L’étrange liberté de Mo Yan, prix Nobel de littérature

L’attribution du prix Nobel de littérature 2012 à Mo Yan est une très bonne nouvelle pour la république des lettres. Mo Yan est un superbe écrivain, un des rares, voire le seul, à être unanimement reconnu par l’ensemble des mondes chinois, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Chine.

Je l’ai découvert dès ma première année en Chine, en 2004. Même les plus grands auteurs, Bi Feiyu et Su Tong, disaient de lui qu’il était le premier, ex-aequo avec eux-mêmes.

Quand je demandais aux gens, aux universitaires notamment, ce qu’ils pensaient de l’autre prix Nobel chinois, Gao Xingjian, ils me répondaient systématiquement que Mo Yan le méritait davantage. Il faut dire que Gao était banni de Chine, et qu’il avait pris la nationalité française.

Or, Mo Yan et Gao Xingjian sont deux écrivains magnifiques de la Chine contemporaine. Tous les deux nés après la deuxième guerre mondiale, ils ne sont pas des dissidents, mais frappent par la liberté de leur style et par l’aspect mythologique de leur imagination.

Le plus étonnant, concernant Mo Yan, est qu’il soit resté aussi accepté dans la Chine communiste. Militaire de carrière, il vient de la campagne et fait partie de l’Union des écrivains : c’est donc un officiel, à sa manière, un membre du parti. Et pourtant, il suffit d’ouvrir un de ces romans pour voir qu’il ne connaît pas la censure. S’il a dû retirer des choses de ses manuscrits, ce qui reste est passablement osé dans un pays non démocratique.

Non seulement il critique la corruption des cadres, non seulement il dénonce les abus des politiques mises en place par le Parti, mais surtout, il le fait dans un style baroque et jouissif, provocateur et cru, trivial et fracassant. Tout ce que la culture officielle chinoise déteste. On en banni, pendu, enfermé, pour moins que ça.

Alors comment a-t-il fait pour passer à travers les mailles du filet ? En n’étant lu par personne ? Pensez donc, il est extrêmement connu en Chine. Ses livres ont beau être exigeants pour le lecteur, ils sont des best-sellers. Alors comment se fait-il qu’un auteur comme Gao soit banni et un autre comme Mo Yan soit célébré ?

A mon avis, cela n’a rien à voir avec le contenu des livres.  C’est plutôt une question de relations à l’intérieur des groupes de pression. J’imagine que Mo Yan s’est fait de solides amitiés au sein de l’armée, puis au sein du monde de la culture, puis même au sein des instances dirigeantes. J’imagine qu’il est intouchable parce qu’il est protégé personnellement, par des gens qui ont du pouvoir. Et ces gens, pourquoi le protègent-il ? Parce qu’au sein du parti, il existe un courant « libéral », un courant en faveur des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté d’expression.

Lire et soutenir Mo Yan, c’est donc un formidable effort de l’esprit contre les simplifications humanitaires qui ont tendance à étouffer la littérature actuelle. Rien que pour cela, ce prix Nobel est une excellent nouvelle.

9 commentaires sur “L’étrange liberté de Mo Yan, prix Nobel de littérature

  1. Sage Précaire, je suppose que tu dis vrai et,  »qu’il est intouchable parce qu’il est protégé personnellement, par des gens qui ont du pouvoir…qu’au sein du parti, il existe un courant en faveur des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté d’expression. » et c’est parfaitement clair: sauf que tu ajoutes,  »Lire et soutenir Mo Yan, c’est donc un formidable effort de l’esprit contre les simplifications humanitaires qui ont tendance à étouffer la littérature actuelle. » et là je ne comprends plus. Que sont ces  »simplifications humanitaires ».

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    1. Chère Mildred, les « simplifications humanitaires », cela désigne ces discours tout faits, prêts à emploi, qui critiquent la Chine de tous les maux sans distinctions ni nuances.
      « Humanitaire » car ces discours se veulent défenseurs des opprimés, de l’environnement, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, etc.
      « Simplifications » car il suffit à ces discours de dire que tout ce qui vient de Chine contrevient à chacune de ces valeurs.

      Or Mo Yan est bel et bien un pur produit du système chinois, jusque dans sa manière d’entrer à l’université (raconté dans « La Joie »), et dans sa manière de « faire carrière ».

