Épisode balinais à Macao : la main d’une femme possédée

Chaussée de bottes, vêtue d’un pantalon moulant, d’une pièce de tissu sur le haut du corps, une pièce de tissu qui était pensée, par un designer local, comme dévoilant plus de poitrine que les défenseurs du Coran ont l’habitude de le tolérer, Karina m’emmène au Casino, le Sand’s. Sur le chemin, elle me demande si je suis en possession de mon passeport. La question de mon passeport, je me la suis posée, déjà. J’ai préféré le laisser à l’hôtel, pensant qu’il était plus en sécurité là-bas. Après tout, je n’ai aucune idée de l’endroit où m’amène ma nouvelle amie. Elle me reproche de ne pas l’avoir avec moi, alors qu’on ne le demande pas à l’entrée du Sand’s.

Au premier étage, une immense salle de jeux. Des Africains saluent Karina, ce sont de vieilles connaissances. J’entamerais bien une conversation avec eux, car ils ont l’air sympathique et, si ça se trouve, ils viennent du Togo et nous pourrions parler football, Zidane, Adebayor, que sais-je ? Mais la présence de Karina, son attitude séduisante, m’attire vers elle.

Elle commande une boisson à base de vodka et de jus de fruit, et une bière pour moi. Son accent balinais, quand elle parle anglais, et l’accent chinois de la serveuse ne leur permettent pas de se comprendre. Le mot orange ne passe pas ; le mot vodka non plus. La serveuse lui apportera plusieurs verres, que Karina descendra consciencieusement, mais qui ne seront jamais tout à fait celui qu’elle désire. Elle s’assied à une machine à sous et me dit : « Donne-moi cent dollars. » Ce n’est pas un ordre, pas une faveur, pas une prière. C’est une affirmation, l’évidence d’un programme qu’elle connaît par cœur et qu’elle suit point par point. À ce point, c’était à l’étranger de dépenser son premier billet de cent, les autres viendraient plus tard.

« Jamais de la vie je ne te donnerai cent dollars, ma chérie. 

– Mais je veux jouer ! On est là pour jouer !

– Tu as raison, moi aussi je veux jouer. Karina, donne-moi cent dollars. »

Nous rigolons un peu, puis je vais changer cinquante dollars en jetons pour machines à sous. Dans tous les cas, j’avais prévu de dépenser de l’argent pour jouer, et sans Karina, je n’y serais pas venu, alors perdu pour perdu, autant jouer cet argent tout de suite. Ce jeu m’ennuie très vite, je donne tous mes jetons à Karina qui entre en ébullition. Elle établit une relation fusionnelle, de communication magique avec la machine. Elle gagne souvent, elle atteint la somme de trois cents dollars. « Jésus Christ, pensé-je, cette fille a un don, c’est certain. Si personne ne l’arrête, elle va dévaliser la banque. » Elle touche l’écran, elle invoque les images qu’elle veut voir réapparaître, et ils réapparaissent. Je la quitte pour me promener dans la grande salle.

Un groupe de rock britannique chante des chansons des Beatles, des King, de U2, de la bande originale de Reservoir Dogs. Ils dansent, ils font un gros effort pour mettre de l’ambiance. Ils encouragent le public à taper des mains et à chanter. Le public, de son côté, composé de Chinois de différents âges, ne comprend pas les injonctions des artistes, et les regardent sans bouger, sans juger, les bras croisés et une cigarette allumée. Parfois, un homme pointe un doigt vers la fille qui danse sur la scène. Leur attitude contemplative me suggère que leur esprit est tout entier absorbé par des calculs complexes concernant la fortune qu’il leur reste, les paris qu’ils pourraient faire et les mesures possibles des risques à prendre et des profits qu’ils pourraient réaliser. Le groupe anglo-saxon, lui, doit passer des soirées bien mornes, à Macao, et fait preuve d’un grand sens du sacrifice professionnel, pour continuer à sourire, à prétendre s’amuser sur scène, alors qu’ils sont regardés comme des singes dans un zoo.

