L’amour suspect de notre langue : Daudet, Duteil et Mélenchon

Il existe en France un amour renfrogné pour la langue française. Un amour souvent présenté comme une évidence, presque comme un fait naturel. Pourtant, il m’a toujours paru un peu suspect. Et depuis que les identitaires crachent sur Jean-Luc Mélenchon qui célèbre la francophonie, la suspicion est totale : les amoureux de la langue française sont d’absurdes nationalistes.

Je me souviens déjà de ce sentiment dans les années 1980, quand Yves Duteil chantait La langue de chez nous. La chanson était célébrée comme un sommet de poésie. L’Académie française lui remettait un prix, Bernard Pivot l’invitait, et l’ensemble du dispositif culturel national validait l’idée qu’il s’agissait là d’un hommage sublime à la langue française. Mais quelque chose sonnait faux, ne serait-ce que le tout premier vers :

C’est une langue belle avec des mots superbes

Quel début de chanson merdique. Après il fera rimer « superbes » avec « fines herbes » et prétendra que notre langue sent le fromage de chèvre depuis le Mont Saint-Michel jusqu’à la Contrescarpe… Ça sent bon chez les Duteil. Voilà qui donne envie d’apprendre la langue de Molière.

Chez les agents de la télévision, en effet, on s’enthousiasmait de cette franchouillarde poésie pleine de fierté idiote devant une langue qui est aussi belle que les autres langues. Cette accumulation d’enthousiasme, cette solennité autour de la langue, avaient quelque chose d’un peu gênant.

À l’époque, la France tentait encore de se présenter comme une grande puissance culturelle, alors même que le centre de gravité du monde s’était déplacé vers les États-Unis. Cet amour proclamé de la langue ressemblait moins à une assurance tranquille qu’à une compensation. Comme si l’on se raccrochait à la langue au moment où d’autres formes de puissance échappaient.

Souvenez-vous, c’était l’époque miterrandienne où l’on parlait avec raison de l’exception culturelle. La diplomatie française militait pour que les biens culturels tels que le livre, le cinéma et la chanson, puissent être soutenus par les États sans que cela soit pris pour des coups de canif dans le dogme de la libre concurrence. Les Anglais et les Américains, pour discréditer cet effort de résistance à l’ultra-libéralisme, appelaient cela « l’exception française ». Ce sobriquet était là pour faire de nous d’arrogants défenseurs de la culture française. Nos nationalistes l’ont pris à leur compte et se sont trouvés confortables avec l’idée qu’il y avait une « exception française ».

Yves Duteil continue sa chanson avec un couplet sur le Québec, comme si notre langue n’était parlé qu’en France et en Amérique. Pas un mot sur l’Afrique. Pire, il désigne la francophonie américaine comme « une bulle de France au pays de la neige », ce qui ne peut qu’énerver nos partenaires québécois qui tendent au contraire à prendre des distances avec la France. Eux sont les premiers à affirmer que cette langue leur appartient. Mélenchon prend le contrepied de Duteil dans son éloge de la « langue commune » et a probablement raison de travailler la matière linguistique dans son programme politique en s’éloignant de tout francocentrisme. Cette langue est à tous ceux qui s’en emparent et n’est en rien une bulle de France. Elle ne sent pas plus le fromage de chèvre que la mloukhia et le rougail morue.

Il n’y a pas plus de belle langue que de beurre en broche.

J’ai retrouvé ce même cliché plus tard, en Chine, chez mes étudiants des universités de Nankin puis de Shanghai. Beaucoup disaient avoir choisi le français parce que c’était « la plus belle langue du monde ». En réalité, ils reprenaient presque mot pour mot ce qu’ils avaient appris à l’école, en traduction chinoise, en lisant La Dernière Leçon d’Alphonse Daudet. Ce texte a profondément marqué les lecteurs chinois. On y voit un instituteur annoncer à ses élèves qu’ils n’auront plus jamais cours en français, que désormais la langue de l’école sera l’allemand, parce que la France a été battue en 1870. L’homme finit par pleurer devant les enfants, ou retenir ses larmes, je ne m’en souviens pas.

Les Chinois se sont reconnus dans cette nouvelle. Ils y ont vu leur propre histoire : un peuple convaincu que sa langue, sa poésie, sa culture sont les plus belles du monde, mais dominé par d’autres, technologiquement et militairement plus puissants. L’idée que l’Occident possédait la technique mais pas l’âme de la Chine leur parlait directement.

Cela amène à une hypothèse inconfortable : cet amour excessif pour sa propre langue n’est peut-être pas un signe de force, mais de faiblesse. Une fierté déplacée, qui masque un sentiment de défaite. On se raccroche à la langue quand le reste ne tient plus.

