Les fans de Bob Dylan ne supportaient pas de le voir jouer autre chose que des chansons engagées accompagnées à la guitare folk. A Londres, autour de 1965, des images d’archive nous le montrent en petite star que tout oppose à son public. Il lui fallait un sacré courage pour imposer à tout le monde une musique si révoltante pour tout ceux qui avaient fait sont succès.
Des millions de jeunes étaient prêts à l’adorer s’il continuer à faire des chansons folk, et il fut prêt à se faire huer constamment, dans toutes les villes du monde occidental. C’est en faisant ça qu’il a créé un mythe.
Il voulait créer quelque chose de l’ordre de la saturation du son, de la masse, de la lourdeur orchestrale. On l’entend bien dans l’enregistrement de Ballad of a Thin Man, la chanson devait migrer vers un univers de son qui ne la séparait plus du cri et de l’effroi.
Ce qui est amusant, c’est de le voir dans sa voiture, excédé : « Don’t booe me anymore! » Arrêtez de me huer. Il récoltait pourtant simplement ce qu’il avait semé, il aurait dû être content de voir que ce qu’il tentait fonctionnait. Il reproche à ces jeunes de crier trop fort pour jouer juste. « J’ai même pas envie de jouer juste. »
Il aurait dû comprendre, Bob Dylan, que ce sont tous ces cris qui formaient l’événement musical historique. Si les gens s’étaient tus, et si le groupe avait joué harmonieusement, cette tournée interminable n’aurait pas été ce mélange de haine, de déchaînement de passion froide et de chute.
Quand on parle de précarité, on croit qu’il ne s’agit que d’économie et de sociologie. Non, être précaire c’est aussi évoluer sur des lignes d’individuation incertaines et oscillantes.
Il y a des gens qui bougent entre le masculin et le féminin, et dont on ne sait pas ce qu’ils sont. Le chanteur de cette vidéo est un bon exemple. Il m’a été conseillé par une jeune amie qui, pour le coup, est très identifiable du point de vue de la séparation des genres. Nous parlions de ce groupe de femmes, appelé Coco Rosie, qui bricole une musique de toute beauté avec ce qui ressemble à des voix d’enfant, de vieillardes, de transsexuels, avec des bruits de la nature, des sons assistés par ordinateur et un minimum d’instruments classiques.
Mon amie m’a dit qu’on ne pouvait pas parler de Coco Rosie sans évoquer Anthony and the Johnsons. Moi, j’ai suivi, car je fais ce qu’on me dit, et oui, il semble bien qu’on puisse les mettre ensemble. Bientôt, on pourra faire des festivals de musique trans-genre, si ce n’est pas déjà fait.
« La libération sexuelle, écrit Jean Baudrillard, a laissé tout le monde en état d’indéfinition (c’est toujours la même chose: une fois libéré, vous êtes obligé de vous demander qui vous êtes). Après une phase triomphaliste, l’assertion de la sexualité féminine est devenue aussi fragile que celle de la masculine. Personne ne sait où il est. » Amérique (Grasset, 1986)
Alors comme me dit mon amie, si on n’avait que le son, on ne saurait pas si Anthony (le chanteur de la vidéo) est une femme qui a beaucoup chanté de Gospel, ou un homme à la voix usée par la cigarette.
Les Américains, qui sont en avance sur nous, ont développé des disciplines universitaires qui débordent nos classifications. Ils n’étudient plus la philosophie, la sociologie ou l’histoire de l’art, ils sont aujourd’hui diplômés en « Gender studies », « Queer studies », « Cultural studies ». J’ai même rencontré une fille, ici en Irlande, qui m’a dit : « Je fais un master en pornographie.
– En ?
– En pornographie. C’est pluridisciplinaire, comme truc. »
Ce doit l’être, en effet. Il y a peut-être une profonde sagesse à retirer de ces paroles désordonnées : quand on ne distingue plus clairement les hommes des femmes, on perd de vue aussi les différentiations des disciplines de la pensée, et on fait de la philosophie sans savoir qu’on en fait, on l’agence à des problématiques d’histoire de l’art et des méthodes de sociologie sans savoir qu’on est en train de tout redéfinir, ou de tout foutre en l’air.
