Coupables, collaborateurs et complices

La thèse du roman de Yannick Haenel sur Jan Karski est que les Anglais et les Américains avaient une part de responsabilité dans l’extermination des Juifs. Ils savaient et ils ne voulaient pas tirer les conséquences de ce qu’ils savaient. Ils faisaient la guerre et combattaient l’armée allemande alors que dans le même temps, le vrai crime contre l’humanité se perpétrait. Ils menaient une guerre contre un pays et refusaient de traiter le problème des camps d’extermination. D’après Haenel, il aurait fallu bombarder les chambres à gaz et sauver ceux qui étaient encore sauvables.

La thèse la plus radicale de ce roman, c’est qu’au fond les Alliés étaient complices de la Shoah, et non son ennemi. « Ceux qui refusent d’entendre le mal deviennent les complices du mal », dit Jan Karski (le personnage fictionnel de Jan Karski, pas le vrai.) L’écrivain français va assez loin, en particulier quand il dit que « le consensus anglo-américain masquait un intérêt commun contre les Juifs. » Ils auraient collaboré au génocide des Juifs pour éviter de les accueillir, pour éviter de se charger de leur sort.

Ils auraient « collaboré », voilà le terme souverainement accusatoire. Si les Anglo-saxons lisent ce roman, ils diront sans aucun doute que l’écrivain cherche à diluer la responsabilité des Français et à faire oublier la honte de leur comportement collaborationniste pendant la guerre. Les Anglais gardent toujours en mémoire qu’ils ont continué à se battre contre les nazis lorsque l’Etat français se coucha devant l’envahisseur et lui proposa même de collaborer. Alors qu’on leur dise maintenant qu’au fond ils ont, eux aussi, été complices des nazis, cela ne peut que leur être insupportable.

Simone Veil, qui était à Auchwitz lorsque les Anglais libérèrent le camp, ne partage pas l’opinion du romancier français. Dans ses mémoires, elle développe succinctement l’idée que « les Alliés ont eu raison de faire l’achèvement des hostilités une priorité absolue. » Une vie (Stock, 2007) Qu’il fallait d’abord, et au plus vite, gagner la guerre. Elle dit cela alors même que sa mère mourait du typhus et l’état de sa soeur s’aggravait. Si on avait libéré les camps plus tôt, sa mère aurait survécu et sa famille aurait moins souffert.

Simone Veil désapprouve tout autant les intellectuels, « telle Hannah Arendt », qui professent la « banalité du mal » et la responsabilité collective. Elle y voit une sorte de lâcheté intellectuelle qui préfère voir tout le monde coupable plutôt que ceux qui ont vraiment massacré. Elle reprend l’argument nationaliste que j’utilise au-dessus à propos d’Arendt : « C’est la solution désespérée d’une Allemande qui cherche à tout prix à sauver son pays ».

J’ai été très étonné par cet argument, mais c’est à cause de ma très grande ignorance. En vérité, cette problématique de la culpabilité et de la responsabilité plus ou moins réduites aux Allemands, plus ou moins élargies à tous les Occidentaux, est un refrain de ces dix dernières années. Le fameux livre de Daniel Jonah Goldhagen, professeur à Harvard, date de 1996. Dans Les bourreaux volontaires de Hitler : Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, il ne cherche pas seulement à démontrer que ceux qui ont mis en oeuvre l’extermination étaient des gens ordinaires, mais que « l’antisémitisme éliminationiste » était propre à la culture allemande, depuis le XIXe siècle.

Quoi que l’on en dise, nous au moins, les Français, nous n’avons pas à nous en faire. Complices, nous l’avons été, officiellement et radicalement.

17 commentaires sur “Coupables, collaborateurs et complices

  1. Je suspecte toujours ces écrivains à la Yannick Haenel de s’identifier au Juifs et de vouloir jouer leur propre rôle de victime à fond, quitte à dire n’importe quelle connerie. Pour moi, c’est du pur infantilisme affectif.

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  2. Infantilisme, je ne sais pas, je ne dirais pas ça.
    En lisant plus avant, je m’aperçois surtout de la variété d’opinion à l’intérieur de la « communauté » juive elle-même, et cela nous la rend très proche.
    Le livre de Haenel se lit vite et vaut le détour.
    Enfin, ce qui m’intéresse c’est cet axe de la culpabilité qui va du plus petit nombre (Hitler seul, et le reste n’est que machinerie administrative aveugle) au plus grand nombre (l’humanité entière, qui ne mérite plus de s’appeler humanité après cela), en passant par une culpabilité collective limitée (les Allemands seuls pour certains, les Allemands et les Aurichiens pour d’autres, les Germains et les latins -Français, Italiens et Espagnols- collaborateurs à divers degrés.)
    Le livre de Haenel,e t sa thèse, ne sont pas un discours isolé, provocateur par plaisir. Il montre que cette thèse prend place dans une réflexion plus globale.

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  3. Il y a deux choses différentes.

