Qu’être impressionné, c’est le contraire d’admirer

Quand un étranger parle couramment le mandarin, l’audience chinoise manifeste avec cœur et avec bruit son enthousiasme. Les Chinois sont impressionnés et ils le font savoir. L’étranger doit se méfier terriblement de cela. Il risque de prendre trop de plaisir, il risque de vouloir provoquer encore et encore cette réaction de spectateurs ébahis. La déception viendra plus tard, quand il se rendra compte qu’ils s’ébaubissent mais que rien ne passe de lui à eux. Ils sont seulement impressionnés.

Impressionner, être impressionné, ce sont les deux faces d’un système dont il convient au moins de repérer la force déceptive.

Être impressionné, c’est le contraire d’admirer. Quand on admire, on est attiré vers un terrain inconnu, quelqu’un nous révèle l’existence de choses nouvelles à voir, à écouter, à penser. Par l’admiration, on est tiré vers le haut, ou vers le côté, ou vers le bas, enfin on est mis en mouvement, on est aspiré quelque part. L’admiration est une invitation au voyage.

Baudelaire admirait ses amoureuses. Moi, j’ai admiré des professeurs, comme Germain Malbreil, qui faisait de la philosophie d’une facon qui m’a bouleversé. J’ai aussi admiré des amoureuses. J’ai admiré des amis, pour leur façon de parler, d’autres pour leur facon d’écrire, ou de se comporter. J’admire les gens capables d’etre vraiment gentils, ou vraiment indulgents ; je leur trouve une force incomparable.

En revanche, quand on est impressionné, on reste extérieur à ce que l’on regarde. On pousse des Oh! et des Ah!, comme devant un feu d’artifice, et on repart inchangé.

Les Chinois aiment impressionner et, par là même, ils aiment être impressionnés. Ils savent que cela ne les touche pas profondément. Ils savent faire la mimique admirative pour n’être en rien troublés, touchés, déstabilisés.

Et l’étranger se retrouve, avec sa maîtrise relative du mandarin, transformé sans le savoir en singe savant, en bête de foire que l’on écoute avec délice mais sans communication.

Ici est le piège, et la réflexion sur la motivation qui nous pousse a apprendre une langue : veut-on impressionner la galerie, veut-on développer un savoir, ou veut-on approfondir une relation avec des gens ? Cette dernière option est peut-etre subordonnée a une méfiance sourcilleuse face aux séductions trompeuses.

Le sarkosysme à Shanghai, au petit matin

Le jour était sur le point de se lever. Patrick reprit une de mes réparties idiotes par un tonitruant : « Moi, je suis sarkozyste, à fond, alors tu peux y aller. » Chouette, une conversation politique pour finir la soirée.

Patrick, je ne le connaissais que depuis une heure, et il avait déjà commis un certain nombre d’erreurs, comme de prendre les hôtesses de ce bar pour des putes. Je lui ai lancé le défi d’en ramener une chez lui, à quoi il répondit qu’il était marié.

Sarkozy, Patrick l’adore, c’est simple. Comme rarement on a adoré un homme politique. Que pense-t-il alors de sa façon de creuser la dette ? Patrick nie que son héros ait pu creuser la dette. Il dit : « Quel déficit ? Où vois-tu que le budget a été creusé ? » Le fait même, reconnu par tous, par le gouvernement lui-même, le fait que la dette soit creusée de 15 milliards par an, est mis en doute. S’il parvient à convenir que c’est une réalité, mais ça prend du temps, il dit : « Mais au moins il tente ! Toi tu critiques mais tu ne proposes rien ! »  

Le plus étonnant, chez le sarkozyste du petit matin, c’est qu’il ressemble à Sarkozy, il a la même façon de poser les problèmes, c’est-à-dire de les nier, de les remplacer par des formules, et au besoin, d’ignorer la réalité. J’avais remarqué cela sur des blogs de gens de droite ; la formule marketing remplace l’idée : « libérer les intelligences », « aller chercher la croissance ».

Pendant longtemps, la droite critiquait la gauche car elle se permettait de creuser la dette pour financer ses mesures de relance. L’homme de droite se présentait comme le bon gestionnaire, le père de famille responsable qui ne peut dépenser plus qu’il ne gagne. Aujourd’hui, la droite et ses hommes sont pris de tournis. Ils nous endettent plus que la gauche ne l’a fait (quand elle l’a fait). Ils parient sur l’avenir, sur le retour de la croissance, nous sommes entre les mains de joueurs de poker.

