L’enfance des nations et l’amitié entre les peuples

Il faut arrêter de parler d’amitié entre les peuples. C’est énervant. Personne ne se déteste autant que les peuples. Quand ils ne se détestent pas, ils se méprisent. Quand ils ne se méprisent pas, ils s’ignorent.

Ou alors il faut voir la guerre comme l’expression d’une franche et virile camaraderie. Les invasions comme des libérations, les colonisations comme des apports de civilisation. Sarkozy, Hu Jintao, pensent et disent des choses comme cela, et donc, ils parlent d’amitié entre les peuples.

Cela amène mes étudiants à me dire que les Français étaient censés être leurs amis, et qu’alors il est impensable que des drapeaux hostiles à la Chine aient pu figurer sur Notre-Dame de Paris. Quand je leur ai répondu que l’amitié n’existait qu’entre des individus, pas entre des peuples, une étudiante a eu un sanglot. Sa voix trembla quand elle me dit : « Mais nous, ici, qu’est-ce que nous faisons ? » Elle me montrait la salle, les autres camarades, elle était effondrée. Pour elle l’amitié entre les Français et les Chinois était solide, était réelle, tangible. A la pause, elle a pleuré, en se cachant comme elle a pu. Les autres étudiants l’ont couverte en riant très fort.

On ne s’imagine pas combien les Chinois sont touchés par les manfestations pro-tibétaines. Parfois, quand j’entends des gens, pourtant très éduqués et mûrs, la cinquantaine passée, j’ai l’impression d’avoir affaire à des enfants. Des enfants qui n’avaient connu que l’amour inconditionnel de leurs parents et qui doivent sortir frayer avec des inconnus, des étrangers qui n’ont pas le même regard sur eux que leur mère.

Même un enfant qui n’est pas aimé dans sa famille, malmené, moqué et exploité par les siens, il est habitué à sa famille, il la supporte, il y a un certain confort dans l’enfer familial. Cet enfant-là, plus qu’un autre, aura du mal à accepter la diversité des jugements à son égard. Il sera plus fragile et plus sensible aux violences de la vie en communauté, à la crèche, à l’école, au travail.

Ce que ressentent les Chinois en ce moment, c’est une sorte de détresse, c’est la raison pour laquelle ils ne peuvent plus débattre, en ce moment, discuter, mais se plaindre seulement, geindre, et défendre bec et ongles ce qu’ils voient comme leur mère, la patrie, et même le régime s’il le faut.

On voit les Américains comme des enfants et les Chinois comme de vieux sages, mais c’est oublier que les peuples régressent et progressent. La vie des peuples, bizarrement, ne vieillit pas dans une seule direction.

Le sort des grandes nations

Les Chinois que je connais sont en ce moment dans un état de nervosité, quand ils parlent des événements récents. Un homme plus âgé que moi vient me voir l’autre jour, et me dit : « Crois-tu que ce sera les pires J.O. de l’histoire ?

« -Les pires ? » « Oui, les plus violents, les plus risqués… » Je ne savais pas que lui répondre, j’ai dit non. Mais il est vrai qu’ils entreront dans l’histoire, étant donné leur place dans l’émergence du nouveau géant politique qu’est la Chine.

Une copine m’a dit qu’elle avait peur de ce qui allait se passer. Peur que les manifestations ne s’arrêtent plus et qu’elles augmentent en violence.

Un très bon ami ne me parlait plus, ces temps-ci. J’avais l’impression qu’il m’évitait. A un moment, il passe près de moi et me lâche : « Ah, Guillaume, si tu savais comme je suis ennuyé, attristé, et en colère de voir ce qui s’est passé à Paris. » Et il disparaît sans me laisser le temps de dire un mot. Plus tard dans la journée, il daigna à nouveau me parler, mais quand je lui ai dit Californie, il a dit : « Mais la Californie ça ne m’intéresse pas. C’est le pays des fous, on le sait. Mais Paris, Paris, tu ne te rends pas compte de ce que c’est pour moi. Ce que ça représente pour mon histoire. Paris, la Chine, Paris, et voir tous ces gens… »

Ce soir, je suis un peu secoué de la fébrilité que j’ai ressentie chez mes amis. Il n’y a rien à leur dire, ils sont dans un choc. Ils semblent se réveiller d’un long sommeil et ils ne pourront plus se réveiller. Leur pays devient puissant et donc, dictature ou pas, il devient critiqué et détesté.