Quand je reviens voir Karina, elle est toujours électrisée par sa machine à sous. Elle me tire à elle, me pose la main sur sa poitrine, sur ses cuisses. Elle explose de joie quand elle gagne et m’enlace et m’embrasse. Je profite de la situation sans fièvre : je sais que je ne suis qu’un exutoire passager de son trop plein d’excitation. Mais enfin, je ne laisse pas passer l’occasion, non plus, de soupeser ce corps expérimenté. Ce n’est pas tous les jours qu’on a une Indonésienne sous la main. Elle me fait toucher l’écran, moi aussi, je m’exécute tandis qu’elle me caresse le dos et les bras car ses mains ne peuvent rester inutilisées. Pendant qu’elle joue, je lui prends la main libre et examine de près ses lignes de chance, de vie, ses lignes multiples qui font de sa paume un paysage désertique. Je regarde ses doigts, ses ongles. Je passe de ses mains à ses hanches, que je tripote l’air de rien. Les bourrelets de cette fille sont la volupté même. Shen Fu, dans le classique Fu Sheng Liu Ji (Six récits d’une vie flottante) écrit que « la beauté de la caresse vient de ce qu’elle est donnée naturellement, dans un moment de semi inconscience. »  Ce que je fais est bien naturel, et elle est bel et bien dans un état de semi inconscience ; nos caresses sont donc légitimes. Karina est absente, elle ne réagit qu’aux images qui défilent sur l’écran, ce qui rend notre petit jeu un peu lassant. Cependant, son visage, possédé par le démon du jeu, est l’objet de contractions et de déformations soudaines qui la rendent hideuse. Un sourire diabolique barre son joli minois, par instants, et me donne la chair de poule.

À une heure du matin, j’en ai plus qu’assez vu. Il faudra encore convaincre Karina de me rendre mon écharpe qu’elle porte depuis notre arrivée au casino, et briser une à une toutes ses tentatives de me faire rester.

Épisode balinais à Macao : une question de méthodologie

Il fait nuit. De retour à l’hôtel, une fille, à l’accueil, attire mon regard. Petite, jambes nues, échevelée, elle parle en Dieu sait quelle langue avec un vieux Chinois assis. J’apprendrai bientôt qu’elle est de Bali. Elle me demande si je suis grec. La conversation commence, elle sera très serrée.

Ce n’est pas plus mauvais qu’autre chose, pour aborder les gens, que de leur demander s’ils sont grecs. Elle me fait asseoir à côté d’elle, sur un banc, et m’invite à me joindre à elle, et ses « amis » congolais et camerounais, pour boire gratuitement dans un casino. Des Camerounais et des Congolais, n’est-ce pas parfait pour parler football ? L’équipe de France doit rencontrer le Togo en phase finale de la coupe du monde, cet été, en Allemagne. Tout est réuni pour passer une excellente soirée, baignée par le charme de cette Balinaise. Elle me dira, sur le chemin du casino, que ses amis africains sont en fait des amies, « très sexy, avec de gros culs, chose que nous n’avons pas, nous, pauvres asiatiques. »

Elle était persuadée que j’étais grec. Mon visage, mon front, ma barbe naissante le lui indiquaient, je n’avais rien de français. Mais elle ne connaissait rien à l’Europe, elle n’y avait jamais mis les pieds ! « J’ai vu un livre de méthodologie grecque, il y a des images, et les hommes ont le même visage que toi. » Elle pointe mon front, mon nez et la forme de mes yeux. Tu as vu ça dans un livre de méthodologie ?

Ses amies africaines étaient à l’église, à un service de nuit, visiblement. « On les attend et on va se saouler la gueule, d’accord ? 

– D’accord, mais je n’aime pas me coucher très tard.

– Pourquoi ? C’est les vacances, pas besoin de dormir tôt. »

– Vacances ou pas, j’aime le matin. »

Je compare le soleil à ses yeux, ça la convainc aussitôt. En réalité, elle ne croit pas que je résisterai à l’attrait d’une nuit de fête. Elle-même y résiste si peu qu’elle ne fait rien d’autre. Elle dort la journée.

Elle me parle de son avenir et de ses rêves d’avenir : aller au Royaume Uni, puis aux Etats-Unis, et là-bas, se marier et avoir quatre enfants. Elle est prête à épouser un homme musulman ou chrétien, peu importe la religion du moment qu’il croit en Dieu. Et s’il ne croit pas en Dieu ? « Ce n’est pas possible. » Elle me perce vite à jour. « You not believe ? » La conversation devient théologique en diable. Cette Indonésienne, aux faux airs de Philippine cherche d’abord à me convaincre de l’existence de Dieu, de son omnipotence, mais aussi de sa nature secrète et mystérieuse ; ensuite à me convertir à la foi musulmane qui est la meilleure de toutes et la seule qui nous assure d’être, après la mort, « comme un bébé qui naît », alors qu’un infidèle qui meurt est condamné à être sempiternellement « piqué, mordu et mangé par des serpents, toutes les heures, à chaque minute, des serpents sur toutes les parties de ton corps. » Joignant le geste à la parole, la belle prosélyte me pince gentiment le bras, la cuisse, la main et l’aine. Je ne donne pas cher du modèle occidental si Al Qaida recrute de telles émissaires pour nous mettre sur le chemin du Prophète.