Ce sont les temps post-sexuels qui, partant, seront post-philosophiques (je dis ça, je dis rien.)
« A la limite, écrit Baudrillard, il n’y aurait plus le masculin et le féminin, mais une dissémination de sexes individuels ne se référant qu’à eux-mêmes, chacun se gérant comme une entreprise autonome. (…) Paradoxe étonnant: la sexualité pourrait redevenir un problème secondaire, comme elle le fut dans la plupart des sociétés antérieures, et sans commune mesure avec d’autres systèmes symboliques plus forts (la naissance, la hiérarchie, l’ascèse, la gloire, la mort). »
Ce que je préfère dans le Requiem de Fauré, c’est le deuxième mouvement, l’Offertorium. C’est un morceau qui fait tomber les gens. Une musique qui fait perdre l’équilibre, qui possède une puissance vertigineuse à peu près unique.
Je conseille la version de l’ensemble « Musique oblique », dirigée par Philippe Herreweghe, (Harmonia Mundi, 1988). La video ci-dessus est là pour donner une idée, pour rafraîchir la mémoire.
Voici comment cela se présente. En gros, trois parties (les Anglo-saxons diront : « comme toujours avec les Français », ce qui est très bête à défaut d’être parfaitement inexact) répartissent les voix comme suit : 1- Alti et ténors, puis basses; 2- Baryton seul ; 3- Les quatre voix ensemble.
1- Des cordes lancent le mouvement. Frottements, grondements, douceur enivrante mais menaçante. Les deux voix du milieu, ténors et alti, font un contrepoint déstabilisant. Les deux lignes mélodiques s’entrecroisent, se rejoignent, se tiraillent et s’agacent. Quand elles s’unissent, ce sont les cordes qui viennent en opposition et imposent de la distance.Quand les alti commencent une phrase, au plus grave de leur voix, le contrepoint aigu est pris par les hommes, ce qui crée un trouble synestésique, une impression de bourdonnement.
Les basses arrivent mettre un peu d’ordre là-dedans, mais le morceau reste en déséquilibre, en dissonance, l’oreille ne sait où se poser.
2- Un soliste baryton vient expliquer la situation, comme un héros qui parvient à faire corps avec le chaos du monde sans se laisser dominer par lui.
3- C’est seulement lorsque le chœur reprend, à la fin du mouvement, que les sopranos feront leur entrée. Cette entrée est parfois saluée par les historiens de la musique comme une des plus belles réalisations harmoniques qui aient jamais été écrites. C’est l’injustice des chœurs : ce sont les alti qui font tout le boulot et, à la fin, quelques mesures de soprano viennent confisquer la vedette, comme la cerise sur le gâteau.
Gabriel Fauré et George W. Bush
Il y aurait une sociologie à faire des chœurs : l’ingratitude du rôle d’alto, comparée à la difficulté de leurs partitions. Dans une communauté, c’est peut-être la même chose, les postes les plus prestigieux, les plus en vue, sont en même temps les plus facile à exécuter. Président de la république, c’est enfantin, c’est sans doute la fonction la plus facile à exercer de toute la république. Tout le monde vous écoute, tout le monde obéit, il suffit de lever le petit doigt ; si on se trompe, l’histoire pourra toujours nous donner raison selon les hasards du réel, on trouvera toujours des hagiographes et des gens pour nous pardonner. Même Bush le fils est déjà pardonné par des intellectuels, qui voient dans la guerre du Golfe des avantages certains, et dans son action une avancée indéniable de la cause des Noirs en Amérique.
Agnus Dei
Sur ce point, l’Agnus Dei du même Requiem oppose une sorte de démenti. L’introduction un peu mièvre est menacée par un moment de tension et de scansion, comme par hasard marqué par l’arrivée des alti.Alti, alti, comme vous prenez, mes amies, et combien peu on vous récompense de vos efforts. Alti, mes sœurs alti, vous êtes les mères courage de la musique occidentale, sans qui nous serions condamnés à n’écouter que du rock, du reggae et du hip-hop.Puis l’arrivée des sopranos, encore une fois, ré-harmonise le tout, stabilise le chœur qui finit l’ Agnus Dei dans un beau lyrisme, sonné par le cor. Mais assez de digressions, il ne s’agit pas de l’Agnus Dei dans ce billet, mais bien de l’Offertorium et de son impact physique sur les auditeurs.
