Les théories ménagères du sage précaire

J’ai une théorie sur la lessive mais je n’ose pas la dire, par crainte qu’on me prenne pour un fou.

Attendu que les vêtements sont comme une deuxième peau, pour nous autres qui nous jugeons les uns les autres en fonction de notre apparence, le soin de notre linge est crucial dans l’organisation de la vie quotidienne, comme en témoigne Ebolavir dans une de ses chroniques récentes. Le lave linge est un progrès pour les femmes qui sont asservies par les tâches domestiques, mais il est devenu une sorte de meuble obligatoire dans les appartements, ce qui lui donne une importance exagérée. L’homme moderne doit pouvoir s’en passer.

Laver son propre linge, je prétends que cela relève d’une ascèse (c’est là que je vois dans le regard d’amies peu intimes une certaine suspicion), une ascèse et un programme écologique. Jeter dans une bassine, chaque jour, les vêtements sales, et étendre ceux du lendemain, c’est prendre conscience, dans le geste quotidien, du vieillissement des choses, du cycle de la vie.

Plutôt que de voir l’eau de sa douche partir dans les égoûts, la récupérer pour un autre usage. L’eau s’écoule de sa première peau vers la deuxième. Et si l’on ne veut pas gaspiller cette eau deux fois usées, on peut laver le sol avec, ou s’en servir de chasse d’eau.

Certaines femmes ont accepté avec grâce cette théorie portative, mais la plupart du temps, j’ai trouvé dans leur réaction une gêne que j’admets bien volontiers. Voir un homme s’occuper du linge, ou parler de tâches ménagères, ça a un côté dégradant, perte de face et tue l’amour, c’est inévitable. Mais il y a plus, je crois. Le geste de la lessive est très ancien, très ancré dans les couches les plus archaïques de notre imaginaire. Les femmes l’associent spontanément au servage qui est le leur. La cuisine, encore, cela vous a une noblesse qui peut être gratifiante : on peut plaire, on  peut donner du plaisir. Mais personne ne viendra vous féliciter d’avoir laissé tremper du linge dans une bassine. Et le geste de laver le linge, le corps courbé vers le sol, les femmes les moins féministes s’en passeraient avec joie.

Pour le sage précaire, c’est un geste rituel dont il pourrait se passer aussi, mais qui lui paraît contenir plus de sens que la vaisselle, le ménage ou toute autre activité qui s’applique à des objets extérieurs à soi.  

34 commentaires sur “Les théories ménagères du sage précaire

  1. Et faire les vitres, hein, ça aussi, c’est un geste rituel à haute portée métaphysique. Nettoyer les lentilles par lesquelles le sage précaire observe les dix mille créatures et le ciel immuable. C’est autre chose que de rincer des caleçons plus ou moins merdeux.

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  2. Je ne crois pas que ce soit un geste très ancré, non, dans les couches archaïques de notre imaginaire, sinon, des entrepreneurs en auraient fait tout un pataquès, et aujourd’hui tout le monde aurait son lave-vitre à la maison. Or ce n’est pas le cas, donc CQFD ce n’est pas métaphysique.

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  3. Trace de pneu sage précaire nettoiera
    dans bassine d’eau usagée de douche qu’il conservera.
    Au regard effaré de concubine (ramenée la veille à moitié bourré d’une boite underground de Shangai) devant un tel spectacle (oui, et alors ?), et dans le petit matin qui chante,
    Sage précaire calme conservera et sourire malicieux prodiguera et malaise dissipera car pedagogie faira peut-être (si il est en forme et pas trop mal a la tête) sur les portées écologiques et romantiques (oui romantiques) de cette nouvelle ascése post-moderne que concubine comprendra (c’est beau de réver) et qui donc se rendormira dans les bras de morphée ou de sage précaire.
    Sage précaire se demandera alors si cette nouvelle ascése n’est pas une nouvelle technique de drague finalement, hein . hein?

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  4. Je sais pas si de se faire voir faire la lessive est de perdre la face ou tuer l’amour, il faut peut-être demander bien des jeunes femmes pour en conclure, mais perso, quand je voyais mon père faire de la lessive, ça renforce l’amour(au moins ça tue pas) car l’amour qui dure dans un foyer n’est autre chose que des gestes quotidiens(enfin, je crois). ça gagne du respect pour lui, en tant qu’homme, et non pas père.
    Pour ce qui est de lessive, je préfère de loin laver à la main, surtout pour les tissus délicats comme le coton ou la soie. Ca peut être de l’ascèse mais il y a aussi du plaisir, de toucher le tissu dans l’eau de plus en plus claire, et vers la fin de ne plus sentir le chimique sur les vêtements (pour vérifier si c’est bien lavé ou pas…).
    Sinon concernant le lave-linge, je l’ai utilisé une fois à l’hopital, et vers la fin du programme, j’attendais et je contemplais à travers la grosse lentille(ça se dit??) pour voir la rotation des vêtements sous une vitesse murtrière, avec le ronronnement de la machine, ça a suscité une brève peur.