    D’un côté, il y a des thèses concrètes comme « Ils auraient collaboré au génocide des Juifs pour éviter de les accueillir, pour éviter de se charger de leur sort. » La validation éventuelle de ces thèses relève du travail de l’historien. Je ne suis pas compétent et même si je suis sceptique, je ferme ma gueule par manque d’élément.

    De l’autre, il y a les thèses morales comme “Ceux qui refusent d’entendre le mal deviennent les complices du mal” et toutes les diverses formulations qu’on trouve sur la culpabilité des peuples, chez Haenel, Simone Veil et beaucoup d’autres. Et là, je dois dire que j’ai du mal à m’intéresser. Je trouve que ça ne veut rien dire. On peut bien s’accuser les uns les autres, à la fin, qu’est-ce qu’on fait ? La démarche d’Hannah Arendt et de ceux qui professent la “banalité du mal” me semble en revanche très intéressante, car opératoire : on sort de la leçon de morale abstraite et on met le doigt sur une réalité dérangeante : même M. Dupont peut se transformer en monstre.

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  4. J’ai un peu l’impression que ce que dit Arendt, c’est moins que M. Dupont peut devenir un monstre, mais qu’il n’y a pas de monstre du tout, car le mal n’est pas une monstruosité. Ce qui m’impressionne dans la pensée d’Arendt, c’est l’idée que le mal se cache derrière l’action aveugle de l’administration. Que pour lutter contre le mal, il faudrait que chacun fasse l’effort de penser au moins un petit peu. De ne pas s’en tenir à obéir aux ordres, et appliquer les instructions. Or je suis de plus en plus effrayé de voir combien on nous demande de ne pas réfléchir. Cela me fait froid dans le dos, car ce refus de la réflexion prend une envergure qui m’inquiète..

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  5. « J’ai un peu l’impression que ce que dit Arendt, c’est moins que M. Dupont peut devenir un monstre, mais qu’il n’y a pas de monstre du tout, car le mal n’est pas une monstruosité. »

    C’est juste une question d’angle de vue, non ?

    Quand Simone Veil dit que Arendt déculpabilise l’homme moyen, il me semble qu’elle fait un contresens. Je crois, mais je me trompe peut-être, que l’intention d’Arendt n’est pas de déculpabiliser, mais de montrer la proximité du mal : même Dupont peut être monstrueux. Ca ne le rend pas moins coupable. Ca le rend juste plus humain, et c’est ça qui est inquiétant.
    Il y a un confort qui est aussi une lâcheté et qui consiste à inventer des figures de monstre. Et après, on est tout étonné de constater que le monstre est si banal.
    Le fond de la thèse d’Arendt, je crois, c’est que le mal est plus un manque qu’une « qualité » : pour devenir monstrueux, il ne faut pas abriter un germe du mal, mais simplement manquer d’empathie, de considération, de sens moral, de limite, de conscience, d’attention aux choses, de frein, de notion, d’intelligence, de gentillesse, etc. C’est le manque qui ouvre la porte du mal, plus que le plein (de haine, de cruauté, de jalousie, etc). L’administration – avec son inattention – n’est qu’un cas de figure.
    Ainsi, la Shoa, devenu crime collectif par indifférence des masses inattentives.
    C’est une idée effrayante, et même pire que ça. Car il suffit d’un homme pour entraîner des milliers de gens banals vers le mal (ou le bien).

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  6. C’est plus qu’une question de point du vue car, déjà, cela mène à ne plus employer le mot ni l’idée de monstruosité, et, de plus, cela opère une légère variation dans la conception du « fond » de la thèse d’Arendt. Je crois que ce n’est pas un manque de ceci ou de cela, mais le manque de pensée, qui crée la condition de possibilité du mal. Arendt est très proche de la pensée de Heidegger quand elle parle de ça, et c’est le mode de pensée technique (ou administratif, dirait-on aujourd’hui dans son application à la gestion des ressources humaines) qui est visée, dans l’expression de « banalité du mal ».

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  7. « Je crois que ce n’est pas un manque de ceci ou de cela, mais le manque de pensée »

    Ce n’est pas un manque de, mais un manque de ?

    Il y a sans doute une nuance, mais elle est si subtile que je la distingue mal.

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  8. Oui, c’est juste une atrophie de la pensée, non pas (c’est ce que je comprends dans la théorie de Arendt) un manque d’empathie, de considération, de gentillesse, etc. comme tu le disais. Je suis d’accord pour dire que c’est un manque et non une qualité qui est l’essence du mal, mais seulement un manque au niveau de la pensée, ou plutôt une pensée technique qui a pris toute la place.
    Ainsi l’administration n’est pas qu’une figure de ce mal, mais, pour la raison qu’elle participe de la pensée technique, qu’elle en est l’application, elle est un instigateur essentiel de ce mal totalitaire que dénonce Arendt.

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  9. « Oui, c’est juste une atrophie de la pensée, non pas un manque d’empathie, de considération, de sens moral, de limite, de conscience, d’attention aux choses, de frein, de notion, d’intelligence, de gentillesse, etc. »

    Moi, j’appelle ça l’esprit de contradiction, mais je me trompe peut-être.

