Plusieurs films dans la même balade à vélo

Un vélo qui s’ennuyait dans un garage de Villefontaine rigole et scintille désormais sur les hauteurs de Villeurbanne. Un jour qu’il faisait trop chaud pour courir et pour écrire, le sage précaire a décidé d’aller voir plusieurs films dans des salles de cinéma distancées les unes des autres sur la commune de Lyon, et de faire tous les trajets à vélo pour faire quand même un peu d’exercice.

Pour aller à l’Institut Lumière, rue du Premier film (8ème arrdt), il me fallait passer par le parc Blandan. Ancienne caserne militaire, je découvre ce qu’ils en ont fait. Pas mal du tout ces herbages, cet art du jardin un peu déstructuré, un peu urbain, un peu prairie et herbes folles. Bon, j’apprécie l’urbanisme doux que les Lyonnais veulent développer dans leur vieille cité industrielle.

On arrive à l’Institut Lumière, pour découvrir que tout a changé par rapport aux années 1990. De mon temps, les salles de cinéma se trouvaient dans le château lui-même (une demeure néo-je-ne-sais-quoi, datant des année 1900, avec des tourelles et une polychromie due aux différentes pierres de l’édifice). Aujourd’hui les salles sont dans l’ancien hangar qui a vu naître le cinéma. Au fond du jardin.

Je paie ma place et m’installe dans les sièges hyper confortables de l’Institut. Il y a un festival Orson Welles. Je me rends compte en cours de route que, finalement, je n’aime pas trop Orson Welles. Son Macbeth, après plusieurs visions, je peux dire que je n’aime pas. J’ai même eu la révélation que je n’aimais pas tellement Shakespeare non plus. Je suis trop vieux pour me mentir à moi-même. D’accord pour les comédies de Shakespeare, mais ses tragédies métaphysiques et brumeuses, c’est trop de drame pour le sage précaire.

Trop d’ambiance sombre, trop de fausse profondeur, trop de prophéties. Trop de crimes, trop de sorcières, trop de costumes ridicules.

Trop de chaos, de guerres, de folie, de bruit et de fureur.

Il faut être un peu adolescent pour être impressionné par tout ce cirque. Le sage précaire, qui est un éternel quadragénaire, préférera toujours Racine. (Le soir même, de retour à Villeurbanne, il pendra un exemplaire de Britannicus et dès la première scène, des les premières tirades d’Agripine, il sera conquis, ravi, emporté). Avec Racine, j’ai l’impression de me baigner dans une eau claire. Avec Shakespeare, de ramper dans la boue.

Repris mon vélo pour suivre le cours Gambetta jusqu’au Rhône, que j’ai longé jusqu’à la rue Berthelot, où l’on retrouve le cinéma Comoedia. Je vais voir Trois souvenirs de ma jeunesse, d’Arnaud Despléchin. Beaucoup trop long, et beaucoup trop adolescent là aussi. Trop de drague inexperte, trop de fantasmes masculins, trop de filles objets. Le sage précaire prend alors conscience qu’il n’aime pas énormément Despléchin, mais c’est un sentiment plus facilement avouable avec Despléchin qu’avec Shakespeare ou Orson Welles.

Pour rentrer au quartier de la soie, à Villeurbanne, il faut emprunter une longue rue qui d’abord s’appelle Félix Faure, puis Jean Jaurès et enfin Léon Blum.

Faure, Jaurès, Blum : du président de la république « qui se croyait César et qui ne fut que Pompée », jusqu’au héros du Front populaire, on se balade dans l’histoire de la république, du centre modéré jusqu’à la gauche triomphante. C’est cette balade à vélo qui aura été la plus grande émotion esthétique de la journée, en définitive. Comme quoi, il ne faut jamais douter de rien.

Ainsi parle le sage précaire.

Mogambo, 1953. Le foyer de l’étrange colonialisme de John Ford

 

Ils passaient Mogambo sur Arte l’autre jour, dans l’après-midi. Comme je me trouvais dans un appartement doté d’une télé, j’ai sacrifié à mon péché mignon : travailler mon manuscrit en cours avec comme fond sonore un classique hollywoodien, que je pouvais zyeuter par moments.

Au vu du programme de la chaîne franco-allemande, ils ont passé Mogambo pour le rôle qu’y tient Grace Kelly. Suivait après le film un documentaire sur le mariage de celle-ci avec le prince de Monaco, et sans doute encore le biopic qui a été fait sur elle l’année dernière. Je ne connaissais pas cette actrice, j’avoue, et si je ne comprends toujours pas comment on peut transformer de simples acteurs en stars, je reconnais que Grace Kelly possède un sourire enchanteur.