Patrick me dit que je n’ai pas le droit de parler car je ne paie pas d’impôts. « Va payer des impôts en France et après tu viendras discuter. » Il me traite de mauvais Français et se réjouit d’entrer dans un monde où tout le monde galèrera vraiment. De son propre aveu, la boîte qu’il a montée à Shanghai est en train de s’écrouler. « Pas parce que je suis mauvais, mais parce que je ne veux pas que ça marche. » Les cadeaux fiscaux donnés aux plus favorisés ? « C’est très bien, dit Patrick, il en faut des riches. On a besoin de riches, pas de pauvres. »

Il se retourne vers une hôtesse pour lui baragouiner en anglais qu’il est marié et qu’il n’a pas l’intention d’aller au lit avec une autre femme. L’hôtesse est un peu choquée qu’on lui parle sur ce ton, et elle s’éloigne avec une mine d’incompréhension.

Les idées embrouillées, il a fallu se séparer au moment où le jour donne à notre visage une pâleur maladive.

Prostituée ou entraîneuse ?

Quand on vit à Shanghai et qu’on veut voir un match de football européen, il convient de sortir dans les cafés tapageurs aux lustres éclatants et d’attendre trois heures du matin.

En ce temps de coupe du monde de rugby, plus personne ne s’intéresse au football, donc j’ai failli rater le match de l’Olympique lyonnais contre le Barca en ligue des champions. J’avoue sans honte que je ne m’intéresse à aucun autre sport, car un seul prend suffisamment de temps, et j’ai d’autres choses à faire qu’à regarder des matchs de volley, de handball, de basket et de polo. Et je n’ai aucune joie à regarder courir des gens qui font la course, ni des gens qui sautent, qui plongent, qui tournoient, qui luttent ou qui soulèvent des choses.
Le football me suffit, comme sport. Il se trouve qu’en plus, il met à l’honneur le pied, ce que je trouve philosophiquement sympathique.
Les bars de sport m’annoncèrent que non, ils ne diffuseraient pas le match de Lyon. Alors je me laissais tenter par un bar où des entraîneuses m’encourageaient à entrer pour accompagner leur soirée. Une théorie de jeunes femmes qui ne savaient pas comment s’y prendre avec moi, au début, jusqu’à ce que la plus expérimentée sût me faire desserrer les dents. Je payais un verre aux trois demoiselles qui me faisaient passer le temps. L’une d’elles lut mon avenir dans les lignes de ma main gauche.

Je demandais s’ils diffuseraient le match du Camp Nou, cela dépendait du nombre de clients. Des verres de tequila furent offerts par la patronne, et leur effet ne se fit pas attendre : on commanda d’autres verres payant. La fille plus expérimentée était plus âgée que les autres, elle approchait peut-être de la trentaine, ou l’avait dépassée. Quand elle me fit toucher son ventre, je pouvais imaginer qu’elle avait déjà fait un enfant. Elle avouait très vite qu’elle avait faim et sommeil.

Des amis arrivèrent, peu avant trois heures. Ils doutaient que le match pût être diffusé, et pourtant leur présence seule assurait que le bar resterait ouvert. Entre temps, la jolie trentenaire avait fait de moi son partenaire de soirée. Nous entretenions une relation privilégiée, elle se blottissait contre moi, me donnait de la tendresse, et je lui payais des gin tonic. Quand je m’absentais, d’autres hommes l’approchaient pour obtenir leur part de caresse, car les filles de cet établissement étaient prudes, c’était des étudiantes en relations internationales qui n’avaient aucunement l’intention d’être prises pour des filles de mauvaise vie. Elle mettait de la distance avec ces Apollons et m’attendait fidèlement.

Quand le match eut lieu, j’évaluais enfin l’immense bénéfice qu’il y a à regarder son équipe dans les bras d’une inconnue. Les joueurs de Lyon étaient médiocres, ils se faisaient dépasser dans tous les secteurs du jeu, et, sans ma nouvelle amie, j’aurais été énervé, renfrogné, morfondu. C’est elle, et elle seule, qui m’a aidé à passer la nuit sans amertume. Comme je regardais l’écran de télévision, elle pouvait continuer sa conversation avec ses collègues, qui riaient de nous voir enlacés comme un petit couple. Visiblement, je n’étais pas un client fatigant, les baisers que nous nous prodiguions nous aidaient, elle à se tenir éveillée, moi à supporter l’inanité de l’Olympique lyonnais. A chaque but encaissé, je prenais refuge dans sa chevelure odorante, et elle se pressait contre moi pour me consoler.