Elle me conjure d’essayer de croire en Dieu, que la foi me rendra plus heureux. Or, moi, s’il y a un domaine où je suis imbattable, c’est le bonheur. Je ne suis pas le meilleur des hommes, mais je suis un des plus heureux. Elle me croit instantanément. Elle me dit que ça se voit sur mon visage, compliment qui me touche beaucoup plus que d’être comparé à un demi-dieu de la méthodologie grecque.

Ma-cao, Macao, Maca-o

Il faudrait réaliser une étude psycho-biologique des voyageurs posant le pied sur un nouveau territoire, pour comprendre ce qui fait que, contre toute attente et pour aucune raison, ils s’y sentent soudainement bien.

Je n’avais nulle part où dormir, à Macao, nul projet défini, la ville aurait pu me rejeter sans peine comme une poussière hétérogène, un corps étranger. Or, dès la sortie du ferry, mes pas me conduisirent vers le bon bus, instinctivement, vers la bonne personne qui me dit combien me coûterait le trajet vers le centre. Je fis les choses sans y penser, par réflexe, je descendis quand j’en sentis le moment opportun, je marchais dans les ruelles pleines de charme autour de la Rua da Felicidade, je ne pensais à rien et je me sentais à ma place. Il est des villes avec lesquelles on se plaît sans pouvoir expliquer pourquoi, de la même manière que des gens, dès le premier contact, dégagent de l’amitié à votre égard, ou des femmes qui vous sont proches sans avoir ouvert la bouche. Dans la Rua da Felicidade, je tombais sur une devanture d’hôtel qui m’intéressa en partie pour l’absence du mot « hôtel » sur la façade. Des rudiments de chinois et une vague intuition des langues latines m’ont fait deviner que cela pouvait être mon prochain logement.

Je m’étais fixé une limite financière, concernant la chambre. Au-dessus de cinquante euros la nuit, je rentrais à Hong Kong ou je dormais dehors. Ici, c’était huit euros, pour un bel espace sans fenêtre, aux murs plaqués de bois vert sombre, un lit double, un banc en bois, une commode inutilisable pour des hommes d’un mètre quatre-vingt, un lavabo assez propre et un pot de chambre ! Un pot de chambre, aux bords évasés, comme dans les films. Les murs ne montaient pas jusqu’au plafond, afin que les voyageurs se sachent appartenir à une communauté, dans la chaleur de la nuit. Les douches et les toilettes étaient communes, comme il est convenable qu’elles le soient.

Là encore, si j’étais psychologue évolutionniste, j’entreprendrais une étude bio-chimique sur l’état émotionnel des voyageurs qui entrent dans leur nouvelle chambre d’hôtel. Quelles hormones produisent-ils qui provoquent en eux ce haut-le-cœur de joie ?

Je posai mes affaires, je voulais tout étreindre, cet espace était le mien pour quelques heures, pour une nuit entière, pour deux nuits, une éternité, je l’avais payé, j’étais sauvé et libre de faire l’imbécile.

Une joie enfantine irradiait mes membres d’une sorte de dopamine qui, si j’en crois les théoriciens anglo-saxons du néo-darwinisme, doit être connecté à un vieux sentiment, très vieux, remontant à une lointaine époque de l’évolution de l’espèce. Si je menais une expérience sur ce thème, je partirais de l’hypothèse que le voyageur ressent une joie proche de celle de l’homo erectus lorsqu’il a trouvé une grotte, au soir d’une journée de chasse dans la forêt, un sentiment de délivrance et d’excitation dû au fait d’avoir sécurisé une couche où il va traîner une femelle. Ah ! Mais cela ne signifie pas que chaque chambre d’hôtel fait resurgir le fantasme d’une rencontre sexuelle ! Non, la dopamine, si c’est de cela qu’il s’agit, peut être aussi provoquée par la perspective d’un bon repas et d’une soirée de lecture, tout seul, dans la plénitude infinie de son hôtel borgne.

Je suis retourné dans les rues de Macao, le Largo do Senado, les façades portugaises, l’église baroque de São Domingo aux balcons latéraux, aux fenêtres garnies de persiennes d’où l’on croit voir apparaître des amants du dix-huitième siècle, la peau luisante de sueur. Une église telle qu’on n’en voit pas même en France ni en Italie. Peut-être qu’elle n’est pas portugaise non plus, mais simplement adaptée au climat tropical, haute, lumineuse, plus proche du bambou et de l’éventail que de la pierre et de l’encensoir.