Mogambo se déroule quelque part dans une Afrique de pacotille. Une Afrique pleine de clichés, de chants et de danses, de torses musclés, de soumission et de sauvagerie. Une Afrique subsaharienne, la jungle kenyane peut-être, où Clark Gable est un chasseur de bêtes féroces.

Ava Gardner se trouve là, ne me demandez pas pourquoi (j’ai pris le film en cours), ainsi que Grace Kelly qui joue le rôle d’une Anglaise mariée à un anthropologue moins sexy que Clark Gable. Les deux femmes sont amoureuses de Clark qui n’est rien moins que le sage précaire dans vingt ans : aventurier, impitoyable, célibataire, moustachu séducteur, l’oeil qui frise, bardé de diplômes (non, ça c’est uniquement le sage précaire). Pathétique, profiteur, mais amoureux de la vie et prompt à renouer avec d’anciennes amoureuses.

Je n’avais jamais vu ce film. Son colonialisme brutal frappe la vue dès la première seconde. Il n’est pas étonnant que ce soit en réalité une reprise d’un film des années 1930. On n’aurait pas pu inventer, il me semble, un truc aussi effroyable après la deuxième guerre mondiale, en pleine période de décolonisation, et alors que les colonisés  s’émancipaient de toute part. Les tribus africaines y sont filmées de la même manière que les gorilles.

Cela tombait bien, le chapitre que je travaillais était celui consacré aux récit de voyage écrits par les migrants, les postcoloniaux et les francophones de l’après-guerre. J’étais en train de me dépêtrer de tous ces écrivains africains qui ont écrit sur le voyage et la migration, l’exil et le retour, sans avoir jamais sacrifié au genre même du récit de voyage. Les Africains de 1953 étaient bien loin de ressembler à ce que John Ford nous montre dans Mogambo.

J’ai levé les yeux de mon manuscrit pour voir la scène centrale de Mogambo. La plupart des oeuvres d’art possèdent un coeur battant, un foyer rayonnant, autour duquel tout le reste est construit. Le sage précaire n’a qu’un don dans la vie, en plus de jouer au Clark Gable des Cévennes : il capte intuitivement le centre névralgique des oeuvres. Il est comme un médecin des oeuvres : donnez-lui un roman ou un film malade, demandez-lui où est le coeur, et il vous le rendra avec un diagnostique sûr. « Le coeur est là, mais il n’est pas assez rayonnant, il bat trop faiblement, et le récit n’est pas assez irrigué, il part en couille, en eau de boudin. »

Je crois que c’est un don que j’ai. Voulez-vous d’autres exemples de scènes centrales ? Dans Raining Stones, de Ken Loach, la scène où le père de famille va voir le prêtre ouvrier, qui élimine les traces de son forfait et lui dit : « J’écoute ta confession ». Ce moment où le chômeur catholique se met à genoux pour enfin se libérer de ce qui l’angoisse, c’est le coeur du film, si rayonnant que le film en est nimbé d’une aura magnifique.

Dans Mogambo, c’est quelques secondes à peine. Les gorilles sont filmés en train de manger et de grogner. Clark Gable les tient en respect avec son rifle. L’homme et l’animal se jaugent, tous deux grands fauves, mâles dominants sans complexe et prêts à tout. Clark n’est pas tout seul ; à côté de lui, l’anthropologue anglais que Clark cocufie avec Grace Kelly (vous suivez ou pas ?) se fait tout petit et tient sa caméra. Clark Gable est payé pour accompagner cet anthropologue et sa charmante épouse dans la forêt des gorilles afin qu’il puisse enregistrer des images et des sons.

Gros plan sur l’anthropologue qui relève sa caméra et la dirige sur le primate. Ce dernier, ça le rend fou qu’on le filme, il prend cela comme un affront. L’anthropologue sue de peur, mais il bande comme jamais. Il réalise son rêve atroce de voyeur orientaliste.

Tout Mogambo, et toute la littérature coloniale, sont concentrés dans ces quelques secondes où le cameraman, protégé par une arme à feu, enregistre crânement la colère des autres, la nudité des autres, la bestialité des autres, leur vulnérabilité.

 

 

 

Une scène de Romain Goupil

La scène centrale du dernier film de Romain Goupil est une engueulade entre Goupil lui-même et une vieille dame.

