dont ses images convoquent une multitude de récits. Elles parlent à la fois de la nostalgie d’un monde révolu, de la mode des années 1970, des idéaux hippies, et d’une tension érotique qui traverse les cultures.
Alors oui, on peut critiquer cette vision parfois dépolitisée, ce refus de l’histoire. Mais on peut aussi y voir une invitation : celle de regarder de plus près, de creuser les couches de sens, de comprendre ce que ces images disent, non seulement des hommes fleurs, mais aussi des maisons fleurs et des mosquées fleurs.
Il y a des rencontres artistiques qui commencent mal. Thierry Mauger, photographe, ethnologue et écrivain voyageur, en est un exemple personnel marquant. La première fois que je suis tombé sur ses livres, c’était à la bibliothèque de Munich, puis à nouveau en Arabie Saoudite lors de mon pèlerinage en décembre 2024. Ma réaction initiale ? Le rejet.
Je trouvais ses photographies mal imprimées, mal mises en page. Les couleurs étaient fades, les contours maladroits, et certaines compositions me paraissaient tout simplement affreuses. Et puis, il y avait cette manière qu’il avait de se présenter : escaladant une montagne, se décrivant comme ayant changé de vie à 40 ans pour se consacrer à la photographie et à l’écriture. Tout cela m’irritait. Pourquoi ? Je ne saurais le dire précisément. Peut-être était-ce cette mise en scène un peu trop appuyée d’un destin personnel, ce goût pour l’automythologie dont je suis pourtant moi-même un adepte…
Mais quelque chose s’est produit. Je suis revenu, encore et encore, vers ses photos. J’ai appris à me méfier de mes premiers mouvements. Trop souvent, le rejet initial masque une complexité qui ne se dévoile qu’avec le temps. Les montagnes d’Arabie qu’il a photographiées, entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, m’interpellent profondément. Ayant vécu au pied du Jebel Akhdar à Oman, je connais la puissance évocatrice de ces paysages. Ce sont des espaces à la fois arides et habités, silencieux et chargés d’histoire.
L’unicité de Thierry Mauger
Ce qui rend l’œuvre de Thierry Mauger fascinante, c’est son unicité. À ma connaissance, peu de photographes ont exploré les montagnes d’Arabie avec une telle profondeur dans les années 1980 et 1990. Il s’est intéressé non seulement aux paysages, mais aussi aux architectures locales, aux traditions et surtout aux hommes et femmes qui y vivent.
Parmi ses sujets les plus marquants, les “hommes fleurs” occupent une place centrale. Ces guerriers parés de fleurs incarnent une dualité saisissante : la beauté et la violence. Les fleurs, dans ce contexte, ne sont pas de simples ornements. Elles deviennent des symboles de puissance, de protection, voire d’agressivité. Mauger capture cette tension avec une sensibilité qui, malgré mes réserves initiales, m’a peu à peu conquis.
Des questions en suspens
Pourtant, son œuvre soulève des questions intrigantes. Pourquoi semble-t-il être le seul à avoir documenté ces régions avec une telle intensité ? Y avait-il d’autres photographes ou écrivains qui n’ont pas eu accès à ces espaces ou n’ont pas été publiés ? Comment Mauger a-t-il obtenu les autorisations nécessaires pour explorer ces territoires dans une époque où l’accès à ces régions était très restreint ?
Ces questions ne diminuent en rien l’importance de son travail, mais elles invitent à réfléchir aux conditions de production de l’art et à la manière dont certaines voix, certains regards, finissent par dominer la représentation d’un lieu ou d’une culture.
Retour sur l’essentiel
En revenant sans cesse à l’œuvre de Thierry Mauger, j’ai compris que son unicité résidait aussi dans son regard ethnographique, mêlé d’un sens de la mise en scène presque instinctif. Ses photos ne sont pas parfaites ; elles sont parfois maladroites, mais elles portent en elles une force brute, et surtout une présence à son époque, aux années 1980, qui finit par s’imposer.
Le cœur de cette histoire d’amour devenue célèbre entre François Mitterrand et Anne Pingeot n’est pas le moment où la femme cède, ni celui de la rupture, ni celui de la reconquête ou de l’enfant, mais c’est le moment où Anne écrit quelques mots sur une enveloppe pour exprimer le bonheur que lui apporte sa relation avec cet homme.
Cela me bouleverse car ce n’est pas une qualité partagée universellement que de savoir trouver les mots pour le bonheur. Les gens sont souvent plus inspirés par la tristesse et la mélancolie. Le chagrin d’amour a produit plus de poèmes que la joie de vivre.
La jeune femme vit ces petits voyages dans la cambrousse franchouillarde avec un monsieur qui pourrait être son père. Ils visitent des églises et des musées, ce n’est pas très croustillant. Mais dans ces virées discrètes, une intensité naît entre les deux, faite de mots, d’images et de rêveries. Cela seul suffit à remplir deux existences et à apporter ce qui est si important : le sentiment de vivre, la sensation forte d’être en connexion intime avec quelqu’un qui nous emporte. Avant d’appeler cela amour, il faut savoir reconnaître la joie, cette sensation de déborder de bonheur.
Étudiante en art, de retour d’une de ces virées, Anne se sent tellement bien qu’elle écrit ces mots :
Je suis profondément heureuse.
Moment merveilleux de ma vie qui
émerge enfin de l’inconscience.
Me souvenir de ce bonheur
qui est grand
solide
bon
Jeunes gens qui vous sentez seuls, n’écoutez pas ces affreux masculinistes qui vous abreuvent de conseils délétères sur la séduction et les relations homme/femme. Ce que vous devez essayer de faire, ce n’est pas de séduire, de conquérir ni d’impressionner. Votre plus grand souhait est d’être en tout point généreux avec la femme qui vous plaît. N’ayez pas peur d’être pris pour un gentil, au contraire, soyez fort gentil, soyez généreux de votre argent si vous en avez, de votre temps, de votre talent, de votre capacité d’écoute. Donnez beaucoup. Donnez ce que vous avez de mieux, pour celle qui mérite tant. Votre seul but devrait de la rendre heureuse. Après, si vous réussissez, peut-être vous aimera-t-elle.
Car ce que Mitterrand a fait de mieux dans cette histoire, c’est de rendre heureux une femme quelque temps.