La chute d’une femme
Un jour que je chantais ce Requiem dans une chorale de Lyon, mon amoureuse tomba, évanouie, lors de l’ Offertorium. Elle était sopran, et elle ne put chanter sa partition. Elle se réveilla de suite, se releva, et elle sortit prendre l’air. Tout le monde mit cela sur le compte de la chaleur et d’un enfant qu’elle était censée attendre. C’était faux, elle n’était pas tout à fait enceinte.
Moi, sans le dire, j’ai toujours pensé que c’était l’effet de la musique. L’ Offertorium est profondément troublant, déséquilibrant, déstabilisant. L’ Offertorium fait tomber, c’est une certitude. Essayez chez vous : mettez la version de Philippe Herreweghe en entier, en suivant la partition si possible, et tenez-vous debout.
Vous verrez que vous chancellerez, c’est ainsi, aux deux tiers du deuxième mouvement.
Revu One plus One de Jean-Luc Godard dans le cinéma d’art et d’essai de Belfast, le « Queen’s Film Theatre ». C’était un dimanche après-midi, je m’étais promis de travailler d’arrache-pied. Donc j’allai au cinéma et ne pus résister à ce qu’ils intitulent ici Sympathy for the Devil, (car One plus One faisait trop français.)
Personnellement, j’ai adoré. Je croyais l’avoir déjà vu, mais ce n’était pas tout à fait vrai. J’avais vu le début, sur un dvd, en Chine, et j’avais dû soit abandonner, soit m’endormir après le premier quart d’heure.
Ce que c’est qu’une vraie salle de cinéma, quand même. Un vrai son, la distance et les dimensions qu’il faut pour vous tenir en éveil. Comme toutes les paroles étaient en anglais, et récitées, voire lues ou psalmodiées, mon esprit ne fit presque aucun effort pour comprendre ce que les gens disaient, et se concentrait uniquement sur la musique, les sons, et les images, les mouvements de caméra. Grâce à la langue étrangère, je nageais en plein cinéma.
Godard filme les Rolling Stones en train de répéter et de mettre en forme leur tube Sympathy for the Devil. En tant que tel, c’est déjà fascinant. Or, pour comprendre le film, il faut partir de là. Les Stones, qu’est-ce que c’est pour Godard ? C’est de la culture populaire, alors il se lance dans une expérimentation cinématographique sur la « Pop culture ».
L’autre pôle de la culture populaire incarnée par les Stones, c’est la culture Black américaine, la lutte politique des Noirs, et tout ce qui va avec. Le film propose donc un premier contrepoint entre le groupe de rock et une scène urbaine avec des Noirs, dans une sordide casse en bord de rivière. Les Noirs manipulent des armes, fomentent des attentats, tout en lisant des livres. Toutes les paroles énoncées par ces dangereux terroristes seront soigneusement sorties de livres, comme s’ils n’avaient pas d’autres moyens d’énonciation.
Quand je dis « comprendre le film », bien entendu, ça ne veut pas dire comprendre le film. Comprendre, cela veut dire cheminer avec le film, entrer en lui et en démêler quelques fils, en faire son beurre. Si je dis que je comprenais le film, en le regardant, je veux dire que tous les plans, les uns après les autres, me paraissaient plein de sens et de poésie. Ils développaient un discours sur l’art, la culture et le cinéma qui n’était pas un discours intellectuel, démontratif, mais une rêverie audio-visuelle extrêmement stimulante.
Puis de « Black Power », le cinéaste passe naturellement à l’idée de « Black Novel », de roman noir, encore un autre versant de la culture populaire, où le sexe se mêle à la politique, à la violence, à l’histoire. Un art populaire qui mêle sexe, bruit et fureur, c’est autant les romans de gare des années soixante que la musique rock des Stones. D’où de très beaux travellings sur des couvertures de littératures populaires, où la force d’évocation des corps et des signes politiques (femmes nues, croix gammées, armes à feu, guerres, armées, etc.) font echo avec des slogans maoïstes, des anonymes qui font des graffitis sur les murs et les voitures.