La dame vient se plaindre du fait qu’on a enlevé une plaque sur la façade de l’immeuble. Goupil crie que l’homme, honoré par la plaque, était un nazi. La dame répond que c’était un grand musicien.

« Un grand musicien ? Ce monsieur a composé la musique d’un film antisémite.

Comment pouvez-vous juger ? dit la dame. Peut-être qu’on l’a forcé ? »

Alors Goupil rit d’un air supérieur et tance la vieille dame. On se dit qu’elle est peut-être liée à ce musicien collaborateur. Que c’est peut-être sa fille, ou une musicienne qui a étudié son oeuvre. On ne sait pas, mais elle est bouleversée.

« On l’a forcé ! Vous voulez dire que, sous la torture, on a forcé ce mec à composer la musique d’un film de nazi. Cassez-vous madame ! »

La vieille dame éclate en sanglot et s’enfuit.  

Ce que ne dit pas le film, c’est que ledit musicien était sans doute précaire, comme nous tous. La vieille dame a raison, on l’a forcé à travailler pour les Allemands. Non pas sous la torture, mais par la misère économique.

Un beau roman est écrit sur ce sujet : Un roman russe d’Emmanuel Carrère. Carrère raconte comment son grand-père, immigré russe ou ukrainien, a travaillé pour les Allemands pendant l’occupation. Pauvre, inemployé, écrivain raté, mais parlant couramment français, allemand et russe. Seuls les nazis lui ont proposé un boulot.

Goupil aurait honni le grand-père de Carrère.

Au générique de fin, on contemple tous les soutiens financiers et politiques qui défilent sur l’écran, pour que Goupil ait les moyens de travailler.

Une superbe journée de terreur

Ray 1

Journée de terreur pour le peuple français, vendredi fut une journée de magnifique torpeur pour la sagesse précaire.

Réveillé dans le 16ème arrondissement de Paris, le sage précaire visite le musée Guimet en amoureuse compagnie. Ebloui par ladite compagnie, il ignore tout des terroristes et des prises d’otage. L’ouest de Paris est d’ailleurs extrêmement calme. Le musée d’art asiatique est l’écrin d’une journée d’amour : le beau corps des déesses orientales, les poitrines généreuses des temples indiens, les courbes des danseuses chinoises et les rondeurs des beautés khmères font tourner la tête et nous conduisent à retourner à notre nid provisoire, procéder à une sieste balsamique.

Ray 2

La sieste balsamique est une invention thérapeutique de la sagesse précaire. Elle consiste en un massage spécial qui évacue les états grippaux d’une personne aimée, après quelques minutes de sommeil.

L’après-midi, je me rapproche du centre de Paris et retrouve une amie qui a passé ces dernières journées sur les chaînes d’info en continu. Autour de la place des Vosges, l’agitation est beaucoup plus palpable que dans le 16ème. Les sirènes de pompier et les véhicules banalisés prolifèrent. J’apprends alors ce qui a tenu mes concitoyens en haleine. Nous buvons un thé en regardant l’action des forces de l’ordre à quelques rues de nous.

Quand les méchants ont perdu, tués sous les balles de nos agents de sûreté, mon amie et moi sortons boire un verre rue de Jouy, dans un bar/restaurant dont la carte des vins présente un étrange tropisme lyonnais. Un choix de quatre rouges : Gamay (le cépage principal du beaujolais), Coteaux du lyonnais et Saint-Joseph. Le patron, apparemment, n’est pas particulièrement originaire de la capitale des Gaules. Il a juste apprécié ces vins, qu’il trouve originaux. C’est drôle, il faut monter à la capitale pour voir respecter le coteau du lyonnais qui, dans ma ville natale, est jugé comme une infâme piquette.

ray 4

Pendant que nous sirotons à la terrasse, nous remarquons un doux mouvement dans un atelier en contrebas. Je crois reconnaître une longue silhouette : c’est Jean Rolin himself  qui fait une lecture de son dernier livre dans cette librairie du Marais. Nous demandons aux deux commerçants, la serveuse du bar et la libraire, si nous pouvons joindre la lecture munis de notre verre de vin. Parmi l’auditoire, de bien jolies filles, dont je suppose qu’elles sont journalistes, critiques littéraires, étudiantes et chercheuses en lettres. Des jolies filles et de vieux messieurs.

ray 5

Plus tard dans la soirée, mon amie et moi prenons le RER direction Saint-Denis. Nous finissons la journée de terreur dans un collectif d’artistes, dans un immeuble en béton promis à la démolition. Les artistes ont aménagé une petite salle de cinéma, avec des sièges et du matériel de récupération. Ce soir, ils diffusent Le Salon de musique, de Satyajit Ray.

