Les études postcoloniales et la France

On s’étonne que le « postcolonialisme » n’ait pas pris en France, alors qu’il en est à sa troisième ou quatrième génération de chercheurs dans les universités anglophones. On fait de débats là-dessus, on essaie de comprendre pourquoi les Français sont aussi « en retard ». Et si c’était le contraire ? Si la recherche française faisait la fine bouche devant les études postcoloniales pour de bonnes raisons ? Et si c’était les postcolonialistes qui étaient en retard ?

Edward Said écrit Orientalism à la fin des années 70. On entre dans les années 80, pour dire le vrai. Or, la pensée de Said est très proche de celle de Michel Foucault, à qui il rend hommage en préface : il s’agit de percevoir, à travers les oeuvres littéraires des romantiques, mais aussi à travers la constitution d’un corpus scientifique donné (l’orientalisme du XIXe siècle), les ressorts profonds de notre société et ses motivations politiques et culturelles, cachées par des discours écrans. Dans cette optique, l’artiste romantique, le voyageur ou l’écrivain, croit faire oeuvre intellectuelle, désintéressée et progressiste, et il se retrouve en fait acteur d’un système politique oppresseur qui définit l’Autre (l' »Oriental ») et qui le modèle à sa convenance.

Ce que faisait Foucault dans le domaine de l’épistémologie de l’époque moderne (Les Mots et les Choses, 1967), Said le fait dans une situation beaucoup plus visible socialement, et aux implications politiques immédiates, puisqu’il s’agit de la relation coloniale, et donc de l’identité actuelle de millions d’individus appartenants à des territoires ayant été colonisés. Deuxième différence, Foucault écrit depuis la philosophie, et dans les sciences sociales, alors qu’Edward Said écrit depuis la littérature comparée, et dans un contexte universitaire très pluridisciplinaire : les Cultural studies.

Alors pourquoi le postcolonialisme, dont Edward Said est reconnu comme un des pères, n’a pas pris en France ? Certains disent que cela fait peur, entre autres parce que les Français ne voudraient pas regarder en face leur passé colonial et leur présent néo-colonial. Cet argument ne tient pas une seconde, et on y reviendra si le coeur nous en dit. La raison est plutôt à chercher dans l’évolution parallèle du monde de la recherche français et anglo-saxon.

D’abord, quand on lit Orientalism, on trouve cela formidable, mais après avoir lu Foucault, Deleuze, et même Lévi-Strauss et Sartre, on a du mal à s’enthousiasmer. C’est un peu du réchauffé, si l’on me permet cette grossièreté, ou du moins, cela ressemble à un cas pratique de la pensée poststructuraliste, appliqué à l’orientalisme. Pour enfoncer tout à fait le clou, Edward Said, c’est Michel Foucault en beaucoup moins bien écrit. Ce que je dis là est très incorrect politiquement, je le sais, mais enfin, si je ne peux pas dire ce que je veux sur mon blog, où pourrai-je le faire ?

Enfin, il y a le décalage historique entre le monde de l’intelligence français et anglo-américain. Dans les années 50, 60 et 70, les grands « perdants » de la guerre (en tout cas ceux qui n’ont aucune raison d’être fiers de leur comportement pendant la guerre), Allemagne, Italie et France, connaissent un bouillonnement intellectuel ahurissant, tandis que les Britanniques et les Américains s’enlisent, soit dans un conservatisme chiant, soit dans un activisme politique radical sans grande théorie. En France, le bouillonnement intellectuel constitue même une période miraculeuse. Ce qui deviendra en Amérique The French theory crée des concepts qui explosent de toute part. Philosophie, psychologie, ethnologie, histoire, critique littéraire, Paris est alors le théâtre de la plus grande concentration de talents théoriques du monde occidental.

Or, cette explosion de créativité a besoin, à partir des années 1980, d’être digérée par le monde de la recherche français, et c’est la raison pour laquelle nous ne créons pas grand chose de nouveau depuis trente ans. Et c’est justement dans les années 1980 que les anglophones se réveillent et qu’ils prennent à bras le corps ce qu’ils voient comme un nouveau champ d’étude complètement révolutionnaire : la critique postcoloniale, avec ses branches indianistes des études « subalternistes », à quoi s’ajoute le féminisme qui prend de l’envergure avec l’appellation plus inclusive de Gender studies (études du genre sexuel).

