Connaissez-vous Jean Carrière ?

Je vous parle de Jean Carrière comme si tout le monde le connaissait, mais peut-être ne le situez-vous pas précisément sur la carte ? Et même, si ça se trouve, n’en ai-je pas parlé du tout sur ce blog depuis mes débuts de vie cévenole ?

Ce serait une grave lacune : les Cévennes comptent trois grands écrivains, André Chamson pour la littérature de l’entre-deux-guerres, et pour l’après guerre, Jean Carrière et Jean-Pierre Chabrol.

Carrière, donc, est le grand écrivain des Cévennes désertiques, désertées et deshéritées. Ces livres sont pleins de désespoir et de noirceur. Son grand roman, L’Epervier de Maheux (1972), raconte l’histoire de paysans quasi débiles, abandonnés des hommes et de la civilisation, dans le « Haut-Pays ».

Débiles, ces personnages le sont à la manière de ceux de William Faulkner, et leur simplicité permet de narrer des aventures au plus près de l’élémentaire. L’un des fermiers chasse un épervier bien trop haut pour lui, à l’aide d’un fusil bien trop pourri, et cette chasse est une sorte de symbole de l’infinie faiblesse de l’homme.

Mais la véritable raison de sa célébrité, c’est son Goncourt. Dans l’histoire de ce prix littéraire prestigieux, Jean Carrière est resté comme l’homme qui ne l’a pas supporté. Pour lui, ce prix fut une malédiction, un coup du sort qui l’a brisé intérieurement. En 1972, le succès est allé grandissant et la reconnaissance que le livre a connua a amené avec elle un lot de malentendus qu’il n’a pas supportés. Il voulait faire une littérature métaphysique, on voyait en lui un charmant auteur régionaliste!

Et le pire, c’est que ce n’est pas entièrement faux : on lit Jean Carrière par amour pour les Cévennes, à la différence de Faulkner, que l’on admire même si l’on se fout de l’Amérique sudiste.

De plus, c’est pendant les célébrations et la tournée des librairies suivant la récompense qu’Edmond Carrière, le père de l’écrivain, est mort. Il en a conçu une sorte de culpabilité, et a accusé le prix Goncourt d’en être responsable.

Résultat : sa dépression a duré des années et il n’a rien écrit pendant 15 ans. La France littéraire avait cru découvrir un joyau en formation, elle perdit un auteur provincial trop fragile.

Jean Carrière est retourné vivre dans les Cévennes, près de Cambrieu, et a écrit d’autres livres intéressants. La Caverne des Pestiférés, en particulier, dont je parlerai une autre fois. Mais il n’a plus jamais connu le succès. Autant le public et la critique s’étaient enflammés pour L’Epervier de Maheux, autant ils restèrent de marbre pour toutes les autres publications. Son succès reste une parenthèse tragique et fantomatique dans une vie d’études et de labeur.

7 commentaires sur “Connaissez-vous Jean Carrière ?

  1. L’action du livre de Carrière est située sur la Can de l’Hospitalet. Marc Lemonnier, un Cévenol d’adoption qui réside depuis des années dans ce haut pays des Cévennes (et qui tient un site d’une remarquable richesse), a « mené l’enquête » sur les lieux réels qui ont pu inspirer le livre, retrouvés à travers ses propres promenades tout autour de chez lui… C’est passionnant. 😉

    http://www.reveeveille.net/un_ecrit.aspx?idecrit=389

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  2. Très cher, je ne connais pas J.Carrière, cependant il faudra bien qu’ici aussi il y ait l’été: j’ai regarni mes balconnières de jolies fleurs de toutes les couleurs, toutes de serres; on n’aime pas ça mais il n’y a rien à faire, c’est ça l’Amérique du Nord, mais toi tu ne connais pas encore le temps ni la température d’ici…

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    1. Jean Carrière aimait d’ailleurs beaucoup l’Amérique du nord. Il y est allé souvent, il y a eu une relation passionnelle avec Sigourney Weaver, il l’évoque souvent dans ses romans et ses récits. Canada et Etats-Unis furent ses grandes respirations.

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  3. L’épervier de Maheux est sorti en 1972. J’avais 12 ans et l’ai lu d’une traite. Ce fut sans doute mon premier vrai contact avec la littérature. Si jeune que j’étais, j’avais été sensible, je m’en souviens, à ce côté tragique des personnages, cette manière de dire le désespoir sous-jacent de toute vie. A l’époque, je ne connaissais pas les Cévennes.

    Jean Carrière écrivait son désespoir mais les gens ont surtout vu dans son livre le côté « nature sauvage ». C’était l’époque où les Parisiens quittaient leurs bureaux pour aller élever des chèvres dans le Larzac. Il y a donc eu une sorte d’incompréhension du message de l’écrivain.

    Pour moi, ce n’est pas du tout un écrivain régionaliste, même si tous ses livres sont ancrés dans une région bien précise. C’était avant tout un solitaire qui écrivait dans le silence (et donc un écrivain). Avec le Goncourt, on lui a demandé de devenir un homme public, ce qui n’a plus rien à voir avec le plaisir d’écrire.

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