Prostituée ou entraîneuse ? La limite est peut-être fine pour beaucoup. Il n’y eut entre nous ni sexualité ni argent. Celui que je dépensais profitait au bar, et elle en obtenait sans doute un pourcentage. Au final, je ne me suis pas fait plumer davantage que lors d’une longue soirée en ville avec des amis. Si je n’avais pas eu à travailler le lendemain matin, je lui aurais peut-être proposé de venir dormir avec moi. Elle aurait peut-être refusé.
Plus tard, je discutais avec une de ses collègues, étudiante dans une grande université de Shanghai. Ses projets d’avenir et ses priorités étaient les mêmes que celles de l’immense majorité de mes étudiantes : donner de l’argent à ses parents, leur acheter une maison. Puis il était l’heure d’aller prendre une douche pour être frais et dispos dans mes salles de classe.
En cours, je regardais mes étudiantes et pensais : « Y en a-t-il, parmi elles, qui se font de l’argent de poche de cette manière ? Si oui, ont-elles seulement la force d’écouter ce que je leur dis ? »

Une nuit avec Flore

Flore a voulu rester dormir chez moi. Je lui ai donné une serviette de bain, un t-shirt pour la nuit. Elle m’a rejoint au lit, les jambes nues sous le t-shirt noir bien trop grand pour elle. Elle était adorable, ses jambes étaient la douceur même.

Il fallait que la nuit reste chaste. Coucher avec Flore revenait à mettre le doigt dans un engrenage de relations qui menait soit au mariage soit à des déceptions inutiles. N’étant pas vraiment amoureux d’elle, et encore moins intéressé à l’idée de lui passer la bague au doigt, je passerais nécessairement pour un salaud. Plusieurs fois, dans la nuit, je me réveillais et sentais son corps près du mien. 

Au réveil, nous ne pûmes empêcher quelques caresses de circonstances ; il est humain de se souhaiter une bonne journée. Pour ne pas me laisser tenter, je me levai, m’habillai et sortis chercher le petit déjeuner.

Ensemble au réveil, ensemble au petit déjeuner, Flore dans ma salle de bains, mes sandales aux pieds, elle évoluait comme si elle était chez elle. Nous répétions une vie de couple, nous prenions nos marques, nos distances. Nous avions des gestes que nous reproduirions plus tard si la vie nous fait vivre ensemble. Elle regardait la télé au salon tandis que je lisais au lit. Je corrigeais des copies pendant qu’elle menait sa vie chez moi. Notre présence l’un à l’autre était naturelle. C’est l’enseignement de cette nuit avec Flore : notre amitié peut se transformer en relation amoureuse, si besoin est, ou si le hasard nous y conduit.

Tiananmen

Je demande à des amis : « A quoi pense un Européen, ou un Américain, au nom de Tiananmen ? » Silence. C’est un peu comme si on demandait à de jeunes Parisiens ce que les Chinois pensent quand on leur parle de Montmartre. C’est un lieu touristique, mais si la question est posée c’est qu’il doit y avoir un piège. C’est certainement politique. Ils se risquent : « La politique de Mao ? » « Le parti communiste ? » « Le symbole du régime ? »

 Pour les jeunes Chinois, la place Tiananmen reste le lieu des grands rassemblements populaires, en particulier celui de la déclaration de Mao lors de l’inauguration de la République populaire, en 1949.

C’est après coup que les « événements » de 1989 leur viennent à l’esprit. Ils n’ont jamais ni vu ni entendu parler de ces images de chars, d’un étudiant arrêtant les chars. Ils avaient trois ans en 1989. Ils n’imaginent pas un instant que les touristes étrangers ne prononcent le nom qu’avec prudence, car ils ne savent en fait même pas ce qui s’est passé à l’époque. La façon dont le régime est parvenu à bloquer l’information, ou du moins la connaissance de l’histoire récente, tout en laissant une économie internationalisée s’établir dans le pays, me fascine. Autrefois, la Chine oscillait entre des périodes d’ouvertures qui présentaient le risque de libéraliser la population, et des périodes de fermetures qui appauvrissaient l’économie domestique.

