Une image perturbante

C’était il y a terriblement de temps. 

Une accumulation d’échéances et de travaux en retard me mettaient sous une pression constante. Je nourrissais des doutes légitimes sur mes capacités, et des médisances à mon endroit amenaient les gens à penser ce que je ne suis pas loin de penser moi-même. Que je suis un fumiste doublé d’un imposteur.

Mon esprit a alors calé comme une 2cv, tandis que mon corps s’affaiblissait, que mes forces s’amenuisaient, et que mon système de défense baissait la garde en entrant dans la nuit.

Un soir, je suis tombé sur une émission de télévision typique de ce que produit la Grande Bretagne en ce domaine. On y voyait une petite fille atteinte d’une maladie bizarre et gravissime. Un cancer peut-être. Les premiers symptômes de cette maladie consistaient en l’apparition de choses innommables sur la plante de ses pieds. Des sortes de verrues filmées en gros plans. Je m’empressai de changer de chaîne, mais le mal était fait.

L’image de la monstruosité qui affectait l’enfant avait frappé mon esprit et était entrée en moi comme une boule de billard qui bousculait le fragile équilibre de mes catégories mentales. Je croyais pouvoir oublier l’émission de télévision, mais l’image faisait son travail muet dans les replis de mon âme : l’image est aveugle, elle est fermée sur elle-même.

La nuit, je fus réveillé en sueur par une panique sans objet. L’image du pied se transformant en monstre m’obsédait et je sentais des choses me pousser sur la plante des pieds.

Je savais, cette nuit-là, que je ne me rendormirais pas. Les idées, les images, les mots et les souvenirs tournaient dans un chaos et une morbidité nauséabonde.

La sagesse précaire connaît ces moments de crise. Elle ne les prévoit pas, ne les évite pas, ne les prévient pas, ne les soigne pas, mais elle n’en est pas scandalisée. La sagesse précaire ne domine pas les passions, ni les moments de vulnérabilité.

La recherche du bonheur se fait sur ce fond immonde. Il s’agit d’aller jusqu’à l’épuisement des images et des dégoûts. C’est comme un petit voyage en enfer. Comme le dit le philosophe Jacques Rancière, nous lisons tous de ces « petites narrations » de déplacement vers les souterrains. « La descente dans les enfers, écrit Rancière, n’est pas qu’une pitoyable visite dans le pays des pauvres, c’est aussi une façon de faire émerger le sens. »

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