Un étang pour ceux qui ne partent pas en vacances

 

J’avais parlé, à propos du marché de Villefontaine, d’une belle diversité anthropologique. La Ville Nouvelle peut en effet s’enorgueillir d’une population chamarée, jeune et à la démarche chaloupée.

Non seulement les groupes ethniques coexistent en paix, ce dont j’ai eu confirmation en parlant avec les commerçants et les habitants du coin, qui, s’ils se plaignent de certains désagréments de la ville, admettent qu’il n’y a ni violence ni agressivité ; non seulement les classes sociales s’articulent les unes aux autres comme elles peuvent, mais la nature coexiste avec les nécessités d’approvisionnement énergétique, et laisse passer les poteaux télégraphiques et les câbles électriques. Ce sont des formes, des motifs qui font partie du paysage, et il n’y a pas lieu de s’offusquer de leur présence.

Or, l’un des joyaux de la Ville Nouvelle, ce sont les étangs. Les chercheurs rhônalpins sont les premiers à affirmer qu’ils possèdent « un fort potentiel écologique », compte tenu des trois espèces de hérons qui s’y reproduisent, « dont le furtif et rare Blongios nain » (Direction régionale de l’environnement). Qu’on se le tienne pour dit.

Plus rare et plus furtif que le Blongios nain, cependant, est le plaisir que prennent les bonnes gens d’ici bas dans l’eau de l’étang. Car celui-ci, c’est un petit bijou. Un petit luxe dont personne n’abuse. C’est la Méditerranée à la portée de la classe ouvrière.

S’il est important d’avoir un plan d’eau près de chez soi, il est encore plus beau d’y voir des enfants, et des familles du monde entier s’y baigner, y passer les après-midi qu’ils ne passent pas au bord de la mer ni dans les rutilants départements de la France vacancière. On y voit des pêcheurs qui prennent leur activité très au sérieux, et de jolies Africaines à la peau luisante.  

Dans les H.L.M. de Villefontaine, une bonne proportion d’administrés ne part pas en vacances. Alors, au moins, ils se rafraîchissent. Font des barbecues et donnent à manger aux cygnes et aux canards (sans oublier la fameuse Cistude d’Europe, tortue indigène que nos écologistes ont surpris en train « pondre à terre »). Des femmes s’y font bronzer seins nus, des couples s’y font et s’y défont, des colonies de vacances ou des centres aérés y organisent des activités pour tout petits.

Baignade surveillée par un maître nageur de 14h00 à 19h00. Ce dernier rassure les parents et calme les esprits quand les gens se bousculent, comme lors de cette échauffourée entre un enfant et un handicapé mental.

Certes, les écologistes rhônalpins ajoutent encore que « la pression humaine » présente un risque pour la faune sauvage de la réserve naturelle. J’espère qu’ils ne visent pas les femmes aux seins nus, les écologistes rhônalpins, ni les Africaines à la peau luisante, ni les handicapés mentaux. Ce serait un péché d’opposer héron cendré et adolescente bronzée, butor étoilé (on en a observé!) et sage précaire buté. Dans la Ville Nouvelle, je veux croire que nous pouvons tous cohabiter. C’est mon côté utopique.

En arrière plan, sur la colline de Relong, le château de Fallavier, construit au Moyen Age par les comtes de Savoie si je ne m’abuse, surplombe la plaine et contemple les jeux innocents des baigneurs. Ce n’est qu’au XIVe siècle que les armées du Dauphiné renvoyèrent les Comtes dans leur Savoie, et que tout ce territoire entra de plein droit sous l’autorité du roi de France. Le château de Fallavier n’est pas inconnu des téléspectateurs : la série Kaamelott d’Alexandre Astier y tourna de nombreuses scènes d’extérieur.

Cette image d’une ruine historique, non loin de l’étang et de ses Fauvettes aquatiques (qui s’y reproduisent), ses Crapauds communs (dits Bufo Bufo en latin) et ses Rousseroles turdoïde (c’est un oiseau), apporte encore un peu plus de douceur au paysage, quand le soleil de la fin d’après midi devient mélancolique.

La promenade du damné

J’ai trouvé un moyen de traverser la Ville Nouvelle sans passer par la route. Des chemins, des sentiers, des pistes cyclables ou piétonnes. On a construit ces villes, dans les années 1970, avec pour objectifs de faire coexister nature et vie urbaine, classes sociales travailleuse et classes sociales promeneuses, familles automobiles et familles pédestres, développement du bâtiment et protection de l’environnement.

Et de fait, moi qui suis pédestre et urbain, électrifié et amoureux des arbres, premeneur et travailleur, j’ai traversé Villefontaine, de part en part sans crainte des voitures.

Pendant que je prenais les chemins, au hasard de ma route, j’écoutais Gilles Deleuze, dans mon i-pod, qui faisait cours sur Leibniz. Il parlait de la damnation, telle qu’elle est abordée dans Confessio Philosophi, et le grand professeur amuse son public. Pour expliquer comment Dieu peut être parfait, et pourtant faire qu’il y a des damnés, Deleuze recours à la « Chanson de Belzebuth », écrite par Leibniz au XVIIIe siècle. Cours magistral, c’est le cas de le dire, qui peut s’écouter sur un CD, disponible chez votre disquaire favori. Après la randonnée aurorale, la philosophie moderne m’incite donc à la pratique de la promenade damnée.