J’ai évoqué cette idée à Hajer. Elle m’a simplement répondu : « C’est exactement la même chose avec nous et la langue arabe. »

Cela m’a confirmé que ce rapport passionnel à la langue n’est ni spécifiquement français, ni même exceptionnel. Il apparaît souvent chez ceux qui ont perdu autre chose, et qui transforment la langue en refuge, en symbole, parfois en mythe.

Et tandis que le parti de gauche LFI essaie de bâtir un espoir populaire dans une langue française qui peut se créoliser tout en s’enrichissant, les partis de la réaction s’arc-boutent sur une prétendue pureté de la langue, dont on ne saurait être trop fiers et que, bizarrement, « les autres pays nous envient ».

4 commentaires sur “L’amour suspect de notre langue : Daudet, Duteil et Mélenchon

  1. Bien sûr que les amoreux de la langue française ne sont pas d’absurdes nationalistes ! Je pense que Melenchon lui-même devrait se compter parmi eux, à très juste titre. Quand à la dernière classe de Daudet, il faut dire qu’elle se passe en Alsace, ce qui est quand même bien particulier. Et la langue française y est déja symbole de résistance à l’occupant. Voici la fin

    De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s’il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d’école… Pensez ! depuis quarante ans, il était là, à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s’étaient polis, frottés par l’usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu’il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu’au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d’entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles ! car ils devaient partir le lendemain, s’en aller du pays pour toujours.

    Tout de même, il eut le courage de nous faire la classe jusqu’au bout. Après l’écriture, nous eûmes la leçon d’histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le ba be bi bo bu. Là-bas, au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu’il s’appliquait, lui aussi ; sa voix tremblait d’émotion, et c’était si drôle de l’entendre, que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah ! je m’en souviendrai de cette dernière classe…

    Tout à coup l’horloge de l’église sonna midi, puis l’Angelus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres… M. Hamel se leva tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand.

    « Mes amis, dit-il, mes amis, je… je… »

    Mais quelque chose l’étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.

    Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put :

    « VIVE LA FRANCE ! »

    Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main, il nous faisait signe :

    « C’est fini… allez-vous-en. »

    Aimé par 1 personne

  2. Dire que la langue française est belle, c’est comme dire que l’italien sonne bien, l’allemand est guttural, l’esquimau est beau ou le swahili joli, est-ce que ça nous apprend quelque chose ? Il y a un sûrement en français un vocabulaire rigolo, des conjugaisons intéressantes, on peut dire que le français est très difficile à apprendre, même les natifs s’y perdent entre les verbes irréguliers en terminaison et en radical, les genres non binaires comme sentinelle, etc. Ce matin encore je me demandais si on peut employer « mélioratif » à tout va comme les font nos amis les profs de lettres,  pourquoi on amène ou si on emmène, etc.

    Ce qui est frappant, c’est que quand on se demande quels sont les problèmes ou d’éventuels défauts de la langue française, tout le monde va répondre que c’est la faute des anglicismes, de la baisse de niveau, de la nullité des profs, de l’invasion de la barbarie, etc… jamais que ce sont les incohérences monstrueuses et l’arbitraire de la grammaire, les ténèbres de la conjugaison, l’obsolescence du vocabulaire. C’est toujours la faute des autres.

    J’ai souvent entendu des Africains dire que le français écrit ne mérite pas d’être appris comme on le fait à l’école, personne n’utilise plus le subjonctif et le « on » replace tous les pronoms personnels. « Y a encore quoi ? » remplace avantageusement : « Que vous arrive-t-il ma chère ? » Quant au français oral, parlé par des français il est extrêmement monocorde et nasillard, en un mot : extrêmement laid à entendre. A côté du lingala ou même de l’anglais, y a pas photo.

    Je pense que tous les peuples pensent que leur langue est belle, comme un enfant trouve que sa maman est belle ou comme personne ne se trouve lui-même bête. On habite une langue et bien sûr on n’insulte pas sa maison pas plus qu’on n’insulte sa maman. Il serait plus intéressant de savoir s’il y a des gens qui trouvent que leur propre langue est laide. Je me souviens de Polonais croisés quand j’étais jeune qui reconnaissaient volontiers la laideur intrinsèque de leur propre langue, pleine de chuintements et de zozotements. Je ne sais plus s’il n’y a pas quelque chose là-dessus chez Gombrowicz. Ils avaient une blague à ce sujet : Dieu, lors de la création, ayant attribué une langue à chaque peuple, n’en avait plus pour les Polonais. Il décida de prendre un bain pour se détendre et eut un vent dans l’eau, bien naturel après tous ses efforts, dont le son créa la langue polonaise. Mais c’est une exception

    Aimé par 1 personne

    1. C’est un bon sujet d’étude : qui pense que sa langue est laide ? Pas mal de Belges trouvent le néerlandais horrible, même des Flamands. C’est pourquoi ils font d’excellents écrivains peut-être, et je ne pense pas qu’à Cees Noteboom.

      J’aime

Répondre à djeannerod Annuler la réponse.