Une rentrée 2022 chargée

Je ne vous ai pas écrit depuis de longues journées car mes semaines sont devenues singulièrement chargées. Après un an à vivre en montagne avec ma douce et tendre, il fallait retourner sur le marché de l’emploi et gagner quelques graines pour se refaire la cerise.

J’ai donc eu la divine surprise de trouver un emploi partiel de professeur de philosophie dans un lycée français d’une ville d’Afrique. C’est mon ami Ben, bien connu des lecteurs de ce blog, qui m’a offert cette opportunité sur un plateau. Son ami Quentin, moins connu des lecteur de ce blog, était proviseur là-bas et était à la recherche d’un profil comme le mien.

Pendant l’été, une Académie Internationale m’a contacté pour un rendez-vous. Nous nous sommes mis d’accord et, depuis ce mois-ci, j’enseigne la philosophie, le français et l’histoire-géographie dans un lycée « sport-études » de la région montpelliéraine.

Au surplus, j’anime un atelier d’écriture dans la médiathèque du Vigan.

Autant que mes journées sont chargées et que mon cerveau est en ébullition. Je dois remplir les obligations de quatre programmes de l’Éducation nationale, distribués dans trois disciplines littéraires très différentes. Cela demande une grande souplesse intellectuelle et beaucoup de rigueur. Des qualités que le sage précaire n’a jamais prétendu posséder.

La passion populaire pour le bruit

Le bruit de nos villes est extraordinaire. Je ne peux pas croire que les gens subissent ce bruit ; je pense plutôt qu’ils en jouissent d’une certaine manière. Nous le savons pour l’adolescent : le jeune a besoin de crier, de prendre de la place, de rire en meuglant. L’adolescent prend place dans le monde en bramant, en emplissant l’espace de son bruit intime, sans doute pour le dominer et pour dominer ses propres angoisses.

C’est la raison pour laquelle les adolescents aiment les moteurs et les vélomoteurs. Les mobylettes font un raffut du diable et l’enfant juché sur sa bécane jouit de ce bruit, ça le rassure de quelque chose. La vie est trop puissante pour ses petites antennes, il a besoin de l’accompagner d’un barouf qui ne l’assourdit nullement. L’oreille de l’adolescent, on le sait, ne perçoit pas de la même manière que celle de l’enfant et celle de l’adulte.

Les communautés ont aussi un certain amour du boucan.

Au Vigan, par exemple, c’est la fête foraine ce mois-ci. Dans le Dauphiné de mon enfance, on appelait ça « la vogue ». Autos tamponnantes, stands de tirs, chi-chi et pommes d’amour. La couleur rose domine dans une explosion de couleurs chaudes. Les musiques sont tonitruantes ; pour moi, j’associerai toujours les fêtes foraines avec les tubes italiens des années 1980, Lasciatemi cantare.

Entre la fête foraine et la vieille maison de maître où nous habitons, il n’y a qu’un petit parc de beaux arbres. Nous profitons donc des effets sonores, des cris des enfants, des sonneries de toutes sortes qui font la joie et l’habillage sonore du peuple qui s’amuse.

Mais cela ne s’arrête pas là. Le matin, les éboueurs s’arrêtent près de chez nous pour vider les poubelles et ils semblent prendre du plaisir à le faire en vacarme. Ils accompagnent leur noble ouvrage de bip bip joyeux qui ne peuvent être que des appels vibrionnants au réveil, ou mieux, des chants de salutation au soleil qui se lève.

Ce qui m’étonne le plus, les soirs et les matins au centre ville, ce sont les équipements qui nettoient la voirie. On ne passe plus un coup de balai, c’est devenu vieux-jeu et probablement suspect. On fait traîner de gros véhicules qui font peu de nettoyage mais dont la masse sonore interdit toute conversation. C’est extraordinaire : les Français font silence pour contempler les techniciens de surface qui passent et repassent dans les rues, que ces dernières soient propres ou sales.

L’autre matin, je buvais un café en terrasse et j’étais terrassé par un nouveau bruit de moteur saturé. C’était le patron du Café des Cévennes qui se débarrassait de quelques feuilles mortes. Incapable de me concentrer sur le journal, j’ai levé la tête et ai compté : ce monsieur passait la soufflerie pour exactement quatre feuilles mortes qui l’ont occupé plus de deux minutes. Il y avait sur son visage un sérieux tout à fait satisfait.

