
J’ai longtemps théorisé la question de la médisance, des gossips, des commérages, du fait de dire du mal de ses amis. Pendant la première partie de ma vie, j’ai sincèrement pensé que, au fond, ce n’était pas forcément une mauvaise chose. Qu’il ne fallait pas toujours prendre ces paroles au premier degré.
Je voyais dans cette activité, a priori néfaste, une forme de régulation du corps social. Une manière, pour les uns et les autres, de se libérer de certaines pressions. Une façon aussi de rendre plus humains celles et ceux qui nous paraissent supérieurs, trop lisses, trop idéalisés.
Il y avait également cette idée paradoxale que, lorsque l’on devient soi-même l’objet de mauvaises paroles, ou de rumeurs, on reste malgré tout vivant dans le groupe, présent, inscrit dans le tissu social.
Cette intuition me touchait particulièrement, car depuis mon enfance, ma problématique n’a jamais été d’être le meilleur, ni le chef, ni le dirigeant. Ce que j’ai toujours cherché, dans les lieux et les communautés où je me trouve, c’est d’y avoir une place reconnue. De m’y sentir chez moi. D’y trouver une forme de famille. Que mon rôle soit identifié, même modeste, que l’on compte sur moi pour le petit travail que j’ai à accomplir. Que ce soit dans une équipe de football, dans une troupe de théâtre ou dans une administration culturelle.
Ainsi, lorsque je revenais dans une région ou dans un milieu où l’on parlait encore de moi, parfois très mal, je constatais quelque chose d’étrange : malgré tout ce qui avait été dit, on continuait à me proposer des choses intéressantes, à me faire confiance, à m’associer à des projets. Comme si, à travers ces paroles négatives, quelque chose de positif s’était tout de même transmis : l’idée que je valais la peine d’être connu.
Aujourd’hui, en ce début d’année 2026, je ressens le besoin de nuancer profondément cette position.
Il y a sans doute une forme de sagesse à chercher comment réduire, même légèrement, le flot de paroles négatives. Car ces paroles ne peuvent rester anodines que lorsqu’il existe une structure solide : une organisation claire, un cadre juridique, un management assumé, des instances capables de trier, de relativiser, de remettre les choses à leur juste place.
Dans ce cas-là, les commérages restent ce qu’ils sont : une logorrhée superficielle, sans véritable pouvoir. Mais là où la structure fait défaut, là où le management est absent ou défaillant, ces paroles deviennent profondément persuasives. Elles remplacent les opinions réelles, façonnent les représentations, et finissent par désorganiser gravement les collectifs.
On voit alors des individus se mettre à croire aux ragots, jusqu’à fragiliser des personnes, parfois jusqu’au point de rupture, voire de destruction personnelle. Et c’est l’organisation elle-même qui se délite.
C’est pourquoi je suis aujourd’hui plus enclin à relire, à méditer certaines sagesses anciennes. À reprendre notamment le Coran, et en particulier la sourate An-Nour (La Lumière), où il est clairement rappelé combien il est important de freiner les médisances, de ne pas leur laisser libre cours.

J’ai longtemps pensé que cette insistance relevait d’un manque de sens anthropologique. Je crois désormais que c’est l’inverse : il s’agit d’une sagesse profonde, forgée dans des contextes tribaux où, en l’absence de système juridique solide, la parole pouvait tuer.
Dans ces contextes, la rumeur peut détruire un individu, pousser au suicide, mais aussi anéantir le groupe lui-même en le lançant dans des querelles fratricides interminables. Les Arabes ont un mot par évoquer cette ambiance de conflit qui peut aller de la zizanie au sein d’un couple jusqu’à la guerre civile : la Fitna.
Le coran insiste sur ce point : celui qui calomnie une femme fidèle à son mari sera châtié aussi lourdement que celles et ceux qui auront commis l’adultère. Les traditions prophétiques rappellent des scènes où Mahomet refuse d’écouter des médisances. Si tu as cru voir tel ou tel se comporter en porc, tu aurais dû te détourner et recouvrir ton frère avec ton propre manteau.
Le chef du village ou de la tribu, en effet, tâche de réduire le niveau de ragots, et c’est une tâche bien difficile car les gens y prennent un plaisir mauvais et toxique. C’est dangereux comme de l’alcool ou de la drogue. Les gens adorent médire et si on ne les freine pas ils sont incapables de se maîtriser et ils voient s’effondrer les liens sociaux sans se rendre compte qu’ils en sont responsables. J’ai vu plusieurs personnes perdre leur emploi ces dernières années sans autre raison que l’acharnement des messes basses.
C’est ainsi que j’interprète les premiers verset de la sourate An Nour : éviter la médisance n’est pas une posture morale naïve. C’est une condition de survie collective.
La mauvaise parole est une arme cruelle qui déverse son fiel d’abord en nous.
Il y a cette fameuse phrase de Jules Romain ; »Les esprits d’élite discutent des idées, les esprits moyens discutent des événements, les esprits médiocres discutent des personnes. »
Quant à moi, je pense que les esprits visités par l’esprit parlent de l’Esprit.
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Le langage est un armement, il ne faut pas en improviser l’usage s’il implique une autre personne.
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