La nervosité d’un Irlandais à Belfast

De retour du Kerry, un ami irlandais a voulu m’accompagner jusqu’à Belfast et y rester un jour ou deux.

Je ne l’avais jamais vu aussi tendu. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il venait chez moi, dans ce ghetto protestant, mais cette fois, c’était peut-être à cause des événements de début juillet, ou de la fatigue, mon ami était à cran.

Avant d’aller chez moi, on a bu une pinte au Kelly’s cellar, un vieux pub républicain. On y a rencontré des gens que je connais bien, un Anglais et une Autrichienne. L’Anglais est d’origine irlandaise et il a tendance à surjouer les signes d’appartenance à l’Irlande. Quand un hooligan nous a abordés et a su que l’Anglais venait de Birmingham, il ne lui a plus adressé la parole, alors qu’il m’a serré la main quand je lui ai dit que j’étais français.

Pour rentrer chez moi, nous avons pris le taxi. Pendant que j’ouvrais ma porte, mon ami irlandais a cru voir que le chauffeur de taxi attendait que nous entrions dans ma maison avant de s’en aller. Il pensa qu’il l’avait entendu parler dans la voiture et qu’il allait maintenant prévenir les paramilitaires de l’UVF pour venir le chercher.

J’ai essayé de le rassurer, de lui dire qu’il n’y avait jamais eu de violences dans ma rue depuis trois ans, cela n’a eu aucun effet. Il préféra me laisser faire les courses tout seul. Le lendemain matin, quand je descendis de ma chambre, il était déjà dans le salon, en pyjamas, et me raconta qu’il avait entendu une scène de violence dans la rue qui l’avait empêché de dormir. Je n’avais rien entendu, moi, mais peut-être ai-je le sommeil plus lourd ?

Je lui ai proposé d’aller faire une promenade chez les catholiques, pour changer un peu. Il se sentirait davantage chez lui, sur Falls Road, où les gens affichent le drapeau irlandais. L’ambiance était meilleure en effet. Café, ou soupe du jour, au centre culturel irlandais « Culturlann », où une charmante joueuse de bandonéon enchanta mon ami.

C’était la première fois qu’il visitait Falls Road, et ses célèbres fresques murales. Arrivé au bout de la rue, près du centre-ville, il m’a dit que ces républicains étaient de sacrés communicants, pour réussir à se donner une belle image internationale, tout en ayant commis tant de crimes.

Signe de sa tension constante, il me demandait de répéter tout ce que je lui disais. Il ne comprenait plus mon accent, alors que nous sommes amis depuis 1998. Treize ans d’acclimatation à l’accent français ont volé en éclat en un week-end. Il était comme un chat en terrain hostile, aux aguets, incapable de se concentrer sur ce qu’il entendait, même si c’est lui qui posait des questions.

On a alors bu une pinte dans un charmant pub irlandais, où l’on joue parfois de la musique traditionnelle, The Maddens Pub. Il a trouvé l’ambiance sympathique, mais il m’a dit, en sortant, une remarque que j’ai trouvée très judicieuse : « A Belfast, on peut pas aller dans un pub irlandais sans que ce soit un acte militant. On ne peut pas écouter de la musique innocemment. »

6 commentaires sur “La nervosité d’un Irlandais à Belfast

  1. A priori, j’ai envie de dire non, je ne suis pas militant, je vais dans ces pubs comme on va dans une pizzeria, sans afficher de sentiments pro-italiens.
    Mais on peut se poser des questions. Ma tendance a vivre dans des ghettos, a aller dans les pubs republicains et dans les pubs loyalistes comme le Royal… C’est peut-etre une forme de militantisme. Le militantisme du nomade, qui exige de pouvoir boire des coups partout.
    De meme, les nomades irlandais, (les Tinkers, ou Travellers) vivaient a Belfast a l’epoque des Troubles sans s’engager dans un camp ou dans un autre, mais ils jouissaient d’une forme superieure de liberte et de solidarite avec les sedentaires a cette epoque.
    Mais est-ce du militantisme, j’en doute un peu.

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  2. I would say : le plaisir d’observer, de se sentir libre, de ne faire partie d’aucun groupe et donc de ne rien exclure, le plaisir un peu juvénile de se sentir à l’aise quand on est avec d’autres en sachant qu’on va les quitter bientôt en emportant d’eux des souvenirs, des impressions, mais qu’on ne se lie pas vraiment, que leur fréquentation, parce qu’elle est éphémère, nous change, mais d’une manière dont on n’est pas maître, qu’on fait partie de la tribu de ceux qui bougent. « Le militantisme du nomade » qui oblige l’autre à ouvrir sa porte par égard pour cet idéal de liberté

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  3. Merci pour cette double promenade, franco-irlandaise, en Irlande du nord. Mais je ne suis pas d’accord avec la fin. On peut aller ecouter de la musique traditionnelle irlandaise dans un pub non sectaire. The John Hewitt Pub, ce n’est pas catholique, ni republicain ni loyaliste, et tous les samedis apres-midi il y a des sessions.

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