Accélération du guerrier

Certains jours sont des accélérateurs existentiels. Alors qu’on stagne tranquillement dans son coin, sans ennuyer personne, notre vie repart à l’abordage en quelques heures.

Cette journée-là, j’eus le bonheur d’enfin m’entretenir intimement avec une femme de grande beauté, qui me faisait rêver depuis six mois. Elle me dit : « J’aimerais bien apprendre la philosophie avec toi. »

Tu veux dire « parler sagesse » ? Spiritualité ? Energie et tutti quanti ? Parler précarité, tout ça, désaffiliation, flottement de la vie ? Mais non, elle veut de la vraie philosophie, des concepts durs comme des pierres, et qui se déploient longuement, comme la mer.

Je dis banco. Jouer le Fontenelle moderne, voilà qui va réchauffer mon hiver enneigé. La pluralité des mondes, madame, c’est finalement ce qu’ont réinventé nos penseurs français postmodernes. Ah mais il est six heures, souffrez que je vous invite à manger un repas ouighour.

De retour à la maison, le message d’un professeur français, écrivain subtil de son état, me remet sur les rails d’un désir de thèse de doctorat, et me relance.

Des informations concordantes me font miroiter des aides à la recherche qui me permettraient de vivre trois ans en faisant ce qui, à mes yeux, constitue la plus belle des existences : voyager dans les bibliothèques du monde entier, lire, écrire, découvrir des textes magnifiques et les mettre en valeur, prendre des théories à bras le corps et les faire vibrer les unes dans les autres.

C’est alors qu’une journaliste d’un magazine chinois m’envoie un e-mail pour me demander un article dont je lui avais parlé un jour et que je croyais oublié.

Les projets s’entrechoquent et, tandis que mes amis profitent du nouvel an chinois pour aller au soleil, je fais le choix inverse, je fourbis mes armes sous la neige de Shanghai pour être prêt à frapper au moment opportun.

Faire avancer les projets en douce, comme s’ils étaient des machines de guerre. Parce que le sage précaire est un peu un guerrier, on ne le dit pas assez.

Un guerrier de quel type ? C’est une question dont je traiterai dans un autre billet, car il faudra convoquer les grands stratèges chinois et européens, ce ne sera pas une mince affaire.

Comment on se prépare à une thèse de doctorat

En parlant de thèse, voilà que je reçois, il y a quelques jours, un email d’un authentique spécialiste de la littérature de voyage. Un professeur anglais qui travaille dans la très onirique ville de Liverpool. Je lui avais écrit en début d’été dans l’éventualité que j’entreprisse une thèse sur le sujet même où il se distingue. Six mois plus tard, alors que je croyais cette voie abandonnée, M. Forsdick me répond avec beaucoup de grâce, dans un français parfait, et semble intéressé par les grands axes de recherche que je lui ai tracés tant bien que mal dans un mail printanier.

C’est une belle expérience, quand quelqu’un vous encourage, d’être rassuré sur la pertinence d’un projet qu’on veut mettre en oeuvre. D’habitude, mes projets rencontrent le doute, voire la suspicion. Mais d’habitude, il me suffit de me jeter à l’eau pour les réaliser ; de prendre un billet d’avion, ou un billet de train.

Une thèse, à la différence d’un livre qu’on écrit dans son coin, cela implique des gens,un directeur, une administration, parfois plusieurs administrations, une communauté de chercheurs, un style d’écriture et des méthodes de travail à respecter. C’est un engagement sur trois ans. C’est beaucoup de pression.

J’ai reculé devant cette pression depuis que j’ai suspendu mes études. Après mon DEA (on appelle cela Master aujourd’hui), je n’étais pas prêt intellectuellement. Quelques années plus tard, en Irlande, je pris des dispositions pour en commencer une, sous la direction d’un brillant chercheur qui aurait été un idéal directeur de thèse pour quelqu’un comme moi, mais je n’étais pas prêt financièrement.