Il faisait encore assez bon pour flâner dans les rues en pente, Rua do Monte, Rua São Domingo, Rua da Palha. Les filles étaient sensuelles. Difficile de faire le partage entre leur latinité et leur appartenance au type chinois. Leur jeans moulants, leurs bottes pointues à talon leur donnent une démarche fauve, lente et provocante. Elles regardent le voyageur avec des airs de défi innocent. Je marchais, je montais une côte, entre étourdissement et enchantement, jusqu’à la vision imposante, dramatique, d’une grande façade baroque qui se détachait violemment sur le ciel. La lumière rasante de fin d’après midi lui donnait encore plus de grandeur et plus de chaleur. C’était les ruines de l’église São Paolo. Une façade, seule, à partir de quoi il faut imaginer une église grandiose. Sa présence sur fond de ciel, la lumière du jour qui la transperce, rendaient le spectacle puissant et poignant.

Je m’assis, dessinais l’ensemble de la façade, puis des détails de pierre sculptée émouvants, ou amusants : une Vierge Marie surmontant un dragon à six ou sept têtes, un bateau portugais, un cadavre. Des Chinois regardaient par-dessus mon épaule et ne faisaient pas de commentaire.

La nuit tombait, ma douleur au pied avait presque disparue. Mon corps, toujours guidé par les vieux atavismes de mes ancêtres Cromagnon, obéit à un réflexe de camouflage et de recroquevillement. Je rentrai à l’hôtel San va Hospedaria par le chemin des écoliers.

Traduire Jean Rolin en chinois

Le dernier déjeuner de l’année du coq avec un enseignant de la fac de français fut une grande avancée dans mon projet de faire traduire Jean Rolin en chinois. Ce n’est pas vraiment un projet, c’est plutôt une idée fixe, une rêverie récurrante. Mon jeune collègue eut l’air vraiment intéressé par le sujet de L’organisation, un récit de la vie de militants maoïstes dans les années soixante. D’après lui, il existe un réel engouement, chez les Chinois, pour tout ce qui touche à mai 68 et à la jeunesse française des années 60.  

Il fut intéressé aussi par le récit que je lui fis du chef d’œuvre de Rolin : La clôture. Mon récit était pourtant vague, car le projet littéraire est, des mots mêmes de l’auteur, « vaste et confus ». Il s’agit de décrire la vie du Boulevard Ney du point de vue de la vie du Maréchal Ney, et de raconter la vie du Maréchal depuis le point de vue présumé du boulevard qui porte son nom. Cela donne un des plus beaux livres des années 2000. Mon collègue ne se démonte pas, il me demande quelques précisions et me dit qu’en Chine on fait des choses un peu semblables. Il me parle d’un livre qui raconte la vie du dixième empereur de la dynastie Ming en même temps qu’il fait le récit de l’excavation du tombeau de ce même empereur. Je lui dis que c’est à peu près ça, l’ironie, la drôlerie, la bienveillance et le détachement de ton en plus. Il me dit : « Drôle, oui, c’est le mot. »

 

La précarité du sage

Cadrage d’un jardin de Suzhou

Vous allez me prendre pour un fou, mais moi, je suis tellement de gauche que je suis contre la sécurité de l’emploi.
De plus en plus de gens sont ainsi. Ils votent à gauche, mais vous leur proposez un contrat à durée indéterminée et ils prennent leurs jambes à leur cou.
Pourquoi les enseignants dépriment-ils, en France ? Ce n’est pas à cause des élèves. Les élèves sont vos enfants, les leurs, les miens : au fond ce sont d’ordinaires gamins qui, sans être des lumières, ne sont pas excessivement méchants. Pourquoi les enseignants dépriment, pourquoi les policiers démissionnent, pourquoi les facteurs font des burn-out, pourquoi les cheminots battent la campagne ? Parce qu’ils sentent que leur vie est enfermée dans des limites insupportables. Cette sécurité d’emploi les étouffe, les tue à petit feu.
Les fonctionnaires rêvent d’aventure. Ils se voient en Chine avec moi, en Afrique, dans la jungle et les déserts. Ils se rêvent écrivains, poètes, cinéastes, comédiens, chefs d’entreprise, avocats, footballeurs, et ne sont pas prêts à tout envoyer balader pour réaliser leurs rêves.
Leur contrat, leur statut les empêchent de percevoir le service public comme une aventure. Ils sont gagnés peu à peu par la fiction perfide qui, comme le diable leur susurre à l’oreille qu’ils ne sont pas dans la vraie vie.
Ils pensent à leur famille, aux points retraite, aux crédits bancaires, à leur maison. Puis ils repensent à leur enfance et ils se suicident. C’est ainsi.