Il est dès lors naturel d’entendre en voix off des extraits de livres politiques et des extraits de romans pronographiques et de romans policier. Godard joue avec les différentes émanations de culture populaire, sans juger, qu’elles soient politiquement correctes ou politiquement abjectes (nazisme, fascisme, racisme, pornographie, violence, goût du sang). Il crée un brouillage entre les codes de conduite et entre les genres artistiques. Un brouillage au niveau des messages délivrés au peuple : faut-il faire dire au peuple « Paix au Vietnam », « Mort aux vaches », « Vive la démocratie » ? On ne sait plus, car on ne s’entend plus.
Les lectures de ces livres se font tantôt sur le fond sonore de la musique des Stones, et tantôt c’est le contraire, elles deviennent la toile de fond sur laquelle Mick Jagger pousse la chansonnette. Cette indécision concernant ce qui doit prendre la première place est essentielle dans la question des genres et des sous-genres. On se demande tout le long du film ce qui est majeur et ce qui est mineur, ce qu’est, dans tout ce fatras, de l’ordre de l’art mineur et ce qu’est de l’ordre d’un art majeur.
Par ces superpositions d’images, de sons (où le bruit se mêle à la musique), de mots et de paroles, Godard fait une oeuvre d’art qui cherche à ne pas oublier ce qu’est le cinéma. C’est pourquoi de temps en temps, quelqu’un écrit le mot sur un mur. N’oublions pas que nous sommes au cinéma, et qu’il est donc normal qu’il y ait un montage, des mouvements de caméra, etc. Je crois qu’en 1968, Godard est tout à fait sincère : il pense inventer une forme de cinéma vraiment populaire, où tout un chacun pourra faire oeuvre avec ses affects, ses interrogations, les éléments colorés, lumineux et sonores de la vie réelle.
Rien de difficile à comprendre, dans le fond : des Blancs qui font du rock, des Noirs avec des armes parce qu’ils cherchent à se libérer des Blancs, des romans noirs. Puis combiner le tout : des Blancs qui veulent devenir Noirs, des armes qui libèrent des pulsions de Blancs, des romans noirs écrits pour des Blancs, des femmes qui prennent la place des Noirs, etc.
Tout se mêle dans un contrepoint parfait avec la répétition des Stones qui est de plus en plus paradoxale : leur blancheur de peau commence à gêner, les relation de pouvoir à l’intérieur du groupe aussi (un homme vient offrir une tasse de thé à Mick Jagger et Keith Richards seulement), alors même qu’ils africanisent leur musique de plus en plus dans le cours du film.
C’est sans doute cela qui a inspiré à Godard les scènes des Noirs. Pour le spectateur lambda, pour monsieur Tout le monde qui va au cinéma le dimanche après-midi, en tout cas, cela résonne comme une évidence : le morceau s’enrichit de tam-tam, de voix vaudou, de transe africaine, pour enfin donner toute la force du morceau qui, au départ du film, n’était qu’un blues blanc joué sur des guitares un peu lourdes.
Il fallait électriser tout cela, électrifier tout cela. Et pendant que les Stones le font lors de leur répétition, Godard le fait dans son film chatoyant de mille couleurs, comme le montre la dernière image, passé par une dizaine de filtres différents.
Les gens quittaient la salle par couples. Ce n’est peut-être pas un film pour les couples. Monsieur Tout le monde doit-il toujours être en couple ?
Je ne me ferai pas passer pour ce que je ne suis pas. En l’occurrence, un connaisseur en musique. Découvrir des nouveaux groupes, c’est une activité qui m’est étrangère depuis l’âge de 17 ou 18 ans. Les spécialistes de rock ont une conversation aussi intéressante et stimulante, à mes oreilles, que celle des fans de jeux vidéo. Je suis injuste : les fans de rock me paraissent en réalité aussi cultivés que les fans de football, et on sait que j’aime le football. (Je ne comprends d’ailleurs pas où les rockers puisent le mépris qu’ils affichent devant des manifestations de culture populaire comme la variété française et le foot… Pensent-ils qu’écouter de la musique à trois ou quatre accords pendant vingt ans les a rendus intelligents ?)