Aujourd’hui, depuis quatre ou cinq ans, le grand public français s’aperçoit que les universités anglophones ont énormément travaillé, et il faut bien reconnaître qu’on a du mal à penser sereinement ce qui se passe.

23 commentaires sur “Les études postcoloniales et la France

  1. Article passionnant et tout à fait vrai et en même temps complètement faux.
    Sur la question « pourquoi le postcolonialisme, dont Edward Said est reconnu comme le père, n’a pas pris en France ? », c’est pas seulement le côté un peu terne du postcolonialisme anglo-saxon qui peut être incriminé, ni l’arrogance française qui se réserverait la « theory » en laissant l’application pratique contextualisée à des collègues tâcherons d’outre-atlantique. C’est vrai que, conceptuellement, on a l’impression que le postcolonialisme ne casse pas des barres, mais je crois que la cause est ailleurs. Les anglo-saxons ont une vraie littérature coloniale, et ils ont donc aussi, logiquement, une littérature postcoloniale. En France, on n’a pas eu de littérature coloniale, n n’a pas non plus de littérature postcoloniale. Si on avait eu des Conrad ou des Melville, on aurait aussi eu des Deleuze pour faire du Saïd.
    Un autre point, c’est que ce qui est à mon avis important dans le postcolonialisme, c’est le travail des profs issus de colonies ou de minorités noires aux EU. Or, en France, faire une thèse, pour un étranger ou même pour un immigré qui n’a pas les moyens de se payer trois ou quatre ans d’études est, comme tu sais bien, très difficile. Donc, les Camerounais qui bossent sur le postcolonialisme, ils font quoi ? Ils vont à Montreal, à Johannesburg ou à Columbia, n’importe où, mais pas à Paris, pas en France. Alors même que toutes les archives de la prériode postcoloniale et coloniale sont à Aix en Provence.
    Il y a une connerie particulièrement puante de la France à ce sujet, m

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  2. Oui Ben? Tu n’as pas terminé semble-t-il.

    A mon avis, tu fais un peu fausse route, sur ce que tu avances.
    Pas de littérature coloniale ? Et Loti, Segalen, et autres ?
    Ecrivains et penseurs issus des colonies ? Senghor, Césaire, Glissant, Chamoiseau, Confiant, Dib, Sebbar, Djébar, etc.

    S’ils vont au Canada plutôt qu’en France; c’est pour la même raison que je suis à Belfast, c’est parce qu’il y a des bourses, alors qu’en France, pour les avoir, il faut déjà être d’une grande école, ou avoir des soutiens particuliers.

    Mais surtout tu dis : « ce qui est à mon avis important dans le postcolonialisme, c’est le travail des profs issus de colonies ou de minorités noires aux EU. » J’en doute un peu. Je crois qu’au contraire c’est un champ d’étude très blanc.

    Enfin, ce n’est pas la littérature post-coloniale qui fait le post-colonialisme, mais plutôt l’analyse par les Occidentaux de leur propre littérature et « epistemè » pour en faire la critique. Les critiques postcolonialistes du « travel writing » ne semblent pas connaître, ou préfèrent ignorer, les récits chinois, arabes et juifs des siècles passés, pour se concentrer sur le racisme intrinsèque des voyageurs européens.

