Devenir propriétaire quand on est précaire

Hier, le notaire d’une petite ville des Cévennes m’a envoyé un courriel pour me dire enfin la somme exacte que je devais envoyer à son office pour devenir l’heureux propriétaire d’un appartement dans cette charmante sous-préfecture du Gard.

Je lisais à ce moment là Dans le désert de Julien Blanc-Gras, au café Caribou du centre commercial de Mascate. J’ai fini mon chapitre et mon cappuccino, puis me suis dirigé calmement vers la branche de Bank Muscat la plus proche.

En procédant à ce virement bancaire, je vidais toutes les économies qui se trouvaient sur mon compte en banque. En effet, ce compte était exclusivement lié à mon emploi à l’université de Nizwa. Il correspond à l’argent que j’ai gagné pendant cinq ans, de 2015 à 2020. Pendant cette période, j’ai vécu sans me priver de rien. En puisant dans ce compte, je me suis logé, j’ai acheté une voiture, j’ai visité les paysages les plus remarquables d’Arabie, je me suis nourri, je me suis marié, j’ai fait des voyages avec ma chère et tendre, je ne me suis rien refusé.

Au bout de cinq ans, mon employeur m’a remercié pour de sombres raisons que je raconterai en temps et en heure. Ce compte en banque cessa donc d’être approvisionné, mais il n’était pas à zéro, il restait un résidu. Or, transférer cet argent sur mon compte courant français eût coûté très cher en commission bancaire.

Le hasard fit bien les choses. Mon frère cévenol que les lecteurs de La Précarité du sage connaissent bien, m’informa qu’un appartement intéressant était en vente dans sa petite ville. Je l’ai acheté sans le visiter, faisant une confiance aveugle à mon frère. L’appartement est vieux, mais il a du « potentiel », et il possède une belle terrasse en bordure du parc des châtaigniers.

J’y ferai cet été quelques travaux de rénovation et le tour sera joué. Le but de cette entreprise n’est pas de vivre à partir de maintenant en Cévennes, mais d’être enfin propriétaire de quelque chose que je pourrai appeler « chez moi ». Mettre un toit sur ma tête au cas où tout s’effondrerait, où je n’aurais plus de travail, où l’on me chasserait de partout.

Le sage précaire devient propriétaire, cela le rend un peu moins précaire, donc un peu moins sage.

Ce qui me plaît dans cette transaction, ce sont les vases communiquant exactement entre mon compte omanais et celui du notaire français. Aucun endettement, aucun enrichissement. Je dépense tout l’argent gagné pendant cette expérience de cinq ans et je tourne la page. Il ne me reste rien en Oman que des souvenirs, et comme par magie, les clés d’un logement modeste m’attendent en France.

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