Ecouter des émissions de musique est au-dessus de mes forces et naviguer sur les sites de téléchargement est incompatible, à mon avis, avec les préceptes non-dits, mais élémentaires, de la sagesse précaire.
Heureusement, mon copain Mathieu s’y connaît à fond. Mais sa conversation ne s’en ressent pas. Lui va sur les sites de téléchargement et tout le bazar. Lui ne trouve pas cela épuisant d’écouter un peu tout le temps de la musique. Son boulot d’artiste l’accapare, mais en dehors des moments de conception, de création et d’inspiration, il est sûrement amené à travailler manuellement, ou à faire des choses mécaniques, et c’est alors, je suppose, qu’il se laisse gagner par les milliers de groupes qui peuplent sa culture musicale.
Cet été, lorsque j’étais de passage chez lui, il m’a gravé un disque avec un demi millier de chansons que j’ai mises sur mon iPod.
Maintenant, je peux frimer. Pas tant pour l’iPod, qui n’impressionne plus personne depuis longtemps, mais pour les groupes que j’écoute : obscurs et étrangers, leurs noms défilent sous mes doigts et redorent mon blason. Connaissez-vous les superbes chansons de Beth Gibbons, celles de Calexico ? Beirut, je connaissais déjà grâce à mon pote Ben, ainsi que Midlake. Mais que de découvertes pour moi, quand je marche dans les rues et les chemins.
Impossible d’écouter Beirut sans revivre mon arrivée au port de Belfast, et le trajet à pied que j’ai dû accomplir pour relier le port au centre-ville. Je ne pourrai plus, à l’avenir, faire autrement qu’associer la voix de Zach Condon aux couleurs de la mer d’Irlande, aux embruns, aux landes fraîches de l’Ulster et à la vision de Belfast city, au loin, que j’ai atteinte en deux ou trois heures de marche.
Gnarls Barkley me ramène aux centres d’art contemporain de Liverpool.
Les reprises de Cat Power me ramènent à la grosse cathédrale de Liverpool.
Robert Wyatt me ramène à l’autre cathédrale de Liverpool, plus moderne, à l’architecture industrielle.
Rodolphe Burger et Olivier Cadiot me ramènent aux rues piétonnes de Glasgow.
Lhasa me ramène dans la rue Ormeau de Belfast.
Young Marble Giants me ramène sur une aire d’autoroute entre Belfast et Dublin.
C’est ainsi que les chansons s’impriment dans la géographie de nos souvenirs. On devrait changer d’iPod et de MP3 pour chaque période de notre vie. Celui-ci, c’était la musique que j’écoutais quand je finissais ma thèse. Celui-là, c’est quand j’étais avec Machine, celui-là quand je faisais tels machins.
Pourquoi devient-on très laid justement quand on s’appartient le plus ?
Notre vie d’adulte est bornée par un visage poupin de jeune homme encore un peu merdeux et par une belle face burinée de vieillard désabusé. Entre temps, la vie nous presse, nous charge de toutes sortes de responsabilités, nous contraint à devenir des loups pour les hommes, à bouffer notre voisin, à prendre à notre compte notre vie et plusieurs vies autour de nous. Et alors, on devient très laid, ne me demandez pas pourquoi, pendant une période qui s’échelonne entre vingt et quarante ans.
J’en sais quelque chose, je me transforme à ma grande stupéfaction en un personnage sans grâce, moi qui étais autrefois un éphèbe presque angélique.
On le voit bien chez nos stars déjà vieilles ou déjà passées : Léo Ferré, Georges Brassens, sont incomparablement plus beaux avec leurs cheveux blancs et leurs rides creusées que lorsqu’ils avaient quarante ans. Charles Aznavour fait presque peur quand il chante Hier encore, et qu’il est au top de sa maîtrise corporelle, au summum de sa créativité, au plus profond de son tourment pompidolien. Dans son costume de représentant de commerce, choisi par respect pour son public populaire, il est si loin de l’idéal californien de jeunesse éternelle (qu’on nous refourgue aujourd’hui) que je ressens de l’émotion à le voir faire son métier de chanteur de charme sans beauté.
