Football et service public

Si on me disait, toi qui est si malin, vas-y, invente-nous des émissions de télé de service public, qui ne coûtent pas un rond, qui fassent de l’audience et qui ne soient pas du sous-TF1, voilà ce que je dirais.

Je créerais une émission de football. Le football, c’est attractif, il y a même un sociologue qui a écrit tout un chapitre sur le fait que la ligue 1 était « trop passionnante ». Aujourd’hui, le football est traité de la manière la plus misérable par notre télévision. Ils font une course absurde à qui aura le droit d’exclusivité sur tel ou tel match, tel ou tel championnat. Evidemment, avec les prix délirants des droits TV, le service public n’est pas compétitif, et c’est très bien comme cela.

Répartissons le travail. Je propose une émission qui entre dans le détail technique du football. Qui fasse des analyses détaillées d’actions de jeu, de séquences, de matches entiers, pourquoi pas ? Une émission qui rappelle, rediffuse et commente des matches classiques de l’histoire. Je suis sûr que les gens de l’âge de Benzema n’ont jamais vu in extenso la demie finale de Séville 1982. Pour ma part, je n’ai jamais vu, et n’ai aucun souvenir de l’épopée des Verts, des poteaux carrés et du football pratiqué avant les années 1980.

Il faut traiter les matches comme des oeuvres, des performances, qui ont leur grammaire et leur beauté propre. Il faut les rediffuser comme on le fait des films de cinéma. Quand je travaillais dans le restaurant Freemans of Dublin, je prenais mes poses en compagnie d’un collègue bordelais qui me parlait de foot de la manière la plus esthétique qui soit, sans dire une seule fois le mot « beau ». Il parlait de lignes, d’espaces, de positionnements. Comment, quand on est latéral, se créer un espace ? Ou au contraire, comment « bloquer les couloirs » ? Comment les lignes de joueurs se resserrent, dans l’équipe italienne, pour former un bloc inexpugnable, et comment au contraire les lignes se déploient pour « occuper l’espace », et « créer de la profondeur », « jouer en profondeur » ? C’est de l’esthétique pure et dure, que voulez-vous de mieux ?

Lignes, espaces, figures, profondeur, nous sommes dans l’histoire de l’art.

Attaque, défense, tactique, nous sommes dans la stratégie militaire, et l’histoire de la guerre.

Clubs ouvriers, clubs catholiques, clubs des capitales, clubs du roi, clubs résistants, nous sommes dans l’ethnologie.

N’y a-t-il pas là assez pour faire des émissions de télé inoubliables ? Avec qui, me direz-vous ? Pour la forme et la rigolade, je dis : reprenons Thierry Roland, qui passera les plats avec brio à des techniciens subtils. Ces techniciens, nous les prendrons dans les centres de formation, de Clairefontaine ou d’ailleurs. Formateurs de joueurs, formateurs d’entraîneurs, ces gens-là nous feront des analyses détaillées, images à l’appui et avec tous les arrêts sur image, et effets visuels nécessaires pour la compréhension du grand public. Nous recruterons aussi de superbes femmes car elles aussi ont des choses à dire. Et puis il ne manque pas de journalistes sportifs de talent, sous employés et sous payés, qui se feront une joie de creuser des questions, d’approfondir les débats et les connaissances.

Nous provoquerons ainsi un tournant dans l’histoire du football, comme celui qu’a connu l’histoire du cinéma avec l’émergence de la cinéphilie. Et dans cent ans, ces émissions seront toujours étudiées, comme aujourd’hui celles de Pierre-André Boutang sur la littérature.

8 commentaires sur “Football et service public

  1. « Je propose une émission qui entre dans le détail technique du football. Qui fasse des analyses détaillées d’actions de jeu, de séquences, de matches entiers, pourquoi pas ? »
    Lors de la coupe du monde 2006, j’avais sur des chaînes chinoises des émissions très techniques fort intéressantes où l’on décortiquait de manière très pédagogique les phases de jeu, les tactiques des différentes équipes, l’impact des divers joueurs, de manière fouillée. Nos chaînes françaises audimat sont incapables de faire de telles prouesses. Les commentateurs étaient tous d’anciens pros éloquents…
    Que d’idées variées ce grand sage précaire!

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  2. Tout à fait d’accord, Silouane, les Chinois se doivent d’être pédagogique car ils ne sont pas supposés déjà connaître les règles et tout et tout. Du coup, c’est comme les Anglo-saxons avec le vin, ils apprennent le b-a ba et se font une éducation rigoureuse, ce dont nous manquons, nous.
    Nous pouvons aussi prendre des leçons chez les Britiches. Leurs analyses de matchs sont beaucoup plus fouillées, intéressantes et techniques que les nôtres.
    Le service public serait ainsi à la pointe de l’Europe et de la mondialisation.

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  3. Prévenez-moi quand il y aura autant de foute sur le service public français que chez les britiches, que j’aie le temps de changer de nationalité avant, y doit bien exister des endroits où tout le monde méprise le foute, où personne ne se ridiculise avec ce truc débile, je sais pas, moi, l’Autriche, par exemple.

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  4. On pourrait aussi proposer la création d’une filière « esthétique, tactique et technique footballistique » à Nanterre. En effet, il manque clairement d’intellectuels compétents en foot et les conversations de café ne dépasse que rarement le niveau d’une première année de DEUG (et encore, je suis gentil). Une élite apparaîtrait enfin sur le sujet, de nouvelle thèses s’écrirait (« évolution de la roulette zisouesque de 1998 à 2000 : de l’esthétique à l’utile (sous titre : du dépouillement dribblesque comme nouvelle ascèse – un chemin vers l’avenir) »), on sortirait de la préhistoire.

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  5. Emma, je ne comprends pas la dernière phrase de ton commentaire. Je le dis deux ans trop tard, mais qui sait, peut-être le sauras-tu et y répondras-tu.
    Je reviens sur ce billet car il a été visionné plus de cinquante fois ces derniers jours. Il doit correspondre à une actualité de coulisse, au sein des télévisions publiques.
    Je me propose d’écrire des chroniques tranchantes, lues par de superbes créatures.

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