C’est le lot des grandes nations. Voyez l’Europe, quels sont les peuples les plus haïs, les plus méprisés et les plus craints ? Les Anglais, les Français et les Allemands. Tous les autres pays sont détestés uniquement par leurs voisins. Nous, nous sommes moqués, vilipendés et adorés un peu partout.

Les Chinois sont en train de se rendre compte de la place qu’ils doivent maintenant tenir dans le concert des nations, une place pas sympa et pas facile à assumer. Dans leurs mythes, ils aiment se voir en gentils, mais pour le reste, comme les Ricains, les Teutons et les Froggies, ils devront supporter d’être des gros costauds que personne n’aime.

Il faudra essayer d’être magnanime.

Français de Chine et Français de France

Je n’ai pas d’opinion sur les incidents survenus hier au passage de la flamme olympique. Je sais que cela ne va pas convaincre les Chinois de quoi que ce soit, mais je ne suis pas sûr qu’une autre action serait meilleure non plus.

Ce qui va se passer désormais, ce n’est pas un sage précaire qui peut le savoir, mais il voit poindre au moins une tendance qui le concerne directement. Nous allons maintenant déceler une réelle différence, peut-être une opposition, entre les expatriés et les autres. Les Occidentaux qui vivent en Chine sont en majorité contre les mouvements qu’ils jugent « anti-chinois », et c’est très compréhensible. Ils vivent eux-mêmes en Chine, ils ne voient ni la misère, ni l’injustice, et ils pensent que les Chinois ont une qualité de vie acceptable. Ils minimisent les problèmes de répression, d’oppression et d’exaction car personne n’en parle dans leur milieu d’affaire (quand ils travaillent dans les affaires). Ils sont aussi, naturellement, influencés par les Chinois qui, autour d’eux, sont en colère ou attristés par les messages critiques contre le régime.

Remarque modératrice. Je dis « ils », mais j’en fais partie depuis quatre ans, de ces Français de Chine, et ce dont je peux témoigner, c’est de l’effort qu’il faut faire pour ne pas s’endormir sur une image rassurante d’un « pays qui a des problèmes mais qui n’est pas si noir qu’on le dit ». Je dis « ils » par commodité, mais bien entendu c’est une généralisation qui ne reflète qu’une tendance. Je sais que de nombreux Occidentaux pensent différemment, etc.

Les expatriés font valoir leurs années de vie en Chine, ou leurs années d’étude de la langue chinoise, ou n’importe quoi d’autre, leurs voyages, leurs relations, pour légitimer leurs opinions sur les événements. Or, ils sont souvent moins conscients que les autres de l’absence de liberté qui règne ici, de l’absence de contre pouvoirs au régime, du musellement des médias. Au fond, cela montre qu’ils sont, non pas hors des réalités, mais au contraire, influencés par la même information que celle que reçoivent les Chinois. Toute critique politique, pour eux, est un message anti-chinois.

Enfin, surtout, ils vont constamment rejeter toute réaction hostile à la Chine car cela va avoir des influences sur leur vie personnelle. Sur le commerce peut-être, sur les relations au travail, et hors du travail. Les Chinois ont commencé à se venger du mauvais traitement qu’on leur réserve dans la presse étrangère : des policiers ont fait une descente « musclée » dans des bars de Pékin, le week-end dernier. Ce type d’événements va se répéter. Les étrangers, donc nous, les Français de Chine, nous allons commencer à nous sentir visés et notre confort quotidien risque fort d’être un peu perturbé.

Toute chose égale par ailleurs, je suppose que nos compatriotes qui vivaient en Amérique à l’époque des Freedom fries et des envolées lyriques de de Villepin devaient être aussi en désaccord avec les Français de France. 

Tibet et J.O. : une bataille d’images

Je ne suis pas spécialement pour le boycott, mais je suis en faveur des mouvements de protestation contre le régime chinois, à l’occasion des Jeux olympiques.

