L’insoutenable légèreté du goût

A priori, rien n’est plus superficiel que le goût, mais quand on est frappé par le goût de quelqu’un, ses multiples fautes et son assurance sur certains points, le sage en arrive à y percevoir un véritable sujet de conversation. Il retarde un peu, le sage, car cela fait des siècles qu’en France, et dans la philosophie européenne la plus exigeante, l’on réfléchit sur cet aspect mystérieux de nos motifs d’action.

Il faudrait faire la radiographie du goût des Chinois, pour voir où ils en sont de leur histoire et comment ils se débrouillent avec la digestion de l’influence de l’Occident. Ils vivent dans une dichotomie telle que je ressens parfois un sentiment de schizophrénie. Une conversation d’hier m’a marqué : une amie, pourtant relativement acculturée à l’Europe, a dit, en l’espace de quelques minutes, qu’elle avant une forte inclination pour :

1- Le specatcle Sons et Lumières diffusé tous les jours dans le village de Yangshuo, dans le Guanxi, et que cette réalisation « artistique » était supérieure à la « visite » des sites naturels qui, eux, sont répétitifs. La joie que lui a procuré le spectacle lui fait pousser des soupirs patriotiques : « Je me suis dit que la Chine ne pouvait que s’en sortir. Les Européens ne seraient pas capables de telles réalisations. »

2- La culture chinoise traditionnelle, qu’elle voudrait cultiver à des fins éducatives quand elle aura son enfant. L’amener aux musées et lui expliquer des choses, « lui faire des petites conférences. »

3- Le piano, qu’elle préfèrerait jouer à l’exclusion de tous les autres instruments. Elle dit que les instruments chinois seraient trop difficiles, mais quand je lui assure que le Guzheng ou la Pipa sont clairement plus accessibles que le piano, elle revient au piano comme étant l’instrument par excellence, ce sur quoi, si on quitte la réflexion sur le goût, on ne peut lui donner tort.

La confusion et la dichotomie sont totales : d’un côté, une sorte de fierté nationale constante et préalable à tout discours, et de l’autre l’idôlatrie de l’instrument symbolique de l’Europe romantique, et des techniques occidentales les plus pointues pour faire vibrer leurs vieilles montagnes karstiques que les Chinois ne veulent plus célébrer directement, à la manière des grands poètes de la tradition.

11 commentaires sur “L’insoutenable légèreté du goût

  1. « elle revient au piano comme étant l’instrument par excellence, ce en quoi, si on quitte la réflexion sur le goût, on ne peut lui donner tort ». Comment pourrait-on lui donner raison ? Moi, le piano, ça m’ennuie. Un piano forte, passe encore ; mieux, un clavecin. Mais qu’est-ce qu’un clavecin sinon une sorte de harpe mécanisée ? les cordes sont frappées ou pincées par des marteaux ou je ne sais quoi, mais on n’a jamais rien qu’un guzheng caché dans une boîte. Dans mon bled, au musée de Jacques Chirac, j’ai assisté à un conert de Koto, le Guzheng japonais, par une jeune fille sublime et c’était autre chose que quand Chopin pleurniche sur son clavier. Il y a là de l’énergie, un truc sensuel et sauvage, que nous avons perdu lorsque nous avons décidé de remplacer la force de frappe du claveciniste par une mécanique dans un cercueil en bois. Le piano, c’est un truc de romantiques sentimentaux mous pleurnichards, ni physique, ni cérébral.
    Il existe une sorte de pipa africaine, ça s’appelle la kora, on peut écouter un virtuose malien qui s’appelle Toumani Diabaté, par exemple ses « variations mandé »: vous avez aimé les variations Goldberg et la danse des Yi par Liu Fang, vous adorerez Toumani Diabaté.

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  2. Je me permets d’être en désaccord. Ma voisine du dessus écoute tous les jours du piano, et plus ça va, plus je suis fasciné par cet instrument. Il n’y a pas plus complet, plus puissant, plus varié, c’est un orchestre à soi tout seul.
    Maintenant, j’adore, le guzheng, la pipa et surtout le Guqin, mais qu’on ne vienne pas me faire le coup de l’enfant gâté avec le piano. C’est une invention géniale de l’Europe, je sais que c’est chiant de le dire, cela fait ethnocentriste, cela n’est pas hyper correct, politiquement parlant, mais c’est ainsi.