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  5. « Plutôt que de voir l’eau de sa douche partir dans les égoûts, la récupérer pour un autre usage. L’eau s’écoule de sa première peau vers la deuxième. … »
    Quand je serai sur le point de partir vers un monde meilleur (ou ma prochaine réincarnation; le produit Bouddha est excellent, mais pour l’instant je m’en tiens au salut éternel), j’apprendrai à mon épouse l’existence d’un Occidental selon son coeur. Elle reproche à ma machine à laver de gaspiller l’eau du deuxième rinçage, qui est propre et pourrait servir au lavage qui suit. Mais je ne lui dirai rien pour le moment. La séduction du sage qui passe est redoutable.

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  6. J’avoue que je m’interroge aussi, avec Confucius 2 (le retour !) -qui entre nous a un parler plus proche d’un Moise (version Charlton Heston dans les dix commandements) que d’un philosophe chinois, enfin…- et Delphine donc, sur les portées séductrices de cette ascése, assez poétique quand on y songe. Personnellement, cela m’a fait penser à un personnage de pub qui a bercé mon enfance : la Mére Denis ! (« c’est ben vrai çà ! »). Peut-être t’en souviens tu aussi. Aprés la mére Denis, le pére Guillaume ?

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  7. Il y a quelques années, faisant du vélo en Normandie, j’ai eu la surprise de voir, par dessus le mur du cimetière, le tombeau de la mère Denis!
    Avec la pub reproduite sur le marbre noir, véridique.

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  8. je ne sais que dire, xia-bob (c’est ton vrai nom ?), scandale ou admiration ? Faut-il dire que la publicité, le slogan a remplacer le poétique, ou plutôt une sorte de poétique . Séguéla vaut Hugo je ne sais pas ?. Moi perso , ça me choque de voir ça sur une sépulture… Peut-être que ce sont ses petits enfants qui se font du beurre sur son prestigieux passé… »l’horreur économique » encore une fois est passée par là…Pauvre mére Denis.

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  9. Je crois que c’est elle qui s’était préparé sa petite demeure, ante mortem.
    Ce n’était pas la pub complète, juste son image avec son battoir.
    Les pharaons se faisaient bien représenter en fonctions guerrières.

    Xiao-bob n’est que mon pseudo et je suis aussi chinois que la mère Denis (j’ai même une grand-mère Denis)

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  10. Je te rejoins en disant que laver la vaisselle peut-être une ascèse; j’ai passé un an en 1991 dans un monastère au Mont-Athos et j’ai fait la vaisselle chaque jour pour 50 personnes; c’est très bon pour l’humilité. Maintenant quand je la fais, c’est une sorte de repos au milieu de l’agitation du quotidien, je fais le vide dans la tête pendant ce temps.

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  11. C’est bon pour l’humilité, mais mauvais pour la peau.
    C’est comme laver le sol, c’est bon pour l’humilité mais mauvais pour la nuque.
    Comme quoi, le perfectionnement spirituel ne va pas toujours de paire avec la santé du corps.

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  12. Toute tâche manuelle simple, humble et répétitive est bonne pour l’âme, certes, mais je maintiens que c’est du pipi de chat comparé au soin du linge de corps, qui se rapproche du problème de l’hygiène, du souci de soi. Faire la vaisselle à la main ou mettre les couverts dans une machine, cela ne fait pas une grande différence. Mais ignorer, ou feindre d’ignorer, ce que deviennent nos vêtements quand nous les mettons « au sale », c’est passer à côté d’une partie importante de notre vie intime.

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  13. Arrêtez un peu de faire vos moinillons, on voit bien que les tâches ménagères sont pour vous une sorte de loisir. En réalité, le linge, la vaisselle, toutes ces pratiques manuelles et répètitives, quand elles sont la substance du quotidien, sont mauvaises pour l’âme, abrutissantes et avilissantes. C’est seulement dans le but d’humilier et de casser l’individu qu’on peut les lui imposer.

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  14. Je suis donc amputé d’une dimension de la vie car je déteste m’occuper du linge sale. je le vis comme une humiliation, une perte de temps ridicule, mais sans avoir le goût de Silouane pour l’humilité.
    En revanche, j’aime beaucoup laver les vitres. Est-ce que ça compte ?