On nous dit qu’il faut assumer nos choix, mais moi je n’ai rien choisi, les Tibétains et les Ouighours non plus. Ils ont bien le droit d’exprimer leur mécontentement, et précisément autour des J.O., qui étaient censés donner une image idyllique de la Chine nouvelle.

Chacun ses peurs. Nous si on avait organisé les J.O., on aurait surtout craint les grèves et les sauvageons de la banlieue. On aurait craint les pêcheurs et les péquenots, la CGT et les altermondialistes. Mais c’eût été une crainte mâtinée d’amusement, car la majorité des Français auraient ri de voir la cérémonie d’ouverture de cette immense mascarade gâchée par je ne sais quels mouvements d’enragés. Et l’image de la France n’en serait sortie que confirmée : pays de la révolte, de droit de grève, du dandysme politique, du don de leçon et du pavé.

Mais la Chine avait peur de ses minorités et de sa propre population, car le Parti communiste n’a pas d’humour, pas encore, et ne rigole pas avec les images. Une belle image est kitsch, elle est souriante sur fond de ciel bleu. Une belle image de la Chine, c’est une image qui fait consensus, d’abord sur le territoire problématique de la Chine, puis dans le monde entier.  

C’est raté, mais la guerre de l’image n’est pas encore gagnée, par personne.Tous les débats, en Chine, tournent autour du concept de l’image, c’est ce qui rend notre époque formidable. L’image du pays qu’ils veulent donner au monde, d’abord, à laquelle ils tiennent très fort. Puis les images que les journalistes étrangers donnent. Comme ce n’est pas la même, les Chinois s’acharnent sur la presse étrangère. Ils l’accusent de déformer, de diaboliser le pays. Tous les moyens sont bons pour décrédibiliser les journaux et les discours tenus ailleurs. Ils prétendent que nous ne montrons que du négatif, ce qui est une vieille ficelle rhétorique pour disqualifier un adversaire : tu critiques toujours, donc une critique de plus ou de moins ne change rien et n’a plus aucune efficacité.   

Ce n’est pas un hasard si la campagne médiatique « anti-étrangers » s’est concentrée sur des photos. Une photo prise au Népal pour illustrer les événements de Lhassa. Les Chinois demandent des excuses, non aux lecteurs, mais au peuple chinois. Puis une photo qui a été recadrée. On crie au scandale parce qu’un journal a coupé une photo, cela montre le degré d’inanité des débats actuels : une photo est toujours cadrée, et montre toujours moins que ce que la réalité présente. Une photo est toujours un discours, un choix, une orientation d’un individu. Les Chinois n’ont pas le temps de réfléchir à cela et ils crient à la malhonnêteté généralisée. De nombreux Occidentaux sont impressionnés par ces arguments et se fâchent aussi contre la manipulation de la « presse étrangère ».

Bref, c’est bien une réflexion sur l’image qu’il faut entreprendre. C’est déjà ça, nous avons plus ou moins délimité le problème.

Commentaires censurés ?

Qu’entends-je ? Des comentaires ne sont pas apparus ? Je vous assure que je n’y suis pour rien. C’est l’administrateur du Monde qui déconne, ou autre chose, mais moi je n’ai jamais écarté le moindre commentaire. De temps en temps, l’administration du blog en met un en « attente de modération » et je dois alors aller le chercher et donner mon consentement, ce que je fais toujours. Mais ça aussi c’est une erreur : mon blog n’est pas modéré, pas une seconde. Ce n’est pas que c’est contre mes principes, mais tant qu’il n’y a pas de fous furieux qui gâchent trop l’ambiance, je considère qu’il ne faut pas surveiller, ni imposer un temps d’attente entre l’écriture d’un commentaire et sa parution.

Certains blogueurs se demandent pourquoi ils n’ont pas de commentaires, je préconise qu’ils ne modèrent pas.

Alors merci de commenter, à tous ceux qui commentent, et ne vous laissez pas impressionner par les approximations techniques du monde.fr, que j’appelle ici à plus de diligence.

Un roman qui me pose problème, « Birmane » de C. Ono-dit-Biot

Pendant les 350 premières pages, je lui ai laissé le bénéfice du doute.

