Lorsque Éric Vuillard reçoit le prix Goncourt pour L’Ordre du jour, on a tous été contents car Vuillard méritait d’être reconnu, or à la lecture, je me dis que son dernier opus, Les Orphelins, le méritait davantage.
Car c’est bien Les Orphelins : une histoire de Billy the Kid qui résonne comme un véritable chef-d’œuvre.
Défaire les mythes, écrire les vies minuscules
On retrouve dans Les Orphelins ce qui fait la signature de Vuillard : un travail minutieux sur l’histoire, une enquête presque obsessionnelle, et surtout cette capacité rare à redonner vie aux existences oubliées. Il poursuit ici son exploration des « vies minuscules », mais avec Billy the Kid, il ne s’agit pas seulement de revisiter une figure historique. Il s’agit de la déconstruire.
Vuillard nous montre un personnage bien loin de la légende : non pas un héros, mais un gamin perdu, un vagabond sans envergure, un petit délinquant abandonné, mort presque par accident. Rien d’épique en apparence.
La fabrique d’un mythe
Là où le livre devient fascinant, c’est dans sa manière de révéler comment une société fabrique ses héros. À travers une mosaïque de témoignages, d’archives et de récits, Vuillard démonte la mécanique qui transforme un insignifiant cow-boy en figure mythologique.
On voit apparaître tout un système : éditeurs, récits populaires, imaginaire collectif… une véritable industrie du mythe, déjà liée à une économie du spectacle. Billy the Kid devient alors une espèce de personnage à la fois burlesque et iconique, chaplinesque, comme une version sombre et réelle d’un héros de bande dessinée.
Ce n’est plus l’histoire d’un homme. C’est l’histoire d’une fabrication.
Une résonance contemporaine
Mais la véritable force du livre est encore plus loin. Derrière l’Amérique du XIXe siècle, c’est notre présent que Vuillard interroge. Car ces « orphelins » de l’Amérique coloniale, ces jeunes livrés à eux-mêmes, trouvent un écho évident dans nos délinquants des sociétés contemporaines. Nos propres figures de la marginalité, ces jeunes abandonnés, ces petites racailles que l’on réduit à des faits divers et une criminalité anti-française, nos orphelins attendent encore qu’on raconte leur histoire autrement.
Vuillard accomplit ici un geste puissant : il transforme la délinquance en matière épique, il donne une dignité littéraire à ceux que l’histoire ignore ou caricature.
Le rendez-vous manqué du Goncourt
Dès lors, difficile de ne pas voir dans le choix de l’Académie Goncourt une forme de frilosité. En récompensant L’Ordre du jour, elle reste dans un territoire familier : celui de la Seconde Guerre mondiale, du nazisme, de la lâcheté des grands patrons, toutes ces grandes tragédies déjà largement explorées.
Avec Les Orphelins, Vuillard proposait autre chose : un déplacement du regard, une réflexion sur la fabrication des récits, et surtout une plongée dans les marges contemporaines à travers le prisme de l’histoire. Et une réflexion efficace sur l’arrière plan mafieux et criminel de nos sociétés démocratiques.
Je l’ai pas encore lu, je vais le lire. Merci, ça a l’air vraiment très bien. Mais je comprends pas trop ta chronologie…. On peut tout reprocher aux Goncourt mais pas de ne pas avoir anticipé lorsqu’il lui ont décerné le prix, il y a bien 10 ans déjà, non, qu’il publierait une décennie plus tard un livre bien meilleur et plus audacieux? A moins que tu ne regrettes qu’il ne l’ait pas eu pour son livre antérieur, sur Buffallo Bill?
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