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  2. Si c’est vrai que Mo Yan est protégé par des gens qui ont du pouvoir et qui sont « en faveur des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté d’expression. », alors le pouvoir chinois va s’écrouler un de ces jours avec fracas, comme la royauté en France à la fin de l’année 1789. Mais je n’y crois pas. Comme Tocqueville l’a très bien expliqué dans « L’Ancien régime et la Révolution », les nobles, privilégiés qui avaient abdiqué leur ancienne puissance et leur responsabilité sur les communautés locales qui leurs payaient leurs fermages et leurs cens, s’amusaient à soutenir les idées nouvelles de liberté et d’égalité qu’ils trouvaient très amusantes et de haute morale. C’est grâce à eux que Voltaire et les encyclopédistes, puis les penseurs de second rang qui leur ont succédé, ont échappé à la vigilance des fonctionnaires du Roi, qui, eux, savaient de quoi il s’agissait. Or les gens du Parti savent très bien d’où viennent leur puissance et leurs privilèges; ils ne sont pas près de les lâcher, et ils travaillent pour ça (contrairement aux nobles français en leur temps). Un peu comme l’aristocratie anglaise qui a épongé la Révolution en Europe sans problème, et qui est toujours en place.

    Un grand évènement va se produire début novembre: pour la première fois, un membre de la noblesse va être intronisé au plus haut poste de l’Etat et du Parti, Xi Jinping 习近平 , fils d’un compagnon de Mao. Comme les hommes de pouvoir de l’empire chinois au temps de sa gloire, c’est à la fois un haut lettré (examens et réussite dans des postes inférieurs) et un fils de famille (chemin vers les très hauts postes). Le pouvoir chinois est donc entièrement investi par des gens qui ont son profil, une caste désormais héréditaire qui a l’intelligence de laisser une porte ouverte aux individus de haute qualité qui ne sont pas « nés » (comme l’aristocratie britannique). Pour durer, il doivent continuer d’interdire au peuple l’idée qu’il peut choisir ceux qui le gouvernent et s’organiser pour cela.

    Et voila pourquoi Liu Xiaobo doit disparaître, alors que Mo Yan est un ornement du système, et même une enseigne de la liberté qui règne à l’intérieur. Je n’aime pas Liu Xiaobo, encore moins après avoir lu ses oeuvres réunies par J.P Béja (La philosophie du porc et autres essais, Gallimard 2011, existe en e-book), un des hommes les plus prétentieux du monde, et j’aime lire Mo Yan, mais il ne faut pas se faire d’illusion; il est aussi subversif que Rabelais en son temps, c’est à dire pas du tout, avec des velléités de persécution par les subalternes qui ne savent pas reconnaître le talent, et la protection du roi. Alors que Liu Xiaobo nie la grande vérité officielle, qu’il est impensable de gouverner autrement.

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    1. Cher Ebolavir, ce que vous dites est intéressant, mais je ne vois pas clairement où vous vous opposez à mon texte. Vous semblez d’accord pour dire que Mo Yan est protégé, mais pas par des gens qui croient en la liberté d’expression, est-ce bien cela ? Il y a pourtant bien, au sein du Parti, un ou plusieurs courants dits « libéraux », auquel appartient l’actuel premier ministre Wen Jiabao… Ces derniers pensent à tort ou à raison que la démocratie est une exigence qui va devenir impossible à réprimer quand la classe moyenne sera vraiment massive. Et si ce n’est pas les « libéraux » qui protègent Mo Yan, alors qui peut avoir envie de le faire ?
      Bref, le titre de mon billet reste pertinent je crois : « étrange liberté » que celle de Mo Yan, car un auteur comme Gao Xingjian était encore moins dangereux que lui quand il a été banni de Chine.

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      1. (suite du texte, mes mains sur le clavier ont des problèmes) Chine sera un pays de droits. Le « bien commun » tel qu’il est vu par les dirigeants du Parti continue de dominer, et une existence humaine ne pèse pas plus lourd pour Wen Jiabao et les autres que pour un général pendant la Grande Guerre.

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  3. Précaire gentil,
    c’est un peu-beaucoup toi qui m’a fait découvrir les Chinois.
    Tous.
    Lorsque tu y étais l
    J’ai oublié le nom du lac où tu allais plonger lorsque tu en avais le loisir.
    Je n’ai pas besoin d’aller voir pour me souvenir de ce que tu écrivais dans ces blogs-là…j’ai une mémoire qui choque…
    Mais, Mo Yan, alors, c’ est un faux jeton! …(unfaux ch’ton)…

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    1. Merci Mildred, ça me fait très plaisir ce que tu dis là. Ce lac de Nankin, c’était le Zi Xia Hu, le Lac des Nuages Proupres.
      Mais je ne crois que tu devrais être si sévère avec Mo Yan. Qu’il soit protégé ne signifie pas qu’il soit un vendu, ou un collabo… C’est un satiriste de son temps, comme l’étaient nos Molière, La Bruyère ou La Fontaine, qui adossaient leur impertinence à un grand respect du roi et du système politique et idéologique en place.

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