Autonomie du récit de voyage

En règle générale, les chercheurs qui parlent du récit de voyage sont perplexes et tendent à lui conférer un statut hybride. C’est le mot qu’on emploie le plus souvent, en anglais comme en français. Jonathan Raban utilise même l’image de la « maison bordélique grand ouverte » (raffish open house), où l’on retrouve le roman, le poème en prose, l’autobiographie, le journal, le reportage, la correspondance et l’essai qui « finissent dans le même lit. » On sent l’ancien hippie qui parle, Maxime le Forestier aurait pu utiliser la même image s’il avait traité des genres littéraires au lieu de devenir chanteur (il aurait, en ce cas, dormi avec moins de nana et connu un meilleur rythme de vie.)

Naturellement, cette image est sympathique et je comprends qu’on ne cherche pas à changer les choses. Mais dans le domaine des genres littéraires, il n’y a jamais loin entre le jugement neutre (« Ce n’est pas vraiment un genre en soi ») et le jugement dépréciatif (« C’est un sous-genre, une sous-littérature »). D’ailleurs, des auteurs se demandent parfois si le travel writing n’est pas un type d’écriture qui n’attire que des « talents de second ordre » (second rate talents). Et la merveilleuse Debbie Lisle va jusqu’à classer le récit de voyage dans une échelle de qualité, à mi-chemin entre le guide touristique et le roman (The Global Politics of Contemporary Travel Writing).

Je m’inscris en faux contre cette tradition critique. C’est pour cela que je fais une thèse. Il y a un travail à faire, qui consiste à montrer que non, le récit de voyage n’est pas plus hybride que le roman (qui peut être plus hybride que ce qu’est devenu le roman au XXe siècle ? Et d’ailleurs, ce qu’il est devenu n’est que la suite logique de ce qu’il était déjà chez Cervantès et Rabelais, et surtout chez les grands Britanniques des Lumières, Laurence Sterne en tête.)

Il faut essayer de prouver que le récit de voyage bénéficie d’une sorte d’autonomie générique, qu’il est grand et qu’il peut se débrouiller tout seul. Cette question peut paraître spécieuse et abstraite, mais en réalité c’est une question très importante pour une raison d’existence. Pour exister, il faut être reconnu comme autonome. Définir un genre, c’est permettre à des oeuvres d’exister vraiment.

Or j’irai plus loin (plus loin que quoi ? Je ne sais pas, mais j’irai loin) : non seulement il y a un genre à part, dans la littérature, qui s’appelle le récit de voyage, et dans lequel on trouve les « relations », les « notes », les « itinéraires », les « promenades », les « flâneries », les « traversées », les « impressions », les « journaux », « carnets », « lettres », etc.  Mais encore, je dis que le récit de voyage constitue un pôle de créativité qui dépasse de beaucoup la seule littérature. Photographie, vidéo, cinéma, installations, dispositifs, l’art contemporain regorge d’oeuvres et de travaux qui entrent de plain-pied dans le récit de voyage : Errance de Raymond Depardon, Sans Soleil de Chris Marker, La grande vacance de Mathieu Bouvier, ce sont des récits de voyage utilisant d’autres médias que l’écriture seule.

Il y a quelque chose, un quelque chose, qui est commun à tous ces récits de voyage, et ce truc en commun n’est pas seulement le sujet, le contenu. Il y a aussi une communauté de style, d’approche, une proximité qui reste à définir.

6 commentaires sur “Autonomie du récit de voyage

  1. Le désir de la trace, oui peut-être. C’est vrai que ça se corse terriblement dès qu’on quitte l’analyse formelle pour attribuer un contenu au récit de voyage. Car si on s’appuie sur la notion de trace, comment fera-t-on la différence avec « l’écriture du moi », par exemple ? Là aussi, le désir de trace, laisser une trace, lire les traces des choses autour de soi, est consubstantiel à la créativité.
    Je dirais que la notion de trace est surtout essentielle, comme tu le dis Olivier, avec l’idée de temps, donc peut-être avec tout ce qui se rapporte à l’histoire, à l’écriture historique. C’est constitutif du récit de voyage, indéniablement, mais est-ce le point commun qui unit toutes ces oeuvres ?

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  2. Une trace plutôt qu’une autre, bien sûr, mais, pour ce qui concerne le voyage, dans un ailleurs plutôt qu’un autre… La trace tout à coup se double (ou se dédouble?), d’une part et quoi qu’il arrive, nolens volens, une écriture du moi (à défaut de soi), d’une autre, inscrite dans un être ailleurs…

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  3. Oui, il ya peut-être toujours un peu de moi dans le récit de voyage.
    Ce n’est pas nécessaire, cependant. Au moins théoriquement, on peut concevoir un récit de voyage impersonnel. Dans la pratique, il y a déjà les récits de voyage des scientifiques, certains essaient tant que faire se peut, d’être impersonnel.
    Et puis il y a des trucs comme « Epuisement d’un lieu parisien » de Perec, où justement, la règle est stricte et évite toute intrusion de l’auteur. je ne sais pas s’il réussit à être impersonnel, mais il y a une tendance du récit de voyage à s’échapper de l’écriture du moi.

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