Le sage, au contraire, est précaire. Le sage peut et va mourir d’un instant à l’autre, il n’a comme maison qu’une cabane qu’il reconstruit après chaque vent violent, avec ses copains, comme le poète chinois Du Fu.
Comme on ne donne rien au sage, il invente des stratégies pour obtenir des plages de silence, de tranquillité, qu’il ne doit à personne. Imagine-t-on Confucius compter les jours avant les vacances ?
Quand le sage entre dans une salle de classe pour enseigner ce qu’est un axe de symétrie, il les regarde d’un œil sans amour, mais sans jugement.
Et quand un grand mollasson fait preuve d’arrogance, le sage lui murmure en le fixant du regard  : « Quand vas-tu te décider à être parfait ? »

Qui veut publier le meilleur écrivain ? Jean Rolin et la presse

En Chine, dans la vieille capitale du sud, je ne cesse pas de lire des auteurs de langue française. J’ai l’impression de mieux lire la littérature française quand je suis loin de France. Il me faut peut-être de la distance pour aimer.

Il y en a d’autres qui ont besoin de distance. La presse française, par exemple, met une grande distance entre elle et les grandes plumes qui pourraient faire d’elle une presse de qualité.

Il est un écrivain qui se trouve être à la fois le meilleur des écrivains vivants de langue française, et un grand reporter qui a participé à de nombreux journaux et magazines. Les reportages qu’il a écrits, à la limite du récit de voyage, du projet loufoque et de la fiction, peuvent être lus dans des livres d’une beauté et d’une drôlerie à tomber par terre. Ligne de front, dont le périple se situe en Afrique, a reçu le prix Albert Londres. L’Organisation a reçu le Médicis. Les prix littéraires ne prouvent pas son talent, mais indiquent qu’il n’est pas un obscur histrion, qu’il est bien un écrivain reconnu par le monde de l’édition et celui du journalisme.

Cet homme, c’est Jean Rolin, à ne surtout pas confondre avec son frère, Olivier, ni avec la poignée d’homonymes belges et français qui parsèment les rayons des librairies. Il a écrit sur l’Afrique, sur les chrétiens de Palestine (Chrétiens), sur les guerres des Balkans (Campagnes), sur les canaux et rivières de France (Chemins d’eau), sur les ports (Terminal frigo) et surtout sur les banlieues des grandes villes (Zones, La frontière belge, La Clôture).

La Clôture, en particulier, est un livre incroyable, inénarrable, qui fait se rencontrer l’Histoire de France et un boulevard périphérique de Paris, un chef d’œuvre d’humour, d’intelligence et de sensibilité. On y croise des prostituées, des immigrés, des travailleurs socioculturels, des hommes qui vivent, non pas sous les ponts, mais dans des ponts. Et sur des terrains vagues. Cet écrivain m’est si cher que lorsque je me trouve dans un lieu désagréable, où les gens me paraissent grossiers et pénibles, il me suffit d’imaginer comment il traiterait un tel lieu, comment il parlerait de ces gens, s’il avait à écrire un reportage dessus, pour déceler de la poésie sous la crasse, de la drôlerie et de l’intérêt sous l’apparente noirceur des mœurs.

Jean Rolin est venu en Chine, il n’y a pas si longtemps, il a visité un certain nombre de sites sur les côtes. Il a dans ses carnets toutes les notes nécessaires pour écrire un reportage, et personne n’en veut. Je m’interroge sur le niveau d’une presse qui se passe des services des meilleurs reporters.

Il y a quelques mois, au sortir d’un restaurant coréen avec Sigismond, j’ai décidé de lui écrire une lettre. Une lettre de lecteur, histoire de lui témoigner de mon admiration et de l’inviter à boire un coup à Nankin s’il devait passer par là. Il me répondit avec beaucoup de gentillesse et d’humour, d’une belle écriture manuscrite, à l’encre noire. C’est là qu’il m’informa que personne ne voulait de son reportage.

Par ailleurs, il me confia qu’il était intéressé par une île, dans l’estuaire du Yangtsé Kiang, refuge d’un nombre important d’oiseaux. Or il parle aussi bien des animaux que des hommes. Et nous allons être privés d’un deuxième texte de Jean Rolin concernant la région de Nankin ? Uniquement parce que la presse française préfère donner la parole à B.H.L. plutôt qu’à de vrais écrivains ?

Si vous ne trouvez pas ça triste, vous, alors qu’est-ce qui vous rend triste ?