La vie difficile du livre

On parle toujours de la crise du livre, mais le livre est loin d’être mort. On dit que les librairies ferment les unes après les autres, c’est vrai mais on oublie celles qui ouvrent et qui tiennent. Pour la bonne santé du livre, l’une des solutions qui m’apparaît gît dans la distribution. Il s’agit d’être présent sur l’ensemble du territoire, ne pas oublier les petits coins perdus.

Qu’on me permette de prendre pour exemple une petite ville de 4 000 habitants, sous-préfecture du Gard, inaccessible par le train, ville que le romancier André Chamson portait aux nues, dans les années 30, sous le nom fictionnel de Saint-André.

Dans cette petite ville, le livre jouit encore d’une place de choix, je trouve. D’abord il y a une belle librairie, dont j’ai déjà parlé ici, et puis la médiathèque est superbe.

Je reprends ma phrase, en donnant une autre hiérarchie, plus conforme à mes goûts : d’abord la médiathèque est formidable, et en plus, il se trouve qu’il y a aussi une librairie qui a pignon sur rue et qui ne désemplit pas.

La médiathèque est installée dans un grand hôtel particulier du XVIIIe siècle, à l’époque où les Cévennes étaient une région prospère. De véritables fortunes se sont faites grâce à la soie (la sériciculture en fait) et, plus tard, une activité miniaire de grande ampleur.

C’est dans un tel écrin que la ville a décidé de loger la bibliothèque, ce qui est un merveilleux signe de confiance dans le livre et la culture. Pour ne rien gâcher, la médiathèque a acheté mon livre d’ethnologie voyageuse sur les nomades irlandais. Après quelques furtives rencontres avec le conservateur, j’ai été invité à faire une présentation de ce livre en public. Ce sera l’occasion, si Dieu le veut, de vendre quelques exemplaires,car le sage précaire est un commerçant comme un autre. C’est ainsi qu’on vend des livres de nos jours : en bougeant ses fesses, en allant à la rencontre des lecteurs, en sensibilisant les acteurs de l’industrie du livre, bibliothèques, libraires, festivals en tous genres. Et surtout en n’oubliant pas les toute petites villes de nos régions, les sous-Préfecture de 4 000 âmes où les lecteurs se comptent quand même par centaines.

Je dis que si je pouvais être invité à de telles rencontres une fois par semaine sur l’ensemble de la France (plutôt qu’une fois par mois en moyenne, mon rythme actuel, trop limité aux régions parisiennes et lyonnnaises), je pourrais doubler, tripler, quadrupler mes ventes. La sagesse précaire doit en effet, pour survivre, bricoler aussi son propre modèle économique!

Fort de cette invitation, je vais voir le libraire du coin pour lui proposer de prendre en charge cette vente de mes livres. Je pourrais vendre mes propres exemplaires bien sûr, cela me ferait gagner beaucoup plus d’argent, mais il me paraît important de faire marcher le commerce de proximité. Dans les autres villes où je suis invité, les libraires eux-mêmes me demandent de passe par eux.

Or, la librairie de cette petite localité fonctionne d’autant mieux que le libraire est un homme grognon. Il parle à ses clients comme s’il n’avait pas besoin d’eux ( ce qui relève d’une sorte de dandysme commercial assez remarquable.) Il traite ses clients de haut : quand je lui ai montré mon petit livre sur les Travellers irlandais, il m’a dit l’avoir commandé pour lui-même mais ne pas vouloir le proposer à sa clientèle. Les gens d’ici n’achèterait jamais un tel livre : « Ici, les gens se foutent de l’Irlande, et ceux qui s’y intéressent, c’est du genre la chanson de Sardou sur le Connemara… »

Je lui demande à tout hasard s’il serait intéressé par cet événement à la médiathèque. Pas du tout, le libraire n’y voit aucune portée commerciale. « Si vous arrivez à en vendre trois, c’est le bout du monde. » Je suis tellement intimidé que je n’ose pas lui dire qu’à la minute où nous parlons, le double d’exemplaires ont été vendus, et ce uniquement par le bouche à oreille. J’ose encore moins insister sur le fait qu’il existe dans la population locale un intérêt marqué pour la musique irlandaise, pour la littérature des voyages et pour la culture gitane.

Un jour qu’il daigne m’adresser la parole, le libraire m’informe d’une autre chose intéressante : le diffuseur de ma maison d’édition lui ferait perdre de l’argent en frais de port, s’il devait commander quelques copies de mon bouquin, et qu’il lui restait des invendus. Donc il préfère ne même pas commander mon livre et se passer des éventuels acheteurs.

Finalement, il prend un exemplaire de Voyage au pays des Travellers, que je lui confie moi-même. S’il le vend, le libraire prendra ses 30%, mais si je l’en crois, il ne le vendra pas. Mon but, dans cette affaire, n’est pas tant de vendre cet unique objet, mais de faire en sorte que ce livre soit présent dans la seule librairie de la région, et que les lecteurs potentiels s’habituent à le voir, pour que le jour où ils en entendent parler, ils se sentent davantage portés à le lire.

Dans le même temps, je note que d’autres petits éditeurs, assez férus d’Irlande sont bien représentés sur les gondoles. Ce n’est pas un hasard, les éditeurs comme Sabine Wespieser expliquent que leur stratégie commerciale passe par le réseau des libraires. Et quand on voit la difficulté qu’il y a à rendre un livre présent dans une petite librairie d’une petite ville, on mesure le travail de longue haleine que représente le succès relatif des ouvrages obscurs. Et quand on parle de « réseaux des libraires », il faut penser à ceux qui vivent loin de Paris, dans les petits bourgs de quelques miliers d’habitants, les sous-préfectures inaccessibles par le train, où l’on ne trouve qu’une librairie, qui résiste en maugréant.

9 commentaires sur “La vie difficile du livre

  1. Monsieur, cette librairie ne vend aucune bande dessinée. Je subodore que Cochonfucius est un spécialiste éclairé de la chose.. Pas encore de billet qui parle de BD sur ce blog cependant, à moins que je me trompe?

    Sinon, du genre la chanson de Sardou sur le Connemara, Sardou disait récemment qu’elle avait été écrite en deux heures avec des potes à Paris, en piochant dans des prospectus publicitaires sur l’Irlande qui traînaient les qques noms irlandais évoqués et la trame historique. Comme quoi, hein.

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  2. Sage Précaire,produire un livre doir être passionnant dans ses attentes de publication. Avoir le courage et la persévérance d’en concrétiser l’un d’eux ne sera jamais mon cas.

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  3. Bah oui, dans le fond, à lire ce billet, est-ce vraiment nécessaire d’aller s’emmerder dans des bleds paumés où on écoute Sardou au lieu de lire le sage précaire?

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  4. Mes amis, ne soyons pas trop radicaux. La sagesse précaire est un exercice de modération grognonne. Si j’étais libraire, je crois que je serais un peu comme ce libraire. Oui, il y a des BD dans cette librairie, mais comme je n’y connais rien, je n’en parle pas.

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    1. Pour rester raccord avec le contenu de ton billet, permets-moi de te conseiller la lecture du prix BD des libraires 2011, l’album « Polina » de Bastine Vivès (Quoi que n’importe quel album de cet auteur dont je ne me lasserais pas de parler fasse l’affaire, tu pourrais commencer par le début avec « Le gout du chlore » par exemple).
      Je t’envie, j’aimerais ne rien connaitre à la BD et tout re-découvrir..

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