Le narrateur un peu con, journaliste raté et méprisant le tourisme, qui cherche la vraie aventure, tel le premier péquenot bobo venu, qui parle de l’Asie comme un monde où une sorte d’authenticité est encore possible, par opposition à l’Occident. Je me disais que c’était une posture esthétique, que le romancier jouait sur les clichés des voyageurs contemporains, reconnaissables à leur bêtise crasse et à leur phobie des touristes.

D’ailleurs, je continue de lui laisser le bénéfice du doute, à ce sujet. Birmane (Plon, Prix Interallié 2007) est une reprise des romans d’aventures tels que les Anglais y ont excellé à la grande époque coloniale. Hommage à Conrad et à Kipling. Et puis c’est un fait, j’ai lu ce livre assez facilement, jusqu’au dernier chapitre qui m’a paru plus ennuyeux, sans doute parce que c’est là que tous les fils narratifs devaient converger et faire sens. Ce roman a donc une certaine puissance envoûtante, malgré, ou grâce à une abondance de lieux communs, dans les personnages et l’écriture.

Le problème est qu’on n’y croit pas. Le lecteur sait toujours tout avant que la narration le dise. On comprend 200 pages à l’avance que la fameuse rebelle mythique des montagnes, c’est la Blonde que le narrateur rencontre à Rangoon. A la fin, quand il fait l’amour avec la Blonde en question, on comprend, avant qu’il ne le dise, qu’il s’agit en fait d’une femme birmane. (Sur ce point, soit il joue très fort sur les clichés, soit il nous prend pour des ignorants, car il est impossible, vous m’entendez bien, impossible de confondre une Asiatique et une Blanche. Pas à cause de ce que vous pensez (car non, les femmes asiatiques n’ont pas le vagin plus étroit que les femmes blanches), mais à cause des cheveux bien sûr. Ils n’ont pas la même consistance, pas la même souplesse. Rien de commun entre des cheveux blonds et des cheveux asiatiques.)

Cette impossibilité de croire à la confusion entre les deux femmes symbolise un peu l’ensemble du roman : c’est un chouette roman, sauf qu’on n’y croit pas. On ne croit pas à l’histoire, on ne croit pas à l’amour que le narrateur ressent pour la Blonde. Ce n’est pas parce qu’il écrit : « Elle était devant moi, magnifique. Ce que j’aimais cette fille ! » que l’on voit une femme magnifique et que le sentiment nous est communiqué. Moi, je n’ai ressenti aucun frisson pour cette femme, pourtant j’ai été amoureux de femmes blondes, je sais ce que c’est. Là, rien. Mais ce n’est pas le plus énervant.

Le plus énervant, c’est quand la Blonde s’éloigne, s’écarte, et va pleurer, cachant son mystère. Cette ficelle narrative qui vise à éveiller l’intérêt du lecteur, moi ça me donne envie de foutre des baffes. C’est la raison pour laquelle j’ai vite arrêté de regarder les épisodes de la série Lost. Trop facile, de laisser imaginer un passé dramatique en faisant pleurer un personnage, ou en lui donnant des regards perdus dans le vide. Les femmes qui font cela dans la vraie vie m’ennuient déjà considérablement, ce n’est pas pour les retrouver dans les livres.

Mais jusqu’au bout, je me demande si Ono-dit-Biot ne joue pas avec les clichés pour faire maniéré. Dans le cinéma, François Ozon le fait excellemment, par exemple. Dans la littérature, Echenoz en est le maître, mais là je n’arrive pas à me décider. Tous ces « Elle a serré les poings », « J’ai cru défaillir », « un monde du fond des âges. Intouché. »,  « Voir des touristes m’a agacé. Vous avez la Thaïlande, les mecs, laissez-moi la Birmanie. », tous ces stéréotypes de la fiction d’aventure, est-ce aussi con que cela en a l’air, ou cela ressortit-il à un projet littéraire référencé ? On atteint le condensé suprême de cette littérature prévisible à la page 430. Je cite in extenso car je pourrais être taxé de manipulation :

« J’ai rassemblé tout mon courage. Tout mon orgueil. J’ai prononcé cette courte phrase, universelle, si souvent foulée aux pieds parce que les adolescents et les chanteurs la murmurent à tour de bras. Sauf que moi, je ne l’avais jamais dite. Sauf peut-être au plus fort de (je coupe un peu parce que, pour le coup, recopier cette prose est une activité véritablement chronophage) … en français, en bon français, en beau français :– Je t’aime. »