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  3. En france il y’a des chercheurs (j’en connais qui d’ailleurs sont offusques par le manque de solidarites de ceux qui partent ailleutrs faire leurs these mais moi je ne sais qu’en penser car je comprends ceux qui partent et reve au fond de faire pareil meme si j’aurai du mal avec ce statut, question de surmoi de gauche, j’aurai le sentiment de trahir mon pays, d’etre lache, de ne penser qu’a ma petite gueule meme si c’est faux je sais du moment que la pensee , la recherche avance…alors je temoigne de ce cas hein…) qui restent et se battent sur place contre la vermine sarkoziste qui veut leur couper l’herbe sous le pied et obtiennent des bourses finalement et sont contents et sont sages precaires en france comme ca et n’ont pas le sentiment pour autant de renier l’heritage structuraliste qui fait la gloire de la france a l’etranger (ici au fait, on s’en fout maintenant des deleuzes, lacans et foucaults puisqu’on enterre soixante huit et ses symboles en ce moment…avec Camus au Pantheon et bien sur pas un mot ou presque rien sur Levi-Strauss de la part de notre cher president…) c’est vraiment une epoque de merde pour les enfants de soixante huit (ceux qui lisent  »l’empire signes  » au petit dejeuner ou vivent comme des robinsons suisses au gabon ou documentaliste dans des lyces de banlieue par exemple ; ce ressentiment de la vieile droite francaise qui croit etouffer toute cette epoque de recherche et d’embellie litteraire a coup de lynchage mediatique carla bruniste et crypto belusconien – qui au passage se casse la gueule en italie je me marre-, moi , ca me fout le gerbe) ; de plus ces jeunes chercheurs -exiles ou non- font de tres bonnes theses sans doute meilleures meme que leurs pairs et peres spirituelles (questions niveau scinetifique j’entends,ca , c’est une evidence avec les progres techniques de recherche et tout…. je ne parle pas du style la c’rest une autre histoire ca…) ; de toutes facons on veut opposer les  »cerveaux en fuite a l’etranger » (ce qui reste assez dramatique convenons en et contribue quand meme, facilite un discours de precarisation de la recherche en France) et ceux qui restent pour des raisons diverses; oppositions qui plait tant a certains qui n’ont toujours pas digere ces annees de gloire des annees soixante-soixante dix de la pensee francaise que d’ailleurs ils ne comprennent pas et ne comprendront jamais… »la guerre du gout » dont parle Sollers fait toujours rage mais de facons souterraines, sourdes…ce qui est assez malsain et franchement questions communication de la culture et de la pensee a l’etranger c’est un peu a cote de la plaque…a ce proposj’aimerai bien un jour qu’on m’explique la politique culturelle et de recherche de Sarkozy car pour l’heure c’est le neant total a part des discours de ressentiments nauseabond pour plaire a la menagere de plus de cinquante ans je ne vois pas , c’est le degres zero de la culture ! ) ; on oppose les cerveaux en fuite donc et ceux qui restent donc faute de moyens ou de temps ou d’envie ou de conditions de temps comme votre serviteur qui reverait de se lancer sur un travail de recherche sur la liiterature americaine ou la `poesie francaise contemporaine ou la philosophie chinoise mais LE BOULOT, LA REALITE, L’ARGENT et tout ce discours merdique…, en plus j’ai pas envie de partir, ni de m’exiler, ni de jouer auxc checheurs maudits banni de son pays que j’aime quand meme malgres la triste periode qu’il traverse actuellement (merci les vieux au fait pour ce vote historique qui dynamise mon pays merci hein , c’est gentil de penser a la jjeunesse..pfff moi ca me gave..ouf ca fait du bien de le dire la !). Vive la recherche et vive la France !

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  4. Beaucoup de choses dans ce com, François, à quoi on peut donc difficilement répondre. Juste une chose : faire une thèse à l’étranger n’est ni un manque de solidarité avec la France, ni une révolte vis-à-vis de la situation française.
    Ce qu’il faudrait, en revanche, c’est qu’il y ait de vrais échanges, i.e. que l’université française ouvre ses portes à des enseignants-chercheurs ayant été formés ailleurs, et réciproquement que les docteurs formés en France puissent trouver du travail dans des systèmes différents.

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  5. « Ce n’est pas la littérature post-coloniale qui fait le post-colonialisme, mais plutôt l’analyse par les Occidentaux de leur propre littérature et “epistemè” pour en faire la critique. Les critiques postcolonialistes du “travel writing” ne semblent pas connaître, ou préfèrent ignorer, les récits chinois, arabes et juifs des siècles passés, pour se concentrer sur le racisme intrinsèque des voyageurs européens. »

    1-« Post colonial », avec ou sans tiret ?

    2- Moi-même, je n’y connais rien en postcolonialisme, mais il faudrait un peu clarifier les choses. Quand Saïd fait la critique de l’orientalisme, il a bien le point de vue d’un « oriental » (Palestinien) sur la littérature coloniale occidentale, c’est à dire sur le regard porté par des Occidentaux sur des Orientaux, c’est à dire sur le regard porté par l’autre sur lui-même. Ce n’est pas, et ça me paraît important, un Occidental qui ferait son auto-critique.
    La même remarque vaut pour les « subaltern studies » qui se sont développées en Inde, ou pour les gens que tu cites et qui ont un apport au postcolonialisme comme Césaire ou Fanon.

