La vie des hommes infâmes et le sage précaire

Une réflexion sur Mathurin Milan et l’immortalité de l’âme.

En lisant La Vie des hommes infâmes de Michel Foucault, je me suis arrêté sur un passage concernant Mathurin Milan, un homme né en 1707 :

Sa folie a toujours été de se cacher de sa famille, de mener à la campagne une vie obscure, d’avoir des procès, de prêter à usure et à fonds perdu, de promener son pauvre esprit dans des routes inconnues, et de se croire capable des plus grands emplois.

N’est-ce pas un calque de la vie du sage précaire, mais avec trois siècles d’avance ? Moi aussi je me crois capable des plus grands emplois, avec mon pauvre esprit, et ce depuis ma campagne obscure.

Je dois admettre que je ne partage que quelques traits avec Milan. Je n’ai jamais prêté, ni à usure ni à fonds perdus, car je n’ai jamais prêté quoi que ce soit. Je n’ai jamais eu de procès non plus, bien que je pense que si j’avais vécu au XVIIIe siècle, j’aurais sans doute eu de nombreuses occasions de passer du temps en prison.

Foucault, dans son analyse des « hommes infâmes », nous invite à réfléchir à cette marginalité qui n’est pas simplement une conséquence de la folie, mais plutôt une forme de résistance ou d’échec à se soumettre à des modèles sociaux bien établis. Il oppose les « infâmes » – ceux qui mènent une existence obscure, vouée à l’invisible, à la précarité sociale – aux « faux infâmes », comme les grands criminels qui, eux, du fait de leur criminalité, parviennent à devenir des légendes ou des figures emblématiques dans l’imaginaire collectif.

Les « faux infâmes », ces criminels qui se sont forgé une réputation, ont parfois atteint une forme de gloire par leur transgression. Ils ont défié les normes sociales et, par leur audace, ont laissé une trace dans l’histoire. Milan, en revanche, appartient à une autre catégorie : celle de ceux qui échouent à sortir de l’anonymat et de la marginalité. Ils sont invisibles, « infâmes » non pas par leurs actes spectaculaires, mais par leur échec à s’intégrer dans le grand récit de la société.

Foucault, en parlant des hommes infâmes, nous dit que leur existence est parvenue jusqu’à nous du fait d’un éclat de lumière qui fut produit par leur interaction avec le pouvoir. Procès, prison, administration, registres et procès verbaux. C’est là aussi, pensons-nous que gît l’espoir d’une immortalité de la sagesse précaire.

3 commentaires sur “La vie des hommes infâmes et le sage précaire

  1. J’ai, dans la rue en bas de chez moi, le souvenir d’hommes infâmes à la façon de Michel Foucault :

    « 1758.

    1°. Adrien Badou, âgé de 23 ans, amidonnier, né à Grainville-la-Teinturière.

    2°. Nicolas Bertin, âgé de 23 ans, amidonnier, né à Sainte-Beuve-aux-Champs, diocèse de Rouen, demeurant rue des Chartreux, paroisse de Saint-Vivien de Rouen.

        Un dimanche qu’ils avaient bu à l’excès, au Mont-Renard, en rentrant le soir à Rouen, par la porte Cauchoise, ils eurent dispute avec plusieurs ouvriers ; Badou, furieux et passé de boisson, tua, d’un coup de couteau, dans la rue des Bons-Enfans, le nommé Bédeleau, l’un d’eux. »

    (Histoire du privilège de Saint Romain, par Amable Floquet, 1833, tome 2, Liste des prisonniers, Dix-huitième siècle, page 525.)

    Le privilège de Saint-Romain permettait aux chanoines de la cathédrale de Rouen de grâcier chaque année, le jour de l’Ascension, un condamné à mort, ou plusieurs condamnés ensemble. Il a été exercé jusqu’en 1790. Amable Floquet, greffier au Palais de Justice, a collationné tout ce qu’on peut savoir, et en particulier les bénéficiaires pendant trois siècles, traversée de la violence des gens ordinaires de ces temps-là. https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_du_Privil%C3%A9ge_de_Saint_Romain téléchargeable.

    (J’avais cru que le Sage Précaire n’écrivait plus, puisque je ne recevais plus d’avis. Et puis la mécanique des messages s’est remise en marche, et je viens de le lire.)

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