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  3. Décidemment ce Ben est branché Afrique, ce qui n’est pas pour me déplaire,et c’est pourqoi il est si drole (et en forme) quand il s’agit de parler vieille europe molle, sclérosée et pleurnicharde ; petite bourgeoisie sudiste de France avec intellos précaires et fébriles en tout genre qui ont mauvaises haleines…
    J’ai peur que son blog futur ne soit rempli de désillusion à propos de l’Afrique, qu’il idéalise un peu trop en ce moment à mon avis.Nous verrons bien…C’est beau de réver quand même, le voyage est fait pour çà !

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  4. La Kora, une sorte de pipa africaine? c’est osé comme comparaison.
    En effet la Kora est une sorte de harpe, le son produit par la corde n’est pas modifié en la raccourcissant sur une touche, au contraire du pipa.
    La comparaison avec un guzheng serait plus pertinente.
    Cela dit, Toumani Diabaté est un grand artisite.
    D’autre part je dois avouer que j’aime le piano et je ne m’étais jamais apperçu que j’étais un romantique pleurnichard, comme quoi!

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  5. Merci de me corriger; je pensais au guzheng à propos de la kora mais en regardant la photo j’ai cru voir des clés en haut du manche et une caisse de résonnance. De toute façon, je n’y connais rien. Mais c’est vrai que le son de la kora ressemble, pour un type qui n’y connaît rien, à celui du guzheng. Après, harpe ou cithare…

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  6. Mais enfin! Harpe ou cithare, cela n’a rien à voir. Entre la pipa (je mets ça au féminin, tant pis), qui est un luth, quoi, une grosse mandoline, et une harpe, c’est le jour et la nuit. Et au niveau du son, et au niveau de la technique de jeu. Et alors le guzheng, du fait même qu’il se joue à l’horizontale, je le considère comme encore radicalement différent, un autre monde.
    Mais tout cela n’enlève rien au fait que pour la petite bourgeoisie chinoise, ainsi que pour la bourgeoisie et les hauts fonctionnaires, et les nouveaux riches et tout ce que vous voudrez, le top du top musical reste Richard Clayderman, le piano blanc, à queue et lustré, ce pour quoi j’ai tendance à penser, mais je le dis tout bas, et je le cache dans les commentaires, que le goût des peuples régressent et progressent, que les différences culturelles n’expliquent pas tout, que les Chinois ont été dix fois plus évolués culturellement qu’ils le sont aujourd’hui (et nous avons notre part de responsabilité dans leurs errements actuels), que tout n’est pas relatif. Je ne parle pas seulement de mon point de vue d’Occidental, mais du point de vue de la jouissance d’un Confucius jouant et chantant, je parle du point de vue de l’art chinois, du calligraphe, de l’artiste martial, de la chanteuse de Kunqu, de la joueuse de Erhu, rien de ce qu’ils font n’est compatible avec Richard Clayderman au piano blanc, ni avec les sons et lumières tonitruants de Zhang Yimou.

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  7. J’émettrais quand même un bémol: il y a aussi une fraction de la population (pas majoritaire ok) qui regarde CCTV13 et apprécie la musique classique, qu’elle soit européenne ou chinoise.
    Pour le coup, et puisqu’il s’agit d’un sujet politiquement correct, c’est vraiment intéressant de voir que la télévision chinoise permet à celui qui s’y intéresse d’acquérir une double culture musicale à peu de frais. En particulier j’aime bien l’émission « apprends avec moi » qui donne des cours de chant, d’erhu, de guzheng, de piano… La télé française ne fait plus ce genre d’émissions depuis longtemps hélas, la dernière fois que je me souviens y avoir suivi une leçon, c’était des cours de tennis prodigués par Noah, 1h le week-end à la fin des années 80..

    PS : dans un autre genre, j’ai vu des cours de physique appliquée sur RTHK, avec le prof de physique type, barbe au carré et lunettes épaisses, très clairement exposées, très sympa !-)))

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  8. Merci pour ce bémol, j’ai sans doute exagéré. Maintenant, discutons avec ceux qui regardent CCTV13 (je ne connaissais même pas moi-même, c ‘est dire! Mais c’est dire quoi ?) et radiographions leurs goûts. Je serai curieux de savoir où ils classent Richard Clayderman dans l’échelle de la grande musique. Ou s’ils l’excluent de ce qu’ils perçoivent comme telle. Curieux aussi de savoir comment ils considèrent les spectacles comme River Dance, les sons et lumière en général.