Et là, l’envoûtement de la musique indienne joue à plein. Affalé dans son siège, légèrement enivré de vin fin et sous alimenté, le sage précaire est enveloppé d’une étroite torpeur. Il faut voir ce chef d’œuvre de 1958 tard dans la nuit, après une journée intense, la conscience légèrement, très légèrement altérée. Les scènes de concert vous mettent dans un état de transe, au point que l’on comprend l’attirance des jeunes gens pour les drogues.

ray 6

Au fond, c’était une journée (d’)halluciné(e).

ray 3

Londres mon amour

Si Paris est toujours pour une grande ville du désir et du travail, le sage précaire associera toujours Londres à l’amour.  

Les films de Patrick Keiller sont à cet égard ce qu’on peut espérer de mieux dans le vaste domaine des productions audio-visuelles. Tout le monde cite souvent (enfin, quelques personnes citent parfois) Robinson in Space, réalisé en 1997. Mais il convient de citer son film précédent, London, réalisé en 1992.

 

Des promenades, des flâneries au sens propre du terme, dans les paysages de Londres, à la fin du siècle. Des plans fixes d’une très grande beauté, et une voix off qui raconte les expéditions faites en compagnie d’un ami, appelé Robinson.

Robinson est très clairement un sage précaire : il donne des cours dans une fac d’architecture, et son statut est incertain. Lors de la réélection des conservateurs emmenés par John Major, en 1992, Robinson sait que sa précarité va augmenter et qu’il risque de perdre le peu qu’il a. Quelques années plus tard, le narrateur de Robinson in space nous apprend qu’il a été viré de l’université et qu’il enseigne maintenant l’anglais langue étrangère dans une école de langues, à Reading.

Ce contexte de précarité économique est le point de vue idéal pour parler de la capitale, de la ville moderne, de l’Europe, et de la création artistique et intellectuelle. Le narrateur désapprouve le déménagement de son ami à Reading, et pour soutenir sa désapprobation, il cite Henri Lefebvre : « The space which contains the realised preconditions of another life is the same one as prohibits what those preconditions make possible. » Henri Lefebvre est devenu très à la mode chez les chercheurs et les artistes anglo-américains, depuis les années 90 ; les psychogéographes comme Patrick Keiller n’y sont pas pour rien.

 

Citer une phrase marxiste tirée du livre d’un sociologue français pour déplorer le déménagement d’un copain. C’est cet humour qui m’enchante, qui fait de moi un anglomane convaincu.

Les penseurs et artistes français sont d’ailleurs présents constamment dans les films de Keiller. Il mentionne sans arrêt Rimbaud, avec ou sans Verlaine, Apollinaire, Baudelaire, Montaigne, Monet, les situationnistes. C’est la profonde association des psychogéographes et des flâneurs dont j’ai abondamment parlé il y a quelques mois, qui crée entre Londres et Paris un flot d’écrivains et d’artistes étonnamment proches depuis le XIXe. 

Ce film de 1992 est un véritable baume pour le sage précaire car il y voit une Angleterre qui est encore vivante, conflictuelle, explosive (les bombes explosent chaque semaine). Des Anglais contestent la Reine, il y a encore des gens qui voudraient que la société changent. C’est l’Angleterre d’avant Tony Blair. Depuis, le sage précaire se demande ce que sont devenus ses chers Britanniques.

Le sage précaire se promènent dans les rues des îles britanniques avec une lanterne et cherche un Anglais, un Irlandais. Les universitaires continuent de parler de « capital », de « transgression », de « contestation », mais ils collaborent à un système injuste avec une grande paix de l’âme, sans même participer aux grêves organisées par des syndicats qu’ils méprisent, ou qu’ils ignorent. Ils participent même à des actions caritatives, c’est montrer le niveau avancé de leur corruption.

La force des films de Patrick Keiller est de prévoir combien les universitaires britanniques allaient devenir, dans les décennies à venir, des agents administratifs plutôt que des penseurs.

Les films de Patrick Keiller sont des témoins de l’Angleterre que l’on aime et qui était, selon Patrick Keiller, en train de disparaître (constat que ne partage pas le sage précaire). Une Angleterre drôle, inquiète, contemplative, potentiellement violente, révoltée, intelligente, passionnée de lecture, littéraire, francophile, industrielle et post-industrielle. Une Angleterre profondément européenne et nomade.