    3- Symètriquement, chez les écrivains coloniaux anglo-saxons, (la réference absolue, c’est Conrad) ; il y avait une interrogation réflexive sur le regard porté sur l’autre et sur le regard de l’autre sur toi, et donc il y avait déja chez eux quelque chose de fécond, on ne peut pas réduire aussi facilement Conrad à un voyageur raciste ou anti-raciste, d’ailleurs. Ca pose problème, il faut interroger le statut du narrateur, tout un tas de trucs hypercompliqués, et donc il y a matière à réflexion. A côté de lui, Loti, ou les autres romanciers coloniaux français sont très faibles. En tout cas, il ne me semble pas qu’il y ait déja de problèmatique « postcoloniale » dans la littérature coloniale française, ou alors ça n’a pas vraiment été étudié.

    4- Derrière tout ça, il y a un truc philosophique. J’en ai discuté avec un inspecteur de l’éducation nationale française à Douala. Pour lui, au fond, toutes ces histoires postcoloniales n’étaient que des déterminations locales et contingentes de thèmes universels, l’identité, la conscience, l’altérité, la politique … Et donc si on voulait avoir une vraie réflexion postcoloniale, il fallait relire Hegel, point. Il y a une sorte d’universalisme français, les Lumières, tout ça, et donc le postcolonial est un particularisme historique un peu inutile, ça ne pose pas de problème philosophique, c’est un peu chiant et surfait. Un truc des ayatollah de l’autocritique bien pensante à l’anglo-saxonne, comme tous ces trucs débiles, le féminisme, les gender studies, etc. Moi, j’aurais été assez d’accord, sauf que je me suis pris l’Afrique en pleine gueule et qu’il me faut des armes conceptuelles pour me débattre avec ça. Le postcolonialisme, c’est une théorie vitale, une histoire de survie, pour les ex-colonisés qui ont un gros problème avec leur identité, vu la situation de merde de leur Tiers Monde natal, ou pour les white qui ont un problème. Sinon, si c’est juste l’autocritique d’intellos puritains, c’est pas très sexy.

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  6. Merci Ben. Je réponds point par point.

    1- Avec et sans tiret, selon la langue qu’on emploie. Je crois qu’en anglais c’est sans.

    2- Said n’a de Palestinien que le nom, il ne faut pas exagérer. Les critiques de Said démontrent même qu’il ne connaît pas l’arabe, et sa critique est celle d’un homme qui revient sur sa propre culture. La culture de Said c’est Flaubert. Les subalternistes n’étaient pas « des Indiens », mais bien un ensemble de chercheurs venus des facs indiennes, mais britanniques et indiens altogether.
    D’ailleurs, les postcolonialistes que je connais et que je lis ne connaissent que les langues impérialistes : français, portugais, hollandais, espagnol et anglais.

    3- Ce que tu dis sur Conrad est très juste. Or le postcolonialisme ignore entièrement la complexité littéraire de ses récits, et tendent à le réduire, au contraire, à des déterminations socio-politique. Il a bel et bien été traité de raciste. Je veux dire : la fécondité de la littérature anglophone n’est pour rien dans l’émergence de ce courant d’étude, car ce dernier rejette la théorie littéraire et les outils narratologiques pour se consacrer à des analyses de déconstruction politico-sociologiques. Tu n’en reviendrais pas.

    4- Je ne suis pas sûr de comprendre ce que tu veux dire.
    Sauf que tu continues de penser que le postcolonialisme est une production des chercheurs des pays colonisé, et que là-dessus, il y a un gros malentendu. C’est avant tout une création anglo-américaine.

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  7. Je m’immisce maladroitement dans ce débat auquel je ne connais strictement rien en revenant sur le point 4 de Ben.
    Moi, a priori, je suis d’accord avec ton inspecteur, je n’arrive pas à voir très bien la spécificité de la problématique post coloniale. Il y a une problématique « moi et les pauvres » que je connais à travers mes séjours en Inde et en Amérique latine, ou avec les sdf français, et une problématique paranoïaque que je connais par mes rapports avec les immigrés nord africains en France, ou avec les paranos français. La seule chose spécifique que je vois, c’est la culpabilité diffuse de l’intello puritain pas sexy. Alors le « Le postcolonialisme, c’est une théorie vitale, etc.  » de Ben, je ne comprends pas du tout ce que ça veut dire.
    Pourquoi les concepts normaux ne te suffisent pas pour digérer l’Afrique ?