L’homme devient excessivement animal, lorsqu’il approche du milieu du chemin. J’aime assez cette évolution du visage, qui montre combien la coquetterie doit être reléguée au rang du superflu, tout juste bon pour amuser les adolescents et les vieux.
Il se passe quelque chose d’extraordinaire avec les jeunes femmes françaises. Grâce à internet, je découvre – sans doute très tard – des chanteuses d’un talent déconcertant. Des gamines qui ont l’air de sortir de la fac, et qui savent tout faire, qui jouent de la guitare, du piano, qui dansent, qui écrivent, qui campent des ambiances, des nostalgies, des rêveries poétiques ou humoristiques.
Au hasard, et dans un ordre aléatoire, car pour moi elles sont toutes apparues au même moment : Anaïs, Emilie Simon, Olivia Ruiz (aux superbes yeux lusitaniens), Camille, et j’en oublie. Je pourrais passer des heures à les regarder et les écouter. Vu de loin, en plus, elles ne ressemblent à rien de connu. Je veux dire, ce type de musique, ces personnalités, ces façons de bouger, de regarder, sont inimaginables dans le monde anglo-saxon (sauf pour Anaïs qui pourrait être québécoise) ou dans le monde asiatique. Je ne sais pas si c’est un phénomène typiquement français – c’est possible – mais c’est au moins profondément européen et continental.
C’est réjouissant, et on sent, parfois, dans l’ombre, des hommes musiciens qui ont trouvé en l’une ou l’autre de ces filles leur muse, ou la meilleure incarnation de leurs constructions musicales.
Moi aussi, je me verrais bien avoir une jeune femme talentueuse qui irait sur scène et qui chanterait des chansons que j’aurais écrites pour elle. Je rêve d’une beauté dégingandée qui remuerait les bras comme un poulpe et qui tantôt susurrerait, tantôt crierait d’une voix tantôt rauque, tantôt cristalline. Nous nous amuserions beaucoup lors de répétitions épiques où, la plupart du temps, je laisserais les musiciens entre eux car, au fond, les répétitions m’ennuient très vite et très profondément.
Alors précisément, quelques amis et moi sommes en train de travailler quelques chansons, que nous projetons d’enregistrer en 2008. Je vais les voir, je leur chante mes ritournelles et ils font l’arrangement, trouvent des rythmes, des sons, bidouillent et se débrouillent. Et voilà qu’apparaît une Américaine qui sort de la fac. Une gamine titulaire d’un diplôme d’économie dans l’une des plus prestigieuses universités du monde, qui parle chinois, qui joue du violon et qui se trouve dotée, en sus d’un sourire charmant, d’une voix que mes amis disent très belle. Je l’embauche, elle sera notre muse, notre Olivia Ruiz à nous, ou plutôt notre Jane Birkin.
Elle avait donné un accord de principe, mais autour de la table du restaurant où nous parlons business, elle me dit qu’elle serait heureuse de chanter avec nous, dans un sourire américain qu’il est impossible de lire, un sourire trop poli, qui attire autant qu’il tient à distance, un sourire chaleureux qui peut tout promettre ou tout compromettre.
Les vieux Chinois pratiquent encore l’art du cri. Il faut voir ces vénérables dames aux cheveux blancs, la tête tournée vers le ciel, la bouche grande ouverte et laissant passer un vieux râle qui vient de la nuit des temps. Le cri ne se distingue pas par sa puissance sonore, il y a des cris très proches du silence, du chuchotement, c’est du moins ce que j’ai appris en Chine. Le cri se définit autant par une attitude entière du corps que par le son qu’on dégage. Autant par ce qui se libère, par la voix, que par ce qui s’entend.
Artaud a cherché à recréer un art du cri, génial mais trop isolé dans l’histoire, à la différence des opéras chinois. Nos musiques populaires, le blues, le rock, le rap, varient à leur manière sur la voix qui se perd dans le cri. De grandes réussites, certes.
Mais promenez-vous dans les parcs avant 7h00 et vous verrez des gens crier, de toutes les façons envisageables, et c’est pour moi un événement considérable.