Priscilla Telmon, ou le voyage humanitaire

Avec un livre d'Alexandra David-Neel

Cette vidéo est un bon exemple de ce qu’il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.

Il s’agit de la bande annonce du film de Priscilla Telmon au Tibet. Comme je ne sais pas comment faire pour introduire des vidéos dans les billets, je me borne à mettre en lien la vidéo ici.

A priori, tout est réuni pour que j’aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l’aventure et l’Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l’aise du début à la fin de cette bande annonce.

Dès les premières images, après une courte introduction sur l’itinéraire d’Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon de face parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise, et qui est filmée de dos. La priorité de l’image, c’est Priscilla elle-même. Et que lui dit-elle, Priscilla, à cette femme indigène ? Elle lui dit : « Priscilla, je m’appelle Pri-Sci-lla. Priscilla! » La priorité du texte est aussi la voyageuse française.

C’est là une bonne manière, je suppose, de présenter l’héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l’air d’être importunée par cette touriste envahissante. Surtout que la prononciation chinoise de Priscilla est relativement incompréhensible, car parfaitement incorrecte.

Avec un Tibétain

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S’il n’y avait pas de voix off, pas d’action, pas d' »engagement » politique, pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l’eau et sur les crêtes. Je pourrais la regarder pendant des heures, au Tibet ou à Paris (plutôt à Paris).

Malheureusement, on la voit prier. Et ça va de mal en pis.

Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu’il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l’Himalaya sont menacés, je cite, « par la marche du monde et l’avancée des armées chinoises ». C’est tout dire. On se demande qui, de l’armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des « mille peuples de l’Himalaya ».

Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : « Dalai Lama ». On veut nous faire croire qu’il y a eu rencontre, je crois. L’aventurière lui donne un papier bleu – peut-être une photo du Dalai Lama – qu’il s’empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n’est pas plus garantie en Chine qu’au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d’étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n’est nullement interdit d’y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?

Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n’aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j’ai dû supporter de la pop indienne à fond dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain, il y a quelques années.

Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d’entendre Priscilla s’exclamer à voix haute : « Alexandra! Nous y sommes! » ? Est-ce d’entendre parler d’un itinéraire qui mêle aventure et « cheminement intérieur » ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l’idée du voyage.

Quand les « flics » empêchent l’équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : « Je les hais, putain, je les hais! » Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu’elle a le courage de ses opinions.

Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 70. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries. Du moment qu’on a un combat, qu’on  défend une cause, on prend le rôle de « chevalier blanc » que j’avais critiqué à propos de BHL et on a tous les droits narratifs.

Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d’écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j’ai écrit à propos d’une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C’est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.

Art du funambule et du documentaire

J’aime de moins en moins la fiction, et peut-être ne l’ai-je jamais vraiment aimée.

Concernant un petit événement, simple et beau, comme : « Un funambule marche sur un fil entre les deux tours du World Trade Center », on peut préférer le grand roman de Colm McCann, Let the Great World Spin, où le livre documentaire du funambule lui-même, Philippe Petit.

Moi, je n’ai vu que le documentaire, tiré du livre du funambule, intitulé Man on Wire (homme sur câble). Ce qui est extraordinaire dans ce film, ce sont les images d’archives d’un individu complètement inconnu. On le voit dans les années 70, en France, faire le clown à Paris, s’entraîner à marcher sur un fil, avoir une vie sociale et sentimentale entièrement tournée vers ses projets à lui. Tout jeune, il avait déjà le souci de se filmer, avec les caméras de l’époque. Le film est aussi basé sur des interviews croisées de sa femme de l’époque, de ses complices et de lui-même, Philippe Petit, qui semble être le grand ordonnateur de ce chant à sa propre gloire.

C’est donc l’histoire d’un mégalomane qui, à la différence de la plupart des mégalomanes, a réussi à tirer d’une activité complètement insignifiante (marcher sur des câbles), non seulement une forme de célébrité, mais surtout une production documentaire assez belle et émouvante.

Car, grâce à la musique (cette grande manipulatrice d’émotions), le film est parsemé de très jolies scènes, et on se sent conquis par le fait que cet homme marche dans le ciel, enchante un peu les paysages urbains, fait regarder dans les espaces où personne ne regarde.

Mon grand regret, dans Man on Wire, c’est la volonté de Philippe Petit de succomber à l’ « illusion rétrospective » que donnent les fictions. Il prétend que dès le début de sa vie d’artiste, il rêvait des tours jumelles  de New York, et que toute sa vie était tournée vers l’accomplissement de ce lien funambulique entre elles. Le fait que sa femme et ses amis avouent avoir rompu avec lui après ce succès semble confirmer que c’était le point d’aboutissement de sa vie.