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  8. La preuve qu’il n’y a pas de problème post colonial en France :

    « La secrétaire d’Etat chargée de la famille et de la solidarité, Nadine Morano, a déclaré, lundi soir 14 décembre, vouloir du jeune musulman français « qu’il ne parle pas verlan », lors d’un débat sur l’identité nationale à Charmes (Vosges). « Moi, ce que je veux du jeune musulman, quand il est français, c’est qu’il aime son pays, c’est qu’il trouve un travail, c’est qu’il ne parle pas le verlan, qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers », a expliqué la secrétaire d’Etat à un jeune homme qui l’interrogeait sur la compatibilité de l’islam avec la République. »

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  9. Il faudrait vraiment ne pas avoir les yeux en face des trous pour ne pas voir que pour Said, être Palestinien, ça veut dire quelque chose, et que de la même manière, le discours des Subalternistes est un discours de subalternes. Même chose pour les Fanon ou Césaire, peut-on prétendre que ce sont des écrivains français ? Et il y a aussi les Lationos, les Amerindiens et tous les Ameroafros. Ca, c’est les vraies racines du postcolonialisme, qui n’est donc pas du tout une « création anglo-américaine ». C’est vrai que tout le monde est passé par Columbia, mais dans ce domaine, les racines sont évidemment déterminantes. Faire du postcolonialisme une création anglo-américaine, c’est un vieux réflexe néocolonial de prédation impérialiste de la production intellectuelle noire, etc.

    J’aime bien la question de Mart, « Pourquoi les concepts normaux ne te suffisent pas pour digérer l’Afrique ? » Si les concepts normaus suffisaient à digèrer l’Afrique, il serait facile d’y répondre. Mais comme ils ne me suffisent pas à le faire, il m’est plus difficile de répondre.
    Un exemple : on des concepts de philosophie politique qui peuvent apparemment servir à expliquer un système dictatorial bananier classique. Mais, en Afrique centrale, le système politique de la postcolonie résulte de la dégradation des systèmes plus ou moins dictatoriaux mis en place par l’administration coloniale. Déja, les administrations coloniales avaient dû adapter le système politique occidental en fonction de la densité de la résistance des autochtones ; en plus, la lente dégradation de ces systèmes, après les indépendances, a subi 2 tendances divergentes : le retour d’éléments des traditions locales (la chefferie, l’esclavagisme, par ex Mobutu au Zaire) et d’autre part une tendance lourde au mimétisme des rituels de domination coloniale par les cadres de la nouvelle administration postcoloniale (Ahidjo et Byia au Cameroun).
    C’est ce que Mbembe appelle « postcolonie », et il est évident que ça demande une grosse capacité à digérer des trucs douloureux et indigestes, il faut mélanger des concepts occidentaux et des éléments de sorcellerie locale. Et là, on est vraiment, à mon avis, dans une étude « postcoloniale », dans la lignée des Pères, les subalternes, Gramsci, Fanon ou Said.

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  10. Au fond, je dirais que le postcolonialisme résulte d’un probléme élémentaire et assez vital, finalement : comment expliquer la situation catastrophique d’ex-colonies notamment françaises sans utiliser le racisme ordinaire qui incrimine la paresse ou l’incompètence congénitale des ex-colonisés ? On peut toujours rejeter la faute sur un système économique d’exploitation néocoloniale genre françafrique, mais ça fait l’impasse sur la responsabilité locale des concernés qui est rélle. Alors il faut comprendre d’où vient l’insupportable corruption des cadres du Tiers-monde, qui est liée à une culture particulière post coloniale, à une identité. Cette identité, en l’occurrence, résulte aussi des complexes variés du Nègre dont on incrimine depuis 150 ans la paresse et l’incompétence, et qui a profondément intériorisé cette accusation. Donc il faut se débarrasser de l’idée de la supériorité du regard des Blancs, comprendre leurs erreurs pour démystifier leur autorité, leur dureté et leur justice. Dans ces conditions, on peut voir le postcolonialisme comme une tentative théorique de « décolonisation des imaginaires », qui a une dimension évidemment vitale et indispensable, si tu es Black ou si tu aimes les Blacks, même dans sa forme anglo-saxonne pas très sexy.