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  10. « Oui, c’est juste une atrophie de la pensée, non pas un manque d’empathie, de considération, de sens moral, de limite, de conscience, d’attention aux choses, de frein, de notion, d’intelligence, de gentillesse, etc. »

    Moi, j’appelle surtout ça de l’esprit de contradiction…

    Et puis, qu’est-ce qui te dit que le manque de pensée n’est pas dû à un autre manque ? Au manque d’empathie, de considération ou de considération, par exemple ?

    Pour Heidegger – et je crois bien qu’Arendt le suit sur ce point -, le triomphe de la pensée technique résulte d’une inattention à l’être.

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  11. Ah ah ah. Oui, je confesse qu’il y a chez moi une tendance à la contradiction, mais ce n’est pas pour le seul plaisir de contredire (qui existe quand même, je ne le nie pas). Je suis sincère quand je note une nuance que je désapprouve. Et je ne désapprouve que la nuance, d’ailleurs, et l’expression choisie, non la personne qui l’a employée, ni les intentions présumées dans lesquelles elle a été employée.
    D’autres dialogues sur ce blog ont montré qu’une façon de parler introduisait des nuances en apparence bénignes, mais qui contenaient des gouffres d’incompréhension.
    Ici, c’est peut-être une nuance, mais je la crois importante, dans un contexte philosophique heideggerien : la « pensée » chez Arendt ne peut être réductible à l’ « intelligence » (car Eichmann, les nazis et les Allemands « ordinaires » n’en manquaient pas), et elle ne peut être liée aux notions de « gentillesse », d’ « empathie », de « sens moral », à mon avis, notions que je crois même vraiment déplacées dans le contexte intellectuel post-procès de Jérusalem.

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  12. « Inattention à l’être » : oui, ce qui est très différent de la « considération », de l’ « empathie » et de l’ « attention aux choses », puisque l’être n’est pas une chose.

    Ce qui me dit que le « manque de pensée » ne résulte pas d’un autre manque ? Rien ne me le dit, ça ne m’est jamais passé par l’esprit. Je ne suis pas un spécialiste d’Arendt, mais je n’ai pas l’impression qu’elle allait dans ce sens. Ca m’intéresserait de voirce point établi, en revanche.

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  13. Il y a une lettre de Arendt à Jaspers dans laquelle elle parle des polémiques qui suivirent la publication d’ « Eichmann à Jérusalem », et évoque, si je me souviens bien, la peur des dérapages de sa propre pensée, sous la pression de tous ses détracteurs qui la traitaient de nazie (on ne doit pas oublier qu’il y a eu un journal français pour titrer « Arendt nazie? ») .
    Donc, elle dit : « Penser est dangereux, mais ne pas penser l’est plus encore » Il ne s’agit pas de manque d’empathie. En effet, dans Eichmann à Jérusalem, elle évoque aussi, je crois, Himmler, et toute sa rhétorique de la « conscientisation » du bourreau, le SS, qui doit réaliser pleinement ce qu’il fait pour l’accomplir pleinement. Il y a donc de l’empathie SS, mais il y a plus fort que l’empathie, le culte de la volonté ou un truc comme ça. Donc, ce qui manque, c’est seulement une pensée rationnelle critique sur l’ineptie du mythe antisémite, pas une empathie humaniste, une sympathie pro-sémite ou un truc comme ça.
    Enfin, je sais pas. Il faut regarder le texte.

    Mais ce que je ne comprends pas du tout, c’est ce passage sur Simone Veil: « Simone Veil désapprouve tout autant les intellectuels, “telle Hannah Arendt”, qui professent la “banalité du mal” et la responsabilité collective. Elle y voit une sorte de lâcheté intellectuelle qui préfère voir tout le monde coupable plutôt que ceux qui ont vraiment massacré. Elle reprend l’argument nationaliste que j’utilise au-dessus à propos d’Arendt : “C’est la solution désespérée d’une Allemande qui cherche à tout prix à sauver son pays”.
    Je ne vois pas comment professer la « banalité du mal » ou la responsabilité collective » pourrait permettre de sauver son pays. S’il y a eu responsabilité collective, ce sont bien tous les Allemands qui ont été « banalement » criminels. Et Arendt ne professe pas du tout la responsabilité collective. Donc Veil raconte des conneries comme d’habitude.

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  14. « Donc, ce qui manque, c’est seulement une pensée rationnelle critique sur l’ineptie du mythe antisémite, pas une empathie humaniste, une sympathie pro-sémite ou un truc comme ça. »

    La pensée rationnelle n’a jamais généré la moindre morale, la moindre éthique. la pensée rationnelle, c’est comme un tube conduisant dans une machine : si tu mets de l’eau dedans, il en sort de l’eau. Si tu mets de la haine des Juifs, il sort de la haine des Juifs. Elle sortira peut-être bien rangée, bien ordonnée, bien étiquetée, mais elle n’aura pas changé de nature.

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