Surtout, comment ne pas voir dans cette illusion rétrospective une volonté de profiter du fait que les tours soient maintenant disparues, et de transformer ce beau geste un peu fou en rêve prémonitoire, ou en préscience obscure que quelque chose de terrible allait arriver à New York trente ans plus tard.

Je trouve que le film pâtit de cette narration qui cherche à faire croire que les choses devaient se passer ainsi, qu’elles étaient comme écrites dans les années de jeunesse du héros. Le film en pâtit car, en voulant prendre les armes de la fiction (où les personnages suivent des destins que l’auteur peut croiser et décroiser à sa convenance), c’est la force du documentaire qui s’affaiblit.

Au fond, on touche là à la fois aux limites du film Man on Wire et à celles du funambulisme comme art et comme spectacle. En tirant un fil, un gros câble en réalité, entre deux bouts d’une narration, le spectateur est certes pris par une émotion où se mêle l’équilibre et le déséquilibre, la vie et la mort, le ciel et la terre, mais il y a tellement peu de doute sur l’issue de l’événement, qu’il est difficile de s’y intéresser durablement.

C’est pourquoi les grands documentaires ne sont pas souvent rétrospectifs, peut-être. Pour donner de la place aux bifurcations de la vie humaine.

C’est pourquoi aussi les grandes oeuvres documentaires, quand elles sont rétrospectives, refusent la linéarité du récit, bouleversent la chronologie, et se méfient comme de la peste de l’héroïsme et de l’épopée.

Shrek et les familles populaires

Un après-midi solitaire, je me promenais dans le centre de Belfast, en m’étonnant du calme de la ville. Personne dans les rues piétonnes, personne dans les cafés. Encore une fois me vint l’impression que Belfast était sous-peuplé, ou suréquipé, comme l’on voudra.
Attiré par le bruit et la présence humaine (car le sage précaire aime l’humanité, la chaleur dégagée par les foules, les promenades et les échanges), j’entre dans le centre commercial de Victoria Square. Des familles font faire à leurs enfants des défilés de mode dont ils n’ont pas envie. Les gens regardent, tant qu’à faire.
Je vais au cinéma du troisième étage. Je demande au type du guichet quel film je peux voir au plus tôt. Quel genre de films, me demande-t-il ? Celui qui commence maintenant. Vous n’avez aucune préférence ? Ca dépend, dis-je, que me recommandez-vous ?
Installé dans la première moitié de la salle au confort incroyable, je vois débarquer des dizaines de jeunes familles. En moyenne, les enfants ont trois ou quatre ans. Cela me paraît jeune pour regarder Shrek, mais je ne dis rien. Les parents, tous très jeunes et sympathiques, savent mieux que moi ce qui est bon pour leur progéniture. Mes lunettes 3D sur le nez, mon verre de Smoothie près de moi, j’appréhende un peu toute cette population enfantine et l’agitation dont elle est coutumière. J’aime déjà peu les enfants de ma propre famille, je ne vais pas pouvoir supporter très longtemps le vacarme des enfants d’inconnus.
Les enfants se tiendront plutôt bien. Je ne recevrai pas de pop-corn sur le chef, ce qui est heureux lorsqu’on constate l’état de la salle de cinéma après la séance.

Le film commence.

Shrek, l’ogre vert des contes populaires, s’ennuie ferme dans sa vie de famille. Ses trois enfants sont sensiblement du même âge que ceux qui comblent la salle de cinéma. Les parents entrent en empathie totale avec le héros, gagné par la fatigue et la frustration d’une vie familiale qui ne tient pas toutes ses promesses de bonheur. Le film montre efficacement comment le bruit des enfants est quelque chose qui lasse. On le savait, mais les films populaires, d’ordinaire, s’appuie sur une autre dynamique : d’habitude, on voit des gens heureux, puis la narration casse l’harmonie familiale par un événement extérieur (une guerre, un accident, un extra-terrestre) qui ouvre sur les péripéties du film. Ici, c’est le héros, père de famille comblé, qui fout tout en l’air.

Domestiqué, aux ordres de sa femme, il n’en peut plus. Chaque fois qu’il se prépare à prendre un bain de boue, comme tout bon ogre, sa femme lui hurle de s’occuper de quelque chose, et il obéit sagement.