Il faut savoir que la nana lui répond : « Pas moi », que nous, les lecteurs, on se dit qu’elle dit cela pour des raisons politiques, qu’avant de sortir, elle se retourne juste assez pour montrer ses larmes. Le problème est que si c’est du maniérisme, je ne vois pas où cela mène. Du pur point de vue musical, cela donne des phrases difficile, sans charme, dont la pire est sans doute, vers la dernière page : « J’aime cette fille à en crever, ma femme tigre blonde, ma Wei Wei humanitaire, ma princesse goldentriangulaire. » Les écrivains contemporains n’ont-ils plus de gueuloir ? Font-ils seulement attention à la sonorité de leurs phrases ?

Quitte à passer pour faux derche, je finirai en affirmant que c’est un roman intéressant pour les raisons suivantes. Il met en situation un pays entier, il permet de comprendre les enjeux de la région, c’est donc un roman à visée journalistique, comme l’indique le prix littéraire qui l’a récompensé. L’impression de ne pas rencontrer de Birmans est aussi une chose réussie, en ceci que le voyage en Asie est, effectivement, souvent réductible à des périples entre Occidentaux, avec des indigènes en paysage de fond. Enfin, des scènes, des lieux et des destins restent extraordinaires. La ville chinoise dédiée à la débauche en pleine jungle, le grand trafiquant de drogue qui se voulait l’égal du président des Etats-Unis, la puissance fictionnelle des entreprises réelles comme Total, ou des administrations comme le Consulat, tout cela donne un roman d’aventure asiatique, qui fait pâle figure devant La condition humaine mais qui se laisse lire, un week-end de printemps.  

Expo Shanghai 2010: mon projet préféré pour le pavillon de la France

Lors de mon premier passage, devant ce projet, j’ai eu une réaction de rejet. Trop sombre, trop végétal, trop personnel, le visiteur entrait dans l’imaginaire d’un homme singulier alors qu’il était censé entrer en France, et un imaginaire, qui plus est, assez peu typique.

Mais en me promenant entre les autres projets candidats, les images du pavillon dit « élémentaire », ont fait leur chemin dans mon esprit. Je vous invite à voir ces photos et un petit film d’animation sur le site des pavillons français.

Voilà un projet qui aurait créé de la polémique, qui aurait déclenché la fureur de ceux qui veulent une image lisse de la France. Et puis, c’est de l’imaginaire, c’est vrai, on plane en plein fantasme, dans le « pavillon élémentaire », et un type d’imaginaire qui va justement se développer dans les années à venir selon moi.

Il s’agit de l’imaginaire futuriste. Futuriste au sens du courant artistique du début du XXe siècle, ces peintures de machines, cette célébration de la vitesse, de l’aviation, du machinisme, d’une vitalité bruyante et folle.

Mais futuriste aussi au sens de la science fiction, avec ses paysages de fin du monde, ses espaces diffractés, son mode de vie post-atomique. Pour une grande puissance nucléaire comme la France, c’était le meilleur des projets.

Trois grand espaces : un sous-sol appelé « caverne », un sol accidenté comme un champ, appelé « toit de Descartes », et les « nuages », au sommet des tours. De grandes ailes étranges. Le tout forme une image puissante et peu accueillante. On ne voit pas en quoi il s’agit d’un pavillon, puisque de l’extérieur on ne voit que trois pylones en forme de champignons. Les espaces d’exposition sont, d’une part, enterrés dans la « caverne » et, d’autre part, élevés au niveau des « nuages ».

Dans le sous-sol, la « caverne » donc, le visiteur est vraiment projeté dans un univers tragique de Bande-dessinée. Il fallait oser. Osons le tragique, par Toutatis, et créons des ciels qui nous tombent sur la tête.

Les longs toits font penser à de gigantesques ailes d’insectes, les structures font penser à des phares, les tours en entier font penser à des champignons. Insectes, phares et champignons, ce sont les mots que j’ai entendu de la bouche d’étudiants et de visiteurs lors de l’exposition des quatre projets, au Musée de l’urbanisme de Shanghai.

