Ibn Battuta et les femmes africaines

 atlas-catalan.1256142977.jpg

Dans les années 1350, le grand voyageur Ibn Battûta accompagna une caravane pour se rendre dans ce qu’il appelle le « Pays des Noirs ». C’est la fin de son immense récit de voyage, intitulé Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages, que la tradition nomme la Rihla. Quand il se rend chez « les Noirs », il est déjà très expérimenté, il connaît le monde mieux que personne à son époque. Il est allé jusqu’en Chine, il a fait tous les pèlerinages, a occupé de nombreux emplois extravagants : il est allé jusqu’à administrer certaines région d’Asie, les voyageurs attirant parfois la confiance des peuples indigènes au point d’être sollicités pour être leur chef !

En français médiatique, on dirait que, plus qu’un autre, Ibn Battûta est « ouvert d’esprit ». Il a appris à comprendre et admirer des cultures, des techniques et des religions très éloignées des pratiques du monde musulman.

Pourtant, il n’aime pas les Noirs, qu’il trouve très impolis « à l’égard des Blancs ». Les Blancs, dans son récit, ce sont les Arabes, non les Européens, qui sont inexistants dans l’histoire universelle de cette époque.

Peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libre. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qui sont des « amis ». Contrairement à ce que semble recommander la sourate XXXIII du verset 55 du Coran, les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent un « ami ». Il résume cela dans une phrase qui avait pour but de faire horreur, ou de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise. » (Voyageurs arabes, Bibliothèque de la pléiade, p.1027.)

Ibn Battûta en est outré et refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques.  

Je me demande malgré tout s’il ne faut pas relire tout cela avec un peu de recul. A mon avis, il y a chez le voyageur une sorte de double langage, ou plutôt un langage qui oblige le lecteur à opérer une double lecture. Certes, en bon musulman, il est choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais il me semble que son ton est là pour amadouer son lectorat, c’est-à-dire les lettrés, les dirigeants et les clercs arabes. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent. Loin de peindre ces moeurs libérales sous d’horribles couleurs, il montre l’harmonie, le calme et la concorde qui semble en découler. Il met dans la bouche d’un de ces massûfites ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays ! » (p.1028)  

Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire en prenant son temps, avec les valeurs de n’importe quelle religion. Mon hypothèse (mais ce n’est qu’une idée que je lance, sans y rien connaître au fond), est qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait (Présent à ceux qui aiment à réfléchir, dit le titre de son ouvrage) de ses compatriotes.

 D’ailleurs, au paragraphe suivant, il dit que le pays est tellement sûr qu’il n’y a pas de nécessité à voyager en caravane. Je déforme sans doute la pensée de cet Arabe du XIVe siècle, mais je ne peux m’empêcher de voir une relation de cause à effet entre la paix entre les hommes qu’il décrit parmi ce peuple africain, et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains sont censé développer avec leurs femmes, amitié basée sur la franchise et le respect.

9 commentaires sur “Ibn Battuta et les femmes africaines

  1. C’est qui, les « Massufites »? Les Noirs qu’a pu rencontrer Ibn Battuta, ce devaient être des Africains des régions du sud du Sahara, le Sahel, Mauritanie, Niger, Tchad, Soudan, Mali, Ethiopie … des gens musulmans comme lui et de moeurs assez strictes. Si il avait rencontré des Camerounaises, par exemple, je ne sais pas si il aurait pu garder autant de sérénité dans son ouverture d’esprit.

    Ou alors son « ouverture d’esprit » était vraiment très médiatique.

    J'aime

  2. Oui, ce doit être le Mali. Il part du Maroc, son pays natal, si je puis dire, et traverse le désert et visite Tombouctou.

    Camerounaises ou pas, je ne crois pas qu’il gardait une sérénité à toute épreuve. D’ailleurs, il ne cache pas avoir engrossé une de ses esclaves. Quelque part en Inde, il annonce que sa fille meurt et il suit je ne sais quelle cérémonie.
    Quelques centaines de pages plus tôt, quand il dit qu’une de ses esclave est enceinte, il dit que sa fille est née sous une bonne étoile, car les trois ans pendant lesquels elle a vécu n’ont été que joies et succès pour lui.

    J'aime

  3. Je relis cet article longtemps après avec intérêt. J’ai regardé le bouquin de Battuta cette année : son titre m’allèchait : la dernière partie, si mes souvenirs sont exacts, est présentée comme un voyage au Soudan. Je me disais : si Battuta est allé jusqu’au Soudan, il est forcément passé par le Tchad.

    En réalité, il n’est allé « que » (mais à l’époque c’était sans doute déja beaucoup; maintenant, ça l’est d’ailleurs plus encore) jusqu’à Tombouctou par le Mali et peut-être un morceau de Niger, donc au Sahel qu’on appelait alors « bilal al Sudan », pas plus au sud et à l’est, donc il ne parle pas des peuples noirs les plus « libres » qui sont ceux du sud du Sahel… mais il est vrai qu’à l’époque, le Sahel n’était pas encore islamisé.

    En tout cas, ça reste un sujet passionnant. Quand on regarde de vieilles photos du Tchad, on se rend compte que des femmes qui aujourd’hui portent des tas de voiles noirs partout se promenaient il y a cinquante ans complètement nues -et ce, y compris dans des ethnies qui étaient pourtant déja fortement islamisées il y a cinquante ans, comme les kanembous qui sont musulmans depuis mille ans. C’est très frappant et pas forcément réjouissant.

    En même temps, c’est vrai que s’habiller fait d’abord partie de la modernité. Les colons ont apporté l’obligation du vêtement – les islamistes ne font qu’apporter une mode un peu gothique.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s