Shrek a encore de la rage et désire ce que tous les hommes désirent au fond : de la sauvagerie. Alors un jour, il envoie tout balader, et plaque tout, devant sa femme incrédule.
Cette dernière ne le comprend pas. Elle lui dit : « Tu as trois enfants magnifiques, une femme qui t’aime, des amis qui t’adorent. Tu as tout, et la seule personne qui ne le voit pas, c’est toi. » Et, héroïque, rationnelle, pure, incritiquable, elle retourne à son devoir.
Shrek n’est plus qu’une boule de nerfs. Il erre sur les chemins, et rencontre un magicien qui lui propose un pacte : une journée de liberté et de sauvagerie, contre une journée quelconque de sa vie passée. Le magicien va en profiter pour mettre un sacré bordel dans le royaume, je passe sur les détails.

Bref, à la fin, grâce aux sortilèges et à l’amour, Shrek revient au moment où il voulait tout envoyer balader. Il a vécu assez de sauvagerie et décide que la vraie vie, c’est sa famille. Lui, comme les spectateurs, se dit qu’il est finalement bien plus heureux domestiqué que sauvage. Il dit à sa femme : « On dit que je t’ai sauvée du dragon. C’est faux, c’est toi qui es venue à mon secours ».

Rideau, chers amis, n’espérez rien de plus que ce que vous avez déjà. Pour vous, c’est la vie de famille ou la déchéance. Obéissez à votre femme, c’est elle qui sait. Mettez vos enfants au-dessus de toute autre priorité et de toute autre préoccupation.

On va encore me taxer de misogyne, mais je trouve que l’image de la femme, dans ce film, est tout aussi écornée et régressive que celle de l’homme est lamentable. La femme est réduite à ce « devenir-marâtre » dont le bonheur se résume à celui de ses enfants et à la stabilité de son ménage. La femme grossit, elle devient difficile à aimer, sauf si l’homme prend le rôle de petit garçon et que la femme possède l’autorité d’une mère.

On retrouve dans Shrek l’infantilisation de l’homme déjà perçue dans les séries télévisées américaines : je pense au seul couple stable de Desperate Housewife, où l’homme est inférieur à sa femme à tous les niveaux, professionnels et sexuels en particulier. Quand il parvient à imposer un rêve d’émancipation (la création d’une pizzeria), c’est un échec total et il revient la queue entre les jambes vers sa femme qui l’a soutenu malgré ses doutes. Dans l’Amérique moderne, c’est-à-dire partout, le salut passe par la famille et par une idéalisation délirante de la femme : une excroissance monstrueuse d’une maman toute puissante, qui fait la putain et qui a beaucoup d’esprit. Le scénariste postmoderne a tellement besoin de faire des personnages principaux féminins, qu’il invente des rôles qui ne laissent aucune crédibilité : les femmes de cinéma sont fortes, ambitieuses, stoïques, intelligentes, mais elles sont aussi hystériques, dominatrices, castratrices. Dans ces fictions, les hommes continuent d’avoir du désir pour ces femmes, ce qui ne peut pas être le cas dans la vraie vie. Or, quand les hommes sont réduits au rang de papas, de petits garçons et de faire-valoir, ils n’ont plus d’autres désirs que de se blottir dans un coin et de sucer leur pouce.

Les papas de Belfast sont sortis de la salle assez contents, je crois, avec des enfants qui dansaient devant l’écran. Cela leur avait plu, aux enfants ; c’est vrai que c’est drôle, Shrek, et que c’est rudement bien fait.
Le soir, Colin, Nigel, Iain ou Johnny se sentiront peut-être bénis des Dieux d’avoir une famille et sentiront peut-être revivre un sentiment de gratitude ou de tendresse pour celles et ceux qui partagent leur vie quotidienne.

La Bataille d’Alger est-elle toujours tabou ?

bataille-dalger.1272795299.jpg

Au festival du film de Belfast, ils ont diffusé La Bataille d’Alger. Un film de 1966, écrit et réalisé par des Italiens, basé sur les mémoires d’un leader du FLN et produit par le tout jeune gouvernement algérien. C’est plus complexe que cela, mais je résume.

Le film est devenu culte car il est fréquemment repris pour exemple d’une situation où une armée officielle finit par perdre une guerre alors même qu’elle avait gagné la bataille principale. Comment gagner l’aspect militaire et policier d’une guerre tout en perdant au final la bataille idéologique et médiatique. C’est un peu ce qui se passe avec les Irlandais d’Irlande du nord, et c’est aussi ce que Bush redoutait avec les Irakiens. C’est la raison pour laquelle il a diffusé ce film au Pentagone, en 2003, comme une sorte de training au traitement des guérillas urbaines.