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  15. Tu as tord, Ben. La vaisselle aussi élève l’âme. Et quoi de plus noble que de récupérer l’eau sale de la vaisselle, cette eau de vie, pour prendre un bain avec ? Personnellement, je m’en fais parfois des ablutions, des lavements de bouche, de véritable bénédiction. C’est mon Gange, mon fleuve sacré.
    D’ailleurs, quand mon fils naîtra, je le ferai baptiser dans l’évier.

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  16. A propos de recyclage des eaux usées, on peut aussi puiser dans la cuvette des wc un excellent shampooing ; les résidus de matiere fécale tonifient et fertilisent le cuir chevelu.
    Mart, l’utilisation du futur ( « quand mon fils naîtra, je le ferai baptiser dans l’évier.
    Rédigé par: Mart | le 22 mai 2008 à 17:50| Alerter  » ) n’est-elle pas une maniere détournée de nous faire part d’un évenement heureux ?

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  17. Ca m’a un peu échappé. Mais il est dit que la femme cherche à déprécariser l’homme et à l’immerger dans un détestable réseau d’obligations de toutes sortes.
    Je le (ou la) baptiserai donc plutôt dans le chiotte, si c’est vraiment bon pour le cuir chevelu.

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  18. C’est vraiment bon pour le cuir chevelu . Depuis que je le fais tous les matins, ( parce que je le vaux bien ) non seulement je n’ai pas perdu un seul cheveu, mais même mes oreilles ont doublé de taille.
    Toutes mes félicitations au futur papa et à la future maman, sans ironie aucune, c’est vraiment une grande nouvelle.

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  19. Merci Ben. Je sais que tu parles en connaissance de cause (2 ou 3 garçons si j’ai bien compris ?). Le côté saut dans l’inconnu de l’histoire commence lentement à me plaîre, et il me reste quelques mois pour devenir tout à fait enthousiaste.

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  20. Dis donc Mart, ce serait sympa de prévenir les copains de ces heureux événements de ce genre de nouvelles autrement que par le biais de post de blog de philosophes expatriés ; si je me trompe, pardon Mart pour cette familiarité, mais parfois j’ai l’impression de lire ou de reconnaitre le style d’un copain heideggerrien…(ce qui expliquerait le Mart(in) Heidegger)…si j’ai raison, bas les masques tu es démasqué monsieur P et donc bises a Claire de ma part et donnez plus de nouvelles (un « Jardin de Mandchourie » peut être aussi…non ?).En tout les cas, félicitations de même, et moi je dis : Ponge avait déja saisi le truc de la théorie ménagére de notre sage précaire favori. A relire : son texte génial « L’orange » (« eaux propres, eaux sales…’), le « lave linge » , ses « Piéces » , ou il est souvent question de ménage, déménage, méninges à ménager,nettoyer,laver polir, rangement de printemps en tout genre….Mais Ponge n’avait pas de blog…A relire !

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  21. 2 ou 3, à peu près, oui. Le saut dans l’inconnu, c’est un peu vieux, ça remonte à 12 ans, mais j’en garde un souvenir mitigé. Ce qui m’a été difficile, c’est de changer completement de mode de vie, d’adopter un style plus « sobre », pour ne pas dire terne. De plus, d’un côté, les parents que nous rencontrions, plus vieux que nous, paraissaient venir d’une autre planète; de l’autre, les copains ne vivaient plus tout à fait sur la même que nous : un peu de solitude à trois, quoi. Mais il est vrai que j’étais un peu jeune. Par contre, je garde un souvenir tres beau de la paternité en elle-même ( après le premier mois, qui est un peu dur au niveau des nerfs )

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  22. « De plus, d’un côté, les parents que nous rencontrions, plus vieux que nous, paraissaient venir d’une autre planète » : je suppose que j’aurais l’expérience inverse puisque je suis déjà un vieux croûton de 40 piges – ça me rajeunira…

    François, je relirai Ponge avec plus de plaisir que Heidegger qui est quand même un type un peu pesant… (et que je lisais bcp à une époque où moi-même j’étais assez pesant)

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  23. Ponge c’est comme « Madame Bovary », on le lit et le redécouvre de maniéres différentes suivant les ages, les années, les époques, les modes…Pour ma part toujours le même plaisir différé (avec Char, Quenau et Michaux, Barthes et ses copains structuralistes -Deleuze, Derrida, Foucault– des petits du Francis en somme…) du moins c’est l’idée que je me fais que je voudrais me faire. Si j’étais moine, je ne serai pas taoiste (premiére tentation) mais moine pongiste mais je suis nul en ping-pong, j’adore la Chine quand même sinon je ne serai pas la. Moine Pongiste voila ca me plait mas ca n’aurait pa