Vus d’en haut, les toits/ailes d’insectes forment trois sphères qui s’interpénètrent et rappellent les peintures rythmiques des cubistes ou des puristes, ou de tous ces mouvements qu’on appelait « avant-garde ». La structure en acier nous rappelle la Tour Eiffel et, avec elle, tout l’imaginaire mécaniste des premières machines volantes et les innovations de la Belle epoque. Jules Verne, l’Amérique, les premières voitures et les « téléphonages » de Proust, c’était à tout cela que nous ramenait le Pavillon élémentaire, à toutes les intenses rêveries que provoquaient il y a cent ans l’ingénierie et l’industrie.

Voilà, c’était un projet bordélique, imparfait, contestable, passéiste/futuriste, prétentieux et incompréhensible. Un pavillon que n’auraient pas aimé nombre de Français mais qui aurait marqué les esprits, qui aurait couru crânement sa chance de s’imposer parmi les landmarks de Shanghai et de devenir, à terme, un symbole de la créativité française.

Au lieu de cela, nous savons déjà ce que deviendra le pavillon choisi par la France. Il va roupiller et les entreprises qui l’auront financé y organiseront des surprises parties pour le grand capital.

Expo Shanghai 2010 : le pavillon français

Pavillon français

Voilà le pavillon français, choisi par Sarkozy, pour l’expo Shanghai 2010.

Il n’est pas mal mais je le trouve tellement consensuel qu’il est déjà un peu ennuyeux. On dit qu’il y a un jardin au milieu, mais c’est faux, il y a des trucs végétaux qui rappellent les jardins à la française. Bon. Il y a surtout cette enveloppe grillagée qui est censée symboliser un voile qui se soulève, mais qui sera très datée en 2010 car on lui trouvera des ressemblances avec le stade olympiques de Pékin.

Au Musée de l’Urbanisme de Shanghai, on peut voir ces jours-ci les quatre finalistes parmi la cinquantaine de projets en compétition. J’y suis allé avec des étudiants, le jour de l’inauguration, et je dois dire que des quatre, celui-ci n’est pas le plus original, loin de là, mais il est le plus… oui, le plus consensuel.

Il s’intitule le « pavillon sensuel », quelque chose comme ça. Sous prétexte qu’il y a des plantes, on parle d’odorat et de visuel. Puis, mécaniquement, car il s’agit de vendre un projet, on généralise le concept en lançant le titre de « Pavillon sensuel », sans que l’on sache en quoi le toucher, le goût et l’ouïe seront convoqués. 

Il est élégant, miroitant, joli, carré, ondoyant de façade, mais il risque d’être fatigant pour les yeux avant même que d’être construit.

Il y avait, dans le choix du pavillon français, une possibilité pour Sarkozy de donner une image de rupture et d’audace, dans le Pavillon élémentaire par exemple. Il a préféré l’ennui et la discrétion.  

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Les Femmes asiatiques dans la littérature française

C’est inouï ce que les hommes changent, dans leurs désirs, leurs précaires désirs. Aujourd’hui, il est courant d’entendre dire que les femmes asiatiques sont merveilleuses, mais depuis quand les Occidentaux aiment-ils les femmes d’Extrême-Orient ? Il y eut d’autres époques où les mêmes femmes inspiraient de la répulsion aux mêmes hommes. A travers les romans et les récits de voyage, il possible de parcourir ce désir, et ses intermittences. Depuis combien de temps traînons-nous nos guêtres sur les côtes asiatiques ? Des siècles, mais je ne parlerai que des 150 dernières années.

Avant la première guerre mondiale, l’homme blanc n’aimait pas beaucoup la femme jaune. Pierre Loti, dans Madame Chrysanthème : « Bien laides ces Japonaises, bien laides. » Jules Verne, dans ses Tribulations des Chinois en Chine, ne parle d’une belle femme qu’en précisant qu’elle ressemble à une Européenne. Même Segalen, le grand amoureux de la Chine, écrit dans Equipée de belles lignes sur les femmes, mais qui ne donnent pas envie au voyageur libidineux : « … la Chinoise contemporaine ne peut rien apprendre, ne peut rien transmettre à sa comparse de chez nous, car (…) belle au-delà de toute commune mesure : ses joues se laquent, ses yeux s’immobilisent ; sa poitrine disparaît chastement ; sa bouche est petite, petite, trop petite, trop ronde… et parfaitement belle ainsi… paraît-il… ». J’aime ce « paraît-il », qui signe la gêne du poète, son embarras, comme les gourmands déstabilisés par une cuisine gastronomique trop sophistiqués pour eux.

