Les Formules de Jean Carrière

Très étonné, à la lecture de L’Epervier de Maheux, de trouver tant d’expressions toute faites, proverbiales ou fixes. C’était donc, apparemment, des habitudes acceptables à l’époque. Aujourd’hui, on dirait que c’est une sorte de faute stylistique. Quelques exemples en un nombre très restreint de pages :

« il gèle à pierre fendre » (p. 146), « une allure d’enfer » (p. 147), « Loup ou pas, on a pris le taureau par les cornes » (p. 148), « faire feu de tout bois » (p. 148), « les voilà partis dare-dare » (p. 148), « il est ici mi-figue, mi-raisin » (p. 149), « une incompatibilité qui donne froid dans le dos » (p. 149).

Ou alors, il faudrait jouer avec ces expressions, les utiliser de façon expresse pour s’en moquer, ou pour mettre en scène un personnage qui ne réfléchit pas par lui-même.

D’ailleurs, ces expressions sont tirées des longs chapitres d’exposition où le narrateur décrit la région, les hommes, le contexte, afin que le lecteur s’imprègne d’une ambiance de tragédie. Et les paragraphes qui contiennent ces expressions se terminent par ce constat lugubre :

« De l’os partout, un soleil africain, des ombres qui ont la fraîche amertume de l’Armorique : voilà le Haut-Pays. Les vieux meurent, les enfants s’en vont, les maisons se ferment : voilà son histoire. » (p. 150)

En effet, on entre de plein pied dans un enfer sur terre. Les Cévennes, c’est l’Afrique sans exotisme et sans paludisme, le désert sans oasis et sans bédouins, le vide sans les explorateurs et sans l’errance qui lui donneraient un semblant de sex appeal.

Alors, après tout, cela justifie peut-être l’usage exagéré d’expressions fixes, pour insister sur l’assèchement de la langue : les formes proverbiales pourraient être considérées comme des pétrifications de la pensée, des mécanisations, des robotisations soudaines qui transforment la parole vivante en éléments de langage rigides, elles figurent à leur manière la désertification du paysage dont parle le romancier.

3 commentaires sur “Les Formules de Jean Carrière

  1. Etonnante coïncidence, j’ai commencé moi aussi la lecture de ce « classique », acheté d’occasion chez Gibert, il y a quelques jours. 😉

    Et je peine déjà au bout de quelques dizaines de pages. 😦

    Je n’avais pas remarqué le point que tu soulignes, en revanche je suis déjà fatigué d’un style qui manque totalement de fluidité et de rythme (voire carrément… de musique). Je trouve ça pénible à lire, il va falloir que je me force pour la suite…

    PS: si j’avais été le correcteur de Carrière, je lui aurais rajouté des virgules supplémentaires dans quasiment chaque phrase !

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  2. Cher Narvic, ce n’est pas une coïncidence, si j’en juge tes précédents commentaires, qui témoignent d’un intérêt, et même d’une science certaine, concernant les Cévennes.
    Mais c’est vrai que Carrière est d’une lecture étonnante, étrange. On se prend à penser que les années 70 étaient plus éloignées de nous que nous ne le pensons.

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