Leçon aux jeunes sur leur vie de couple

À mes élèves de terminale, j’ai un jour fait la leçon : vous vous mettrez bientôt en couple et emménagerez avec une personne aimée. Vous serez une princesse, vous serez un chevalier. Vous serez dans le regard de l’autre une figure merveilleuse.

Voici mon conseil : avant d’emménager, parlez clairement des tâches ménagères. Parlez-en sérieusement, avant que cela devienne un sujet de dispute. Dites ce que j’observe êtes prêts à faire, combien de fois par semaine, et ce que vous ne pouvez pas faire. Je connais des gens qui sont dégoûtés par l’idée de descendre les poubelles. D’autres qui ne savent pas repasser une chemise. Cela peut se négocier.

Mais trop souvent les soucis viennent du fait que l’un des membres a une tolérance à la saleté plus grande que l’autre. Il faut donc toujours lui demander de faire telle tâche et cela prend vite une apparence de harcèlement. Comme personne n’aime harceler son prochain, le conjoint fait ladite tâche.

Les filles qui se voient comme des princesses, si elles ne font pas attention, se voient transformées en « boniches ». Les garçons qui se croyaient chevalier servant, bien vite leur princesse leur crie dessus sans raison apparente. Les deux se sentent floués, dupés par la marchandise. Ils se sont fait avoir par le poids aveugle des tâches ménagères, qui prennent plus de place à mesure qu’on les garde sous silence.

Contre le salariat

C’est une chose qui revient souvent dans les conversations quand on me demande ce que je vais faire en Allemagne et que je reponds vouloir m’occuper de mon foyer. Travailler hors de chez soi est jugé plus noble, plus enrichissant que travailler popur son logement et la vie domestique. Il va sans dire que je m’inscris en faux. Rien ne me paraît plus noble que de rendre son foyer propre et ordonné.

Percevoir un salaire serait une émancipation ? Quelle horreur de penser ainsi. Il me semble pourtant que Karl Marx montrait bien dans le premier livre du Capital que le salariat était une condition peu enviable, à la limite de l’esclavage ! Comment a-t-on pu en arriver à ce point de détresse morale où être l’employé de quelqu’un est vu comme un signe d’indépendance individuelle et de libération ?

Je me suis senti blessé quand on m’a dit qu’il était toujours préférable de travailler au dehors, quitte à s’entraider pour les tâches domestiques. Pourquoi cette obligation d’être sans arrêt au boulot ? Pourquoi cette injonction au salariat ? Ou à tout le moins à l’acquisition d’une part de capital ? Le système économique qui nous dirige a dû réussir à nous asservir ; sans doute nous a-t-il lavé le cerveau et convaincu de passer tout notre temps à être productifs.

Les travaux occultés

Dans la vie moderne, on pense le couple et les emplois du temps en évacuant les tâches domestiques. On se met en ménage avec des étoiles dans les yeux en rêvant d’amour et seuls les plus réalistes pensent « travail », « carrière », « indépendance financière », « enfants », « courses », à la rigueur « cuisine » et bons petits plats, et on essaye de faire de la place pour tout cela sans jamais oublier le couple, son érotisme, sa complicité, les éventuelles épices qui sont censées le raviver.

Ce faisant, on occulte des actions trop triviales pour être mentionnées. Ranger, dépoussiérer, passer la serpillière, l’aspirateur, faire la vaisselle, repasser, briquer, laver, frotter, dégraisser… Ce n’est pas assez noble pour qu’on en parle. On invisibilise toutes ces tâches et, partant, on méprise et ignore la personne qui les effectue.

Quand on pense à la vie de couple dans la ville d’aujourd’hui, on rejette ces actions dans un ailleurs, un temps suspendu. Comme si ça ne prenait pas de temps.

Or cela prend du temps et de l’énergie. Par conséquent, la personne qui s’y colle est en toute logique dépossédée, aliénée de toutes ces heures de travail non reconnues, non identifiées.

Les bourgeois ont du personnel qui s’en occupe, mais pour la majorité des gens ? On n’a pas les mots pour en parler. On trouve toujours qu’avoir un métier salarié est mieux. Une maraîchère chez qui je me fournis le samedi matin me dit un jour : mais si vous restez à la maison vous ne craignez pas de manquer de motivation intellectuelle ?

Pourquoi ? Vous trouvez que le monde de l’emploi est très stimulant intellectuellement ?

Homme au foyer

Mon ambition en cette rentrée universitaire est d’être homme au foyer pour soutenir mon épouse dans sa nouvelle aventure professionnelle.

Je vais essayer de faire le ménage et de préparer à manger tous les jours de manière satisfaisante. C’est mon projet.

Les réactions de mon entourage ne sont pas très positives. J’en ai l’habitude, mes projets sont en général reçus avec un certain scepticisme. Je n’y coupe pas cette année. Les réactions obtenues se regroupent en deux catégories opposées :

1. On me dit que je n’en serai pas capable.

2. On m’explique que ce n’est pas un bon projet. Que ce n’est pas sérieux.

La première catégorie me fait de la peine mais j’en partage le doute quant à mes capacités.

La deuxième catégorie me met en colère car j’y vois beaucoup de mépris et un grave conditionnement à une idéologie mortifère de la postmodernité.

Pourquoi l’Allemagne

Le sage précaire commence aujourd’hui sa vie en Allemagne.

Hajer a été recrutée dans une université de Munich et l’occasion est trop belle pour passer à côté. Moi, en revanche, je ne parle pas allemand et j’ai peu de chance de trouver un emploi ici.

Le projet de cette année est d’accompagner et de la soutenir dans son effort d’adaptation. Je retournerai dans le monde de l’emploi plus tard. Pour l’instant je compte apprendre l’allemand et m’occuper de l’intendance pour rendre la vie de ma femme plus agréable.

Notre anniversaire de mariage 2023

Le 10 septembre 2016, le sage précaire convola en justes noces avec la belle Hajer, dans la charmante fermette de Ftiss en Tunisie.

Pour fêter notre anniversaire de mariage, nous passons la journée à l’hôtel de Police de Grenoble car notre voiture a été cambriolée hier après-midi.

Hajer a perdu dans ce malheureux événement des années de travail enregistré sur son ordinateur et des papiers très importants.

Joyeux anniversaire de mariage mon amour. Cette union avec toi a rendu le sage précaire heureux, même si l’amour n’a pas su te protéger contre les criminels de ce bas monde.

Dernier jour en Tunisie et en France

Nous avons quitté Ftiss et les parents d’Hajer dans les larmes et l’affection. J’ai essayé de leur faire comprendre, à tous, combien j’avais mesuré et apprecié les efforts qu’ils avaient fournis pour le confort de notre séjour. Ils m’ont donné une leçon d’humilité et de générosité.

Dans le ferry du retour en Europe, j’étais si fatigué que j’ai brisé l’une des vitres arrières en maneuvrant la voiture à une heure du matin.

En Italie, nous avons pris le temps de nous arrêter à Rome où, pour la première fois, le sage précaire a joui de la ville éternelle. Auparavant Rome m’avait laissé froid car trop imposante pour mes capacités de jugement. Grâce à Hajer qui me traita de snob et qui sut me convaincre de suivre les troupeaux de touristes, j’