Après la guerre, les Années folles voient un homme blanc nouveau, qui a peut-être sculpté lui-même une nouvelle femme asiatique. Henri Michaux parle admirablement de « la femme chinoise » qui, si on le suit, dépasse de beaucoup « la femme blanche » et « la femme arabe » sur le ventre de qui on se laisse rouler jusqu’au moment où l’on se rend compte que « l’Arabie nous sépare », (Un barbare en Asie). Les Années folles voient un homme qui se laisse griser par des femmes asiatiques envoûtantes.

Aujourd’hui, il est mal vu d’aimer les femmes d’Asie. Cela rappelle trop le temps où la prostitution était envahissante à Shanghai. Je crois voir deux extrêmes dans la littérature contemporaine. L’incontournable Houellebecq dont les héros de Plateforme jouissent du tourisme sexuel sans arrière-pensée. C’est glauque mais c’est efficace et ça pose parfaitement le décor de la situation des contacts entre les peuples. Ceux qui ont du fric et celles qui veulent une vie meilleure. A l’opposé, le narrateur de Birmane de Christophe Ono-dit-Biot (Plon, 2007) qui tombe amoureux d’une Française au Myanmar, et qui regarde les sublimes Birmanes sans en toucher une seule, ou alors par mégarde. Ce dernier point a son importance : Ono-dit-Biot ne peut se permettre de toucher une belle indigène de crainte d’être accusé de néo-colonialisme sexuel, mais il ne peut quitter la Birmanie sans le faire, alors son héros fait l’amour avec une Birmane dans le noir, pensant aimer une Française.   

On est passé d’un intérêt d’esthète, désexualisé, à un désir nerveux, entaché d’obscénité et suspect de néocolonialisme.   

Constats sur le Tibet

On nous dit qu’il ne faut pas politiser un événement sportif comme les Jeux Olympiques, mais Pékin voulait faire passer la flamme de la torche olympique par le Tibet et par Taiwan. Taiwan, ce ne sera pas possible, selon toute vraisemblance, mais le Tibet, les Chinois y font ce qu’ils veulent puisqu’ils s’y sentent chez eux.

De belles âmes étrangères la jouent modéré, en disant que nous ne devrions pas donner de leçons aux Chinois. Des leçons peut-être pas, mais faire des constats pourquoi pas ? Le premier qui s’impose à mon esprit, c’est que le Tibétains ne se sentent pas Chinois, encore moins, à mon avis, que les Algériens des années trente et quarante ne se sentaient français. J’avais lu des articles et des reportages qui disaient que la population était résignée. Pas tant que cela, finalement.

Deuxième constat, ils sont encore prêts à courir les risques les plus fous, car il serait naïf de croire que la Chine va plier, ou s’adoucir. Ils sont donc révoltés au point d’être suicidaires.

Troisième constat, les Tibétains des régions autour de l’actuelle « Province Autonome du Tibet », le Gansu, le Qinhai, le Sichuan, ont la témérité, ou l’inconscience, ou la rage de se révolter aussi, ce qui va peut-être amener les étrangers d’abord, les Chinois ensuite, à se souvenir que le Tibet est beaucoup plus grand que l’actuelle province, et que ce sont les Chinois qui l’ont réduit dans les années 50, par un découpage administratif des régions.

Quatrième constat, la notion d’harmonie, que le gouvernement chinois met constamment en avant, commence à sonner creux.

Cinquième constat, le rôle des blogs comme relais des journalistes. Un jeune Français qui venait de terminer son V.I.E. en Inde et qui se baladait en Asie, faisant un blog sans rien de politique, se trouvait à Lhasa le week end des événements. Son blog devient une source d’information plus importante que la plupart des journaux traditionnels. Avec l’interdiction des journalistes un peu partout où c’est chaud, mais avec l’autorisat