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  11. Je pense qu’on pourra trouver un terrain d’entente, Ben. Bien sûr que les origines de Said, de Césaire et Fanon, ont une grande importance. Mais ce qu’ils disent, (Said et Fanon en tout cas), n’est pas nouveau par rapport à ce que des européens avaient déjà dit. Je voulais juste qu’on n’imagine pas qu’il y a eu un mouvement intellectuel, pluridisciplinaire, né dans les ex-colonies. Cela aurait été beau, et fantastique, et c’est ce qu’essaie de faire croire certains intellectuels, en caricaturant la pensée des Blancs, mais ce serait une erreur de le penser.

    Said, dans Orientalism, par exemple, ne s’intéresse pas aux populations de ce qu’on appelait alors « Orient ». Il n’a donc rien à voir, a priori, avec ce que tu dis dans tes deux derniers commentaires, ce qui n’est pas très grave. Je voulais juste éviter des malentendus.

    Mais sinon, oui, il y a sans doute des choses intéressantes à penser parmi les productions des études postcoloniales, puisqu’il ne s’agit en rien d’une doctrine ou d’une théorie, ni même d’une problématique particulière, mais d’un vaste champ d’études. Et surtout, comme tu le dis, les situations concrètes appellent des concepts et des approches nouvelles pour les comprendre.

    Enfin, je vous avoue que je suis gêné de voir la mention « pas sexy » utilisée à propos de chercheurs et d’études qui semblent attirer plus de jeunes gens, filles et garçons, dans leurs cours et séminaires, que vous ne pourriez l’imaginer.

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  12. Encore une fois, je n’y connais rien à théorie littéraire ou en philosophie post coloniale, mais il y a en France un important et ancien courant de pensée économique post-coloniale, ou économie du développement, qui n’existe pas forcément dans les pays anglo-saxons. Ceci explique peut-être aussi un peu cela ?

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  13. Non, il ne porte pas ce nom. Mais il y avait à une époque tout un courant de pensée autour de l’INRA (institut national de la recherche agronomique)avec une idéologie politique très marquée à gauche. Quand j’étais étudiant ingénieur agronome, je me suis spécialisé en économie du développement et on nous enseignait des théories très intégrées à mi chemin de l’anthropologie, de la sociologie, de l’histoire, de l’économie, de la technique agricole, etc. qui auraient mérité d’être regroupé sous l’étiquette post-colonial. Mais je crois que ces gens sont passés de mode et ont un peu disparu de la circulation.

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  14. « Said, dans Orientalism, par exemple, ne s’intéresse pas aux populations de ce qu’on appelait alors “Orient”. Il n’a donc rien à voir, a priori, avec ce que tu dis dans tes deux derniers commentaires »
    Orientalism s’interesse au regard porté par les Occidentaux sur les Orientaux dans la littérature. Dans son dernier bouquin, Réflexions sur l’exil, Said raconte comment, jeune Palestinien, il est passé dans les écoles anglaises du Caire après 1948, dans lesquelles des profs anglais dispensaient la culture occidentale à des Arabes, et leur interdisaient toute référence à une culture arabe. Il fait donc, par son enfance, partie de cette population orientale dominée et fantasmée par des Occidentaux. S’interesser à l’orientalisme, c’est alors bien essayer de comprendre ce regard et cette domination qui ont modelé en retour l’identité des peuples colonisés, c’est-à-dire entre autres sa propre identité, pour le meilleur et surtout pour le pire.
    D’autre part, par la culture occidentale qu’il a intégrée à New York, Said est un de ces Occidentaux qui regardent l’Orient. Par exemple, quand il prend parti pour la « cause palestinienne », il le fait comme Americain et comme intellectuel occidental.
    Donc, Orientalism, finalement, de part en part, c’était un essai complètement introspectif et qui a tout à voir avec le problème de l’identité des ex-colonisés dans sa relation dialectique avec le regard occidental.