Je me demande si elle n’est pas en train de réussir une libéralisation économique sans contrepartie civile, politique ou juridique. Un contrôle des esprits que je ressens tous les jours chez mes amis et collègues, mais dans la bonne conscience et la collaboration de toutes les puissances de la planète. Ceux qui prédisent la chute du régime n’oublient pas d’ajouter que cela se fera par un conflit cataclysmique. Moi, je ne prédis rien du tout, n’est-ce pas. Ce que je m’autorise à songer, en revanche, c’est à l’endroit où me réfugier en cas de cataclysme. Vaudra-t-il mieux être sage précaire, mobile et sans bien, quand les bombes tomberont sur la place Tiananmen ?

L’art du cri

Les vieux Chinois pratiquent encore l’art du cri. Il faut voir ces vénérables dames aux cheveux blancs, la tête tournée vers le ciel, la bouche grande ouverte et laissant passer un vieux râle qui vient de la nuit des temps. Le cri ne se distingue pas par sa puissance sonore, il y a des cris très proches du silence, du chuchotement, c’est du moins ce que j’ai appris en Chine. Le cri se définit autant par une attitude entière du corps que par le son qu’on dégage. Autant par ce qui se libère, par la voix, que par ce qui s’entend.

Artaud a cherché à recréer un art du cri, génial mais trop isolé dans l’histoire, à la différence des opéras chinois. Nos musiques populaires, le blues, le rock, le rap, varient à leur manière sur la voix qui se perd dans le cri. De grandes réussites, certes.

Mais promenez-vous dans les parcs avant 7h00 et vous verrez des gens crier, de toutes les façons envisageables, et c’est pour moi un événement considérable.

Jean Rolin ne viendra pas à Shanghai

Je me faisais une fête d’accueillir le grand écrivain dans mon université. Nous nous étions mis au point, à Paris, pour une série d’interventions. Il était d’accord pour intervenir deux fois, la première pour une conférence classique devant un parterre classiquement obligé d’être là. Et une deuxième fois pour une rencontre plus intime avec quelques  étudiants volontaires et nourrissant un véritable intérêt pour la chose littéraire.

C’était un privilège extraordinaire pour moi, d’abord de l’avoir invité lui, puis d’avoir obtenu du consulat une belle marge de manœuvre pour son séjour.

Tout était de bonne augure jusqu’à ce qu’il m’envoie ce mail où il m’annonce qu’il a développé des « troubles fonctionnels qui ne mettent en danger ni [sa] vie ni [sa] santé mentale », mais qui l’obligent à annuler le voyage.

Je passe sur ma déception et sur celle, à venir, de mes étudiants.

Le consulat, pris de court, doit se précipiter pour trouver un autre conférencier, et me demande une liste de noms d’écrivains susceptibles d’intéresser les étudiants chinois. Je prends cela pour un honneur et un privilège. Se mettre à sa table et rêvasser aux auteurs qu’il serait intéressant de faire venir, quel pied. En premier lieu, éliminer les stars médiatiques qui ne prêteraient même aucune attention à l’invitation (Sollers, Houellebecq, Nothomb…) ; en deuxième lieu, écarter ceux qui font paraître un livre lors de cette rentrée littéraire (ce qui exclut Quignard, Forest et quatre cents autres.)

Alors qui ? Avec délectation, j’ai frappé ces quelques noms sur mon courrier destiné au consulat : Pierre Michon, Régis Jauffret, Jacques Réda (qui doit être un peu vieux, je m’avise), et quelques autres. La crème de la crème.

Après quoi, j’apprends sur le blog de Pierre Assouline, http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/09/02/oyez-oyez/#comments, que Pierre Michon va être présent à un festival organisé en son honneur dans le Limousin, autour du 20 septembre. Qu’il y aura de la bonne bouffe, des lectures, des discussions et des invités de marques, parmi lesquels… Jean Rolin !

C’est à n’y rien comprendre. Je le croyais atteint de troubles fonctionnels, Jean Rolin ? Ah, je vois ! Les écrivains français préfèrent picoler tranquille entre eux plutôt que de ramer devant un public de jeunes filles médusées !

Je plaisante, bien sûr, et ce n’est pas drôle. Jean Rolin ne viendra pas, à notre grand dam, et j’espère qu’il se débarrassera bien vite desdits troubles, afin qu’il reprenne la plume et nous enchante comme il l’a fait cet été avec L’explosion de la durite.

Des boîtes sorties de nulle part

 Un petit peuple, une minorité ethnique de la Chine, qui vit dans les plis de quelques montagnes. Dans les villages, les hommes se reposent sous les ponts de bois sculpté. Ils ont construits un tas de machins en bois, ils attendent maintenant que les femmes fassent à manger.