Aujourd’hui, je suis prêt. Pas financièrement, car il est douteux que je puisse jamais dépenser des milliers d’euros pour avoir le droit d’étudier, mais humainement, mentalement et physiquement, je suis enfin prêt. Mon dos, mon crâne, mes mains me disent qu’ils sont prêts à s’y mettre sérieusement. Prêts à passer des jours entiers dans des bibliothèques, à lire des monceaux de livres, à embrasser une région entière du savoir, à y faire leur chemin. Je ne sais pas comment font les jeunes de 23, 24 ans pour le faire, mais moi, il m’a fallu attendre un peu pour me sentir apte. Il m’a fallu tomber amoureux plusieurs fois, parcourir quelques kilomètres, discuter avec une grande variété de gens, saigner abondamment, laisser passer de l’eau sous les ponts et la regarder passer sans penser à rien. Il m’a fallu être souvent seul et aimer cela, apprendre à me lever tôt, apprendre à m’asseoir à une table, apprendre à boire des litres de boissons alcoolisées sans en être trop affecté, apprendre à m’en passer.

Il m’a fallu enseigner des choses, enseigner la dissertation, la lecture, l’analyse, la synthèse, le commentaire composé, la méthodologie de la recherche. Enseigner la philosophie, la littérature, le français, la natation, la guitare, l’histoire de l’art, pour me voir à la hauteur d’un doctorat.

Alors, tout en travaillant sur un projet de thèse que je m’efforce de rendre assez convaincant pour obtenir une bourse, j’en parle à mes amis et demande des conseils à des personnes autorisées. La philosophe Claude Imbert, en poste dans mon université pendant quelques semaines, m’a encouragé. Elle m’a parlé de professeurs intéressants en Amérique et en Angleterre et m’a promis de m’appuyer. Faut-il être appuyé ? Elle m’a dit, l’autre jour, à table : « Vous savez, une thèse, ce n’est pas si terrible que ça. Il suffit d’écrire trois cents pages intelligentes. »

Trois cents pages intelligentes ? Pour me rassurer, ça me rassure beaucoup. Mais je suis prêt, vous dis-je, prêt à relever le défi, à lutter contre ma vieille tendance à la paresse et à l’ineptie facile. A contre-courant de moi-même pendant trois ans, et sur trois cents pages, voilà ce que je vais être et qui me paraît un projet magnifique.

Quand j’ai appris à Mme Imbert que j’avais reçu cette réponse de Forsdick, elle a paru enchantée pour moi. Elle m’a dit : « Oubliez ce que je vous ai dit sur UC Santa Cruz et Durham. Liverpool, c’est le meilleur choix. »

Blogs et/ou livres de voyage

Rencontré un professeur d’université qui m’a parlé de mon projet de thèse. Il n’a rien à voir avec ce que je voudrais faire, mais il a un avis sur tout, ce que j’apprécie, en ces temps d’hyperspécialisation. La littérature du voyage, il connaît un peu, il a failli faire sa thèse sur un sujet similaire il y a trente ans. Qu’est-ce qu’un sujet similaire à la littérature du voyage ?

Il m’a dit que les blogs étaient un type d’écriture qui commençaient à être étudié, et que quitte à parler de travel writing contemporaine, autant ne pas oublier les blogs de voyage. « Mais c’est bien sûr! » me suis-je écrié. Voilà un truc porteur, les blogs de voyage et/ou les blogs d’expatriés, leurs limites et leurs apports. Plutôt que de faire une thèse pour spécialistes, concentrée sur deux ou trois auteurs dont je suis fan, faire un travail qui mette en lumière les meilleurs écrivains contemporains tout en surfant sur un phénomène à la mode que je connais bien puisque je le pratique depuis plusieurs années.

D’un côté, la triade qui forme mon panthéon littéraire de l’errance : André Dhôtel, Nicolas Bouvier et Jean Rolin. De l’autre, les débats et les essais sur le tourisme, le voyage de masse, les blogs, la migration petite bourgeoise, en un mot la sociologie. Le tout supervisé par le grand philosophe de la déterritorialisation : Gilles Deleuze.

Cela pourrait faire une belle armature pour se lancer dans une définition d’un genre littéraire pas encore très clair. Car qui sait comment décrire l’oeuvre de Jean Rolin ? On est toujours emmerdé pour le faire car on manque de catégories littéraires spécifiques.

Le professeur d’université me dit que les blogs, au fond, ne se démarquent pas vraiment de l’écriture d’un journal intime, d’un carnet de route. Sauf son respect, je conteste cela. L’écriture d’un blog a quelque chose de particulier. Une tension, une mise sous tension des phrases pour les rendre d’emblée percutantes, ou drôles, ou intéressantes, ou provocantes. Je me permets de lui dire quelques mots sur les différences entre un blog et un journal, insistant sur le rôle déterminant des commentaires. Il opine du chef et me dit : « C’est bon, là, tu l’as ton sujet de thèse, va pas chercher plus loin. »