    Sinon, il y a des courants de pensée, à l’INRA ? J’aurais pas cru. Si les techniciens de l’agricolitude se mettent à avoir des courants de pensée, où on va. Bientôt ces gens-là vont nous faire pousser du beurre en branches, pour reprendre le cauchemar préféré de Guillaume. Heureusement qu’ils ont disparu de la circulation.

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  15. L’INRA est une grande nébuleuse incohérente. A côté des ingénieurs productivistes qui travaillent aux maïs transgéniques, il y avait – ou il y a, je ne fréquente plus l’endroit – ce qu’on appellerait aujourd’hui des altermondialistes et des environnementalistes, dont les préoccupations principales étaient l’avenir des petits paysans – africains, latinos ou asiatiques – et l’environnement. Quand je faisais mes études à la fin des années 80, les gens qui, comme moi, avaient choisi cette voie étaient considérés comme des has been. La mode, à l’époque, c’était la bourse. Aujourd’hui, ils seraient vus comme étant à la pointe du progrès.

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  16. Je suis d’accord avec toi, Ben. Juste un dernier petit rectificatif sur le père du postcolonialiste. Je ne veux pas être emmerdant, mais c’est pour éviter de se faire des idées fausse. Tu dis : « Orientalism s’interesse au regard porté par les Occidentaux sur les Orientaux dans la littérature. » Puis tu passes à un autre livre, comme le font souvent les chercheurs d’aujourd’hui, qui préfèrent citer d’autres livres de lui. Orientalism s’intéresse à la constitution d’un objet scientifique et culturel, créé par des Européens qui dans le même temps fondaient des empires. La littérature n’y est donc étudiée que comme discours, ou symptôme (ce que tu ne contredis pas d’ailleurs), mais il y a aussi et surtout l’analyse de création d’instituts scientifiques, de chairs, toute une intrication entre politique, économie, lettres et arts, pour inventer et façonner un truc qu’on a nommé « Orient ». Les Orientaux n’existent pas, pour Said, c’est pourquoi on ne peut pas tout à fait dire qu’il s’intéresse au regard porté sur eux.

    Mais ce n’était qu’une mise au point théorique qui ne change rien sur le fond de ton commentaire. En revanche, elle aide peut-être à comprendre la question traitée dans le billet ci-dessus.

    Sinon, si on oragnisait un colloque sur le postcolonial et la France, ce serait intéressant d’avoir une participation sur la version agricole et agronomique de la postcolonialité.

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  17. Ouais ouais. On te voit venir, avec tes colloques aux sujets imbitables
    A propos, je dois justement aller à l’ambassade de Chine. Comme tu ne m’as pas fait la lettre de recommandation, si ils ne me laissent pas ressortir et m’envoient dans un camp de travail en Mandchourie, ce sera de ta faute et moi je serai le premier martyr du postcolonialisme français.

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  18. C’est amusant, la semaine dernière, un attaché de l’ambassade de France à Londres est venu nous rendre visite, à Belfast. Il a écouté tous les thésards lui présenter leurs recherches en études françaises. Il a remarqué qu’il y avait une lourde tendance à faire du postcolonialisme.
    A la fin il nous a demandé pourquoi le les études postcoloniales ne prenaient pas en France. C’est donc un fait avéré puisque l’ambassade le dit.
    Une de mes camarades lui a répondu que les Français n’étaient pas confortables avec son passé colonial, comme convenu.
    Je me suis permis, quant à moi, de dire ouvertement ce que je pensais de cette histoire : 1- Les Français n’ont pas attendu que les facs américaines produisent ce champ d’étude dans les années 80 pour penser les questions coloniales, néo-coloniales et autres.
    2- A la lecture, les articles postcolonialistes s’avèrent peu créatifs conceptuellement en regard des théoriciens européens d’après-guerre.
    3- Le postcolonialisme repose sur un ensemble d’opinions dogmatiques qui lui empêchent de prendre son envol en France, en Allemagne, en Italie, ou dans les endroits où il y a un peu de vigueur intellectuelle. Ces opinions sont notamment que les marginaux et les minorités produisent des pensées et des oeuvres transgressives et que les blancs bourgeois sont nécessairement conservateurs. Avec quelque chose d’aussi faux au coeur même de la théorie, c’est difficile de ne pas aller dans le mur.

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