Les femmes sont d’adorables brodeuses. Leurs boîtes à broderie intéresseraient grandement Leibniz, s’il était encore en vie. Elles intéresseraient aussi Breton, et Freud, tiens, et n’importe quel hurluberlu qui reste interdit devant des objets qui bousculent et renversent nos catégories mentales. De la fermeture la plus froide à l’ouverture béate. De la surface à la profondeur, ces boîtes réalisent tout.

Le lac des nuages pourpres

Il y a un lac, à Nankin, en Chine, où les gens se baignent toute l’année, et où l’on entend d’étranges cris. De vieux Chinois s’exercent les bronches, les cordes vocales, laissent sortir de paquets d’énergie sonore. C’est une forme de yoga par explosion.

Les halètements qu’on entend sur la vidéo n’ont rien de scabreux, ils viennent d’un homme qui fait de l’exercice à côté de moi.

C’est un lieu d’une grande tranquillité car, sur une population de sept millions d’habitants, seuls quelques centaines de personnes osent braver la coutume qui dit que le lac est très dangereux. Tous les ans, une légende urbaine réapparaît pour effrayer le peuple : on dit que des nageurs décèdent mystérieusement. Les causes sont variées, on parle de tourbillons, de courants froids, de végétation qui s’enroule autour des pieds. De mon côté, je suspecte les retraités nageurs, les crieurs et les musiciens qui peuplent ce lac d’être à l’origine de cette rumeur, dans le but bien compréhensible qu’on leur foute la paix, là, nichés dans la Montagne Pourpre et Or.

Mademoiselle Peng ne traduira pas Jean Rolin

Mademoiselle Peng, avec douceur, avec tact, avec une adorable précision, m’écrit qu’elle ne traduira pas L’Organisation. Elle s’en croit incapable, elle dit que le style de Jean Rolin est trop difficile. Ce qui est émouvant dans son e-mail, c’est la gentillesse avec laquelle elle m’annonce sa décision. Beaucoup d’autres m’auraient à peine contacté, aurait oublié ou auraient, par gêne, été désinvoltes en me disant trois mots de refus par-dessus la jambe. Mademoiselle Peng, au contraire, a eu l’intuition que je serais déçu et a pris la peine de composer un courrier dans lequel elle cherche à me consoler. C’est une femme assez rare, qui a le souci de la personne à qui elle s’adresse. Elle a saisi que la littérature en général, et celle de Jean Rolin en particulier, avait beaucoup d’importance pour moi et elle prend la mesure de mon désappointement.

J’ai le souvenir de petites amies qui ne pouvaient pas imaginer cela, pour qui les livres étaient une chose importante mais extérieure, une réalité sociale, un objet de loisir, un outil de travail, un truc de prestige, mais pas des rencontres déterminantes.

Distance Lointaine m’avait dit, quelques jours plus tôt : « Guillaume, j’ai lu L’Organisation, c’est intraduisible en chinois. » C’était net, mais incroyable. Elle a dit cela en présence d’un collègue qui avait traduit les Ecrits de Lacan ! Mademoiselle Peng semble lui donner raison, cependant, puisqu’elle écrit : « La syntaxe est vraiment difficile à rendre en chinois tout en gardant la beauté et l’esprit de livre. » Rolin plus difficile à traduire que Lacan, voilà qui risque de plonger l’écrivain dans des abîmes de perplexité.

Je me transforme donc en fin jésuite. Faire accepter Rolin en Chine, voilà ma mission. Vous allez me dire que c’est un peu con comme mission, ou du moins que c’est assez maigre, lorsque d’autres cherchent à réduire la pauvreté, à loger les SDF ou à sortir notre pays de la crise. Je répondrai qu’on a chacun la mission qu’on mérite. Moi, je me suis trouvé une petite mission à ma portée, concrète, faisable, durable. Ma mission prend racine dans un terrain de problématiques plus larges : le développement de la francophonie ; le dialogue des cultures ; la promotion d’une littérature rare et exigeante.

La déconvenue actuelle, le coup d’arrêt que mon ambition vient de subir ne donne que plus de superbe et de force à ma mission. Il ne s’agit plus seulement de convaincre des fonctionnaires de l’ambassade, des profs et des éditeurs. Cela se corse, mes amis. Il convient maintenant de relever le défi traductologique d’une langue et d’un phrasé intraduisibles.