Les lignes d’horizon que propose la ville sont intéressantes. Les maisons et les immeubles bas se détachent sur le ciel, ce qui, avec les arbres en massif autour d’eux, crée des formes nouvelles, que ne connaissaient pas nos villes et villages traditionnels. Des formes étranges, des volumes fractals enveloppés par des nuages de verdure, c’est tout à fait inouï.

Pour le coup, toutes les constructions sont très basses. Cinq ou dix mètres de haut maximum. Nous sommes à mille lieux des tours que j’appelle de mes voeux, mais enfin, là, cela a été pensé ainsi, il faut respecter le travail des urbanistes et les laisser faire jusqu’au bout. Les tours, il vaut mieux les construire dans les grandes villes, car il faut une masse urbaine solide pour habiter et habiller des bâtiments vraiment hauts et imposants, sinon ils écrasent tout. 

Cela a pris du temps, peut-être vingt ans, mais aujourd’hui, les volumes que Villefontaine offre à la vue du promeneur et du riverain, bouffés par la nature, à moins que ce ne soit l’inverse, sont aussi harmonieux que de petites îles qui surnagent dans une mer de nuages verts.

  

Promenade aurorale à Villefontaine

Debout à l’aube, j’ai voulu voir les premiers frémissements de la ville.

Ville nouvelle, ville dortoir, ville parasite des campagnes, et compagne morne des vraies villes. Comment vit-on à l’aube, dans une ville nouvelle ? C’est une question aussi importante que d’autres questions ; peut-être un peu plus importante que d’autres questions.

Bu un café chez le boulanger, sur l’esplanade, pendant que le boucher hallal, son voisin, préparait son magasin. Le boucher s’est assis à ma table et m’a parlé de l’histoire du quartier, des projets de parking et de grande surface. 

Me suis promené au hasard. Au bout de l’esplanade, monté la côte où se trouvent un autre boulanger, un point internet/téléphones, et le « Point PIJ ». Traversé des unités d’habitation de la ville. Peu de graffitis, peu de dégradations. Par endroits, malgré tout, les traces noires de voitures brûlées. 

Derrière les logements H.L.M., des résidences plus coquettes, des voitures plus cossues, mais toujours dans les mêmes couleurs ocres et terre qui se déclinent dans la commune.

Tout en haut de la côte, un espace dégagé s’ouvre sur les collines du Dauphiné et sur les Alpes, au loin. Par temps clair, on voit très bien le Mont-Blanc.

Un petit chemin descend sur la droite. Le chemin s’arrête et se transforme en sente, traverse une petite forêt, et la sente un peu cachée débouche sur une clairière en pente.

Au centre de la clairière, une arbre, un châtaigner je crois, pousse penché vers le ciel pour équilibrer la vision de la clairière en pente.

Je ne sais si la nature a été laissé en l’état, ou si cet agencement d’herbes folles, de forêt et d’arbres isolés a été pensé par des paysagistes de génie, mais la réussite est totale.

La promenade continue sur des chemins plus officiels et ramène sur la route. Des gens promènent leur chien. Je repasse par le centre commercial, l’esplanade du marché. Personne ou presque. J’achète quelques croissants et je rentre à l’appartement.

L’aube, ici, est peu suivie.

Jour de marché dans la ville nouvelle

Jour de marché sur l’esplanade Saint-Bonnet, à Villefontaine. Nous sommes à une vingtaine de kilomètres de Lyon, à la campagne, dans ce qu’on appelle une « ville nouvelle », une forme d’urbanisme lancée, je suppose, dans les années 1975, une ville qui s’est lentement peuplée dans les années 80, sans passion et sans faire parler d’elle.

Quand j’étais au collège, mes professeurs disaient que ces villes étaient très moches.

Vingt ans ans plus tard, le bilan humain est magnifique. Toutes les races du monde sont concentrées sur cette petite place du marché. Les commerces de nourriture sont tenues par des gens issus de l’immigration, les banques et les magasins du genre librairie, trucs informatiques, sont tenues par des Français de souche. La bibliothèque du centre Simone Signoret a, comme il se doit, un personnel bigarré.

Toutes ces populations vivent ici sans agressivité. Au contraire, il se dégage une impression d’harmonie tout à fait convaincante. Et je recommande au voyageur de s’asseoir à une terrasse et de regarder les visages, les façons de marcher, les façons de se saluer : un vrai livre ouvert d’ethnologie contemporaine. Je pensais à ce que pourrait en écrire un Nicolas Bouvier, et voici ce qu’il penserait. La ville nouvelle nous présente sur un plateau (l’esplanade), l’un des plus beaux échantillonnages de l’humanité du 21ème siècle que la terre puisse porter. On croit, pour cela, qu’il faut aller en Amérique, ou dans les creuset orientaux, mais parfois, dans un repli de la campagne française, on trouve de ces joyaux anthropologiques. 

Il n’y a pas trop de mélanges, cela dit, mais une tranquille cohabitation. Qu’est-ce donc qui permet cette heureuse cohabitation, alors que tout le monde veut se foutre sur la gueule, si l’on en croit les journaux ? Le marché, bien sûr, la gloire du commerce, l’argent qui coule et qui s’insinue partout, l’argent que tout le monde partage, ainsi que le soleil et l’air qu’on respire. De poche en poche, de mains en mains, l’argent qui brûle comme du feu et qui coule comme de l’eau, qui glisse entre les doigts comme du sable, l’argent qui fructifie comme une terre ou un arbre. 

On parle des marchés d’Asie centrale, celui fameux de Kashgar, des souks du monde arabe et des grandes rencontres de Bénarès, mais qui parle du marché de Villefontaine, Isère ?