Le film est bien fait, assez beau, dans le genre realisme italien, à tendance documentaire. Pour éviter d’être taxé de parti pris, le rôle de « colonel Mathieu », un mélange de Massu et de Bigeard, est outrageusement noble et racé. La noblesse putative des Francais est bien entendu le meilleur moyen pour le FLN de se hausser au niveau de l’Histoire.

Après le film, séance de discussion avec la directrice du festival. La Bataille d’Alger était le « Director’s choice ». Une femme française prend la parole. Elle dit que la guerre d’Algérie est un gros tabou en France, qu’on ne l’enseigne pas à l’école, et qu’elle a honte de son pays. Ah ! les Français et leur haine d’eux-mêmes. On devrait les envoyer sur une île et qu’ils nous foutent la paix. Que cette femme ait honte, soit. Elle a bien choisi son pays d’adoption pour soigner ses délices culpabilisatrices. Mais dire que ces événements sont tabous, c’est faux. Moi, on me l’a enseignée à l’école, la guerre d’Algérie, ainsi que les autres guerres, coloniales et d’indépendance.

Et puis il y a eu d’autres films, d’autres débats, des émissions de télé, des livres. Des articles de journaux par milliers. Pourquoi dire que c’est un tabou ? Le film même montre que les journalistes français questionnent le général Mathieu sur la torture. Il y est fait mention de Jean-Paul Sartre qui dénonçait les actions de l’armée française. Sartre était l’intellectuel le plus célèbre de France. Alors, comment peut-on parler de tabou ?

Ce n’est pas la première fois que j’entends des Français dire que ces choses sont cachées. J’ai l’impression que ce sont eux, les Français de l’étranger, qui n’écoutaient pas pendant les cours d’histoire, et qui ne lisent pas les journaux. Et plutôt que d’avouer qu’ils sont peu informés, peu ouverts sur l’histoire et l’actualité, préfèrent incriminer leur pays d’origine pour justifier leur ignorance.

« Disgrace », le film

disgrace-affiche.1265231481.jpg 

Je ne voulais pas rater le film après avoir tant aimé le roman. Plus le temps passe, plus je considère Disgrace de J.M. Coetzee comme important.

Alors le film, bien sûr, on le voit en pensant constamment au livre, et c’est ce qui peut arriver de pire pour un film. Je suis incapable de savoir ce que j’aurais pensé du film si je n’avais pas lu le livre, et donc incapable de savoir si c’est un bon film. Il est fidèle au livre, certes, du point de vue de la suite des scènes. Mais précisément, mon impression est que le réalisateur n’a surtout pas voulu trahir Coetzee et qu’il a mis bout à bout tous les éléments constitutifs du roman, sans avoir le liant littéraire qui permettait de tisser suffisamment tous les fils narratifs.

On se retrouve avec des histoires juxtaposées. Je me demande vraiment, par exemple, comment les spectateurs peuvent sentir la nécessaire présence des animaux, dans le film.

disgrace.1265231500.jpg

En revanche, le film met en avant un aspect du livre qui m’avait échappé : le besoin de rédemption du héros. Après le viol de sa fille, le professeur se rend compte de l’atrocité de ses rapports sexuels avec son étudiante, au début du récit. Sa sexualité devient même altruiste, voire charitable : il couche avec la dame sans beauté de la SPA, et il va demander pardon aux parents de son étudiante. Il va jusqu’à s’agenouiller devant la mère et la soeur de son étudiante, et quand il couche avec la dame sans beauté, c’est pour lui faire plaisir, pour lui redonner sa dignité de femme ou quelque chose comme ça.

J’y pense, cet aspect moral du personnage, qui cherche la rédemption, je me demande s’il est vraiment présent dans le livre.

disgrace-3.1265231459.jpg

La dernière image est très belle, et ajoute enfin quelque chose que le livre ne pouvait pas apporter. Une vue panoramique des montagnes d’Afrique du sud, avec les deux maisons perdues dans la nature. La maison de la fille blanche, enceinte de son viol, qui a tout perdu sauf la maison. La petite maison au toit bleu du grand Noir qui a tout gagné. Mais leur isolement et leur ouverture sur l’immensité, leur refus d’être protégées par des murs et des armes, montre combien ces deux maisons sont fragiles, unies. Personne ne peut ni vraiment perdre, ni vraiment gagner, dans ce monde d’hommes, de terre et d’animaux.