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  9. J’ai parlé de CCTV13 mais je ne suis pas sûr que le canal de transmission soit le même partout en Chine. Le nom original de cette chaîne de télévision est CCTV音乐 (chaine de télévision nationale – musique). Je t’invite à y jeter un œil à l’occasion.

    CCTV音乐 retransmet pour l’essentiel les concerts donnés pas les orchestres philarmoniques de Chine (qui ne jouent évidemment pas Clayderman).

    A côté de ça, c’est vrai qu’on y trouve aussi de temps à autre des méga-shows à la chinoise, l’équivalent de « Céline Dion au Stade de France », qui sont ici très populaires et plus représentatifs des goûts du chinois moyen.
    Par exemple, si vous vous souvenez du studio à 9 cases du jeu télévisé « l’académie des 9 » vous pouvez imaginer un concert avec 200 joueuses d’erhu dans des cases similaires (40X5 au lieu de 3X3 !), orchestre symphonique à l’avant-plan, piano solo, spectacle pyrotechnique embrasant le final… le spectre des œuvres musicales, des goûts et des couleurs est très large. !

    Plus prés de moi, le mari d’une de mes collègues de travail est professeur de musique. J’ai eu l’occasion de prendre la voiture avec lui tous les matins pendant qques mois. Beaucoup de CDs de compilations bon marché qu’on trouve un peu partout dans son vide-poche, mais ça ne l’empêchait pas de jouer avec moi au jeu des interprétations comparées.

    Pour finir, une anecdote : j’ai lu un jour qu’André Rieu s’interdisait de venir en Chine comme dans tout autre pays de régime communiste. Ça fait du bien de voir que quelques grands artistes de chez nous gardent un semblant de conscience politique !!!

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  10. Imaginons un Chinois en France qui voudrait « radiographier le goût des français ». il pourrait aussi bien considérer que leur célèbre « bon goût  » prête à rire, et en conclure qu’il y a chez nous une sorte de déclin, c’est un lieu commun réactionnaire. Un Finkielkraut, par exemple, ne fait que le rabacher, s’en gargarise, c’est son petit plaisir à lui. Et il y a en effet des évolutions du goût des gens qui ne sont pas forcément des progrès, mais simultanément à une régression du goût musical d’un peuple vers la soupe populaire, il peut aussi y avoir apparition d’un nouveau genre créatif qui apparaît dans une avant-garde et se répand ensuite dans le « goût populaire » (ou pas). C’est toute l’histoire du blues ou du jazz qui apparaissent dans un peuple un peu inculte mais finissent par former une nouvelle culture. Alors la musique classique chinoise, ou française, il est difficile de dire si elles ont un autre avenir que celui des cimetieres de la culture ; mais il faut croire en la vitalité des avant-gardes. C’est politique.
    Je ne suis pas sûr qu’il ait vraiment existé un âge où les masses chinoises se passionnaient pour le guqin, je crois que c’est toujours resté un instrument du pouvoir d’une élite lettrée avec la calligraphie ou la poésie. Mais la particularité chinoise, c’est que l’élite des lettrés était, dans une certaine mesure, l’élite politique, ce qui n’a jamais été, je crois, le cas en Europe. En ce sens, le goût de l’élite était peut-être souverain, mais sûrement pas au sens démocratique de la notion de souveraineté.
    Aujourd’hui, ce serait plutôt l’industrie culturelle qui a pris le contrôle du goût. Et on peut certes s’en desespérer. Mais on peut aussi espèrer que des gens qui n’avaient pas accès à la culture, comme on dit, vont commencer par écouter Clayderman, puisque c’est ça qu’on leur vend, et que certains continueront par s’interesser à autre chose de moins primaire, si on leur offre la possibilité de se rendre compte qu’il existe autre chose de moins primaire.
    Et encore, je m’interroge sur cette idée de musique « primaire ». Je me demande si quelqu’un d’un peu midinette ne pourrait pas pleurer en écoutant Clayderman, tellement c’est beau et émouvant. Et je me demande si même moi, quoique dessèché par la ratiocination, en faisant un petit effort, je ne pourrais pas en faire autant. Pleurer d’émotion en écoutant Clayderman, camarades élitistes, c’est ça, la vraie révolution culturelle de la démocratisation du goût.

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