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  24. Ca n’aurait pas la même saveur, j’en bafouille…. En fait, je voudrais voir, puisque nous sommes en pleines célébrations cannoise et que c’est un prof qui s’appele François (Bégaudeau ; les François sont toujours bons profs !)) qui a reçu la palme d’or d’un rélaisateur que j’apprécie beaucoup (Laurent Cantet),que un jour on réalise un film sur le « Parti pris des Choses » de ce cher Ponge… Le scénario est déja écrit, calculé au millimétre , génial, sylistiquement irréprochable, mais j’attend de voir Clint Eastwood, Desplechin Sean Penn ou autre s’y coller véritablement…Si ils ne le font pas, je prend date et vous donne rendez vous pour quelques années pur une projectin prochaine a propors de « l orange », des « mures », du « mimosas » avec Benicio del Torro dans le role de l’Orange (on se faira mons Che)…les pongiens comprendront…si ca marche pas, j’ouvre une secte (pro pongiste !).

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  25. N’est-ce pas ?
    Attendre un enfant quand on a toujours été certain de ne pas en vouloir, c’est un peu comme partir vivre en Chine alors qu’on a toujours rêvé d’Amérique latine. Au début on râle, et puis à la fin on se surprend à être pris par la curiosité.

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  26. Mignon comme tout, on se croirait dans un magazine féminin pour hommes. Ce mois-ci, en une : faire la lessive, laver les vitres, même combat ? Séduction : que pensent-elles du ménager de 40 ans ? La précarité du père : deux jeunes papas témoignent. Et nos rubriques, cosmétiques : les shampooings tonifiants ; lecture: François a lu le dernier Ponge. Cinema, etc, courrier des lecteurs. Que fait le modérateur ?

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  27. Nos commentaires se sont croisés alors je voudrais corriger un truc que dit Mart : attendre un enfant, ce n’est pas comme partir en Afrique alors qu’on rêve d’aller en Chine, c’est plutôt comme rester à la maison faire les lessives, la vaisselle et promener le gamin alors que les copains partent en Chine, en Irelande ou en Pologne. Et je sais de quoi je parle. En ce sens, il y a une vraie « sagesse précaire » dans le statut de père : il faut renoncer à une pérennité glorieuse, peut-être aussi à quelque chose come l’immortalité de la jeunesse.
    Deuxieme correction : ce n’est pas Heidegger qui est lourd, ce sont ses livres ; la pensée de Heidegger, elle, est légère, pleine d’ouvertures mystérieuses et de brume nostalgique. Si tu veux de la lourdeur, lis des Français, des Ferry, des Comte Sponville, des Onfray.

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  28. Ce qui est lourd, chez Heidi, c’est la solennité. Le manque absolu l’humour. Le rapport sacré à l’être. L’ignoble petite moustache surmontée de petits yeux de fouines. La haine de la technique. La nostalgie réactionnaire. L’incompatibilité de la pensée avec les séduction, la frivolité, le plaisir, le mensonge, le jeu, le théâtre. Le culte de la « hutte ». Et j’en passe.

    Pour ce qui est de la paternité, de l’exotisme et du voyage, je pense que la perception change avec l’âge. Etre père à 40 ou à 20, c’est pas pareil. Moi, par exemple, depuis 6 mois, par un hasard vaguement absurde, je suis passé d’une vie d’auteur de guides touristiques freelance, itinérant et précaire à une vie de petit commerçant de province indépendant et précaire. Plus immobile, comme boulot, c’est difficile à trouver. Et pourtant c’est franchement dépaysant, radicalement neuf, complètement déroutant, et tout à fait exotique (rien que ça). J’en aurais peut-être marre dans 6 mois, mais pour le moment c’est 100% neuf.

    Cette après midi, j’ai assisté à ma première échographie et j’avoue que ça m’a scotché.

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  29. « Le dernier Ponge » ? Ben est vraiment trés drôle ! C’est comme Darmon qui parle du dernier Mozart dans « La cité de la peur ». Trés en forme décidement. J’ai de bons souvenirs de lecture de Heidegger en classe de lycée, surtout la notion de « Dasein », c’est comme la premiére échographie pour Mart, ca m’avait scotché à l’époque, même si aujourd’hui je serai incapable de relire un truc pareil , le livre me tomberait des mains… je n’ai pas lu le dernier (Heidegger),mais je suis sur qu’un jour on pourrait en faire un film aussi de « etre et temps », je lance le défi a Spielberg, « Indiana Jones a la recherche du dasein perdu »….

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