J’appelle cela l’amour du bruit.

Une chauve-souris dans la chambre

À ma grande surprise, Hajer n’a pas eu très peur de la chauve-souris qui tournoyait au-dessus de notre lit. Elle qui crie et panique devant un lézard ou un insecte, elle était raisonnablement effrayée devant le mammifère volant qui, moi, me faisait beaucoup plus d’effet qu’un gentil lézard.

Le grand problème avec une chauve-souris, c’est qu’elle sait éviter vos coups mais ne comprend pas que les fenêtres sont grand ouvertes sur leur passage. Ce con d’animal faisait des tours dans notre chambre, manifestement apeuré, et ne parvenait pas à trouver la sortie alors que nos fenêtres sont immenses.

Hajer est sortie de la chambre et m’apportait des choses qu’elle jugeait utile à la tâche qui m’incombait de faire sortir le chiroptère : une chaise et un balai. Pour Dieu sait quelle raison, ma chère et tendre pensait qu’un balai était approprié. Et une chaise ? Que pouvais-je faire d’une chaise.

J’ai pris un linge pour toute arme et je lançais des coups dans l’espace. Mon but n’était pas de toucher la chauve-souris mais de l’envoyer vers l’une des fenêtres, ne serait-ce qu’avec le souffle provoqué par mes coups dans l’air. Je transpirais à grosses gouttes et perdais la partie. L’animal tournait, tournait dans la chambre.

Après une demi-heure de bagarre, elle a fini par faiblir et elle a reçu un coup. Mon linge l’a heurtée par inadvertance et elle fut assommée dans les valises qui sont toujours entreposées dans notre chambre. Hajer est rentrée, attristée de la voir souffrir. Je l’ai mise dans le linge et l’ai jetée dehors. Nous ne savons pas si elle est morte ou si elle a pu survivre.

Plus tard, dans le lit, Hajer regrettait que nous ayons fait du mal à la chauve-souris. Elle l’avait trouvé toute mignonne.

La reine des Châtaigniers est toujours vivante

La reine d’Angleterre vient de mourir. Ma voisine, elle, est toujours vivante, alors qu’elle est née un mois avant Elizabeth II. Ma voisine est plus âgée que la reine et personne n’en dit mot.

Il se trouve que l’été a été très difficile pour notre voisine et qu’elle est aujourd’hui bien faible. J’espère qu’elle ne va pas rejoindre les rois et les reines au paradis des souverains.

Notre anniversaire de mariage

Il y a six ans, à la rentrée des classes, Hajer et moi nous donnâmes l’un à l’autre.

Nous ne nous sommes pas mariés exactement ce jour-là, le 9 septembre 2016, mais vous savez ce que c’est chez les Arabes : on fait une fête pour ceci, une fête pour cela, on s’habille comme ceci tel jour, comme cela cela un autre jour. Au bout d’une semaine, vous êtes marié, et votre vie ne ressemblera plus jamais à celle que vous aviez avant.

Depuis, l’anniversaire de mariage est pour moi la fête que j’ai envie de célébrer. Je n’aime pas l’anniversaire de ma naissance car je me vois vieillir. Quand j’atteindrai 90 ans, mes anniversaires seront des réjouissances peut-être, car il y aura de vieux rigolards qui diront : « encore un effort pour atteindre le centenaire ! » Avant cela, il n’y a rien à fêter dans le simple fait d’avoir un an de plus.

En revanche, l’anniversaire de mon mariage, c’est la célébration de ma vie nouvelle, ma vie en couple, c’est un grand changement pour moi. Vivre avec une femme est une aventure tout à fait extraordinaire.

Tous les jours de cette semaine, donc, j’essaie de trouver des marques de célébration. Un gâteau par ci, une déclaration par là. Je fais des ébauches de discours qui gonflent ma moitié. Dès qu’Hajer sort sa carte de crédit pour payer quoi que ce soit chez Super U ou chez Lidl, je m’empresse : « Range ta carte. C’est notre anniversaire de mariage ». C’est moi qui rince.

Aujourd’hui c’est la foire au Vigan. Outre les croissants que je suis allé chercher à la boulangerie, j’ai annoncé à ma douce : « Tu prends tout ce que veux à la foire, c’est notre anniversaire, je t’offre tout ce que tu veux ! » Elle a pris un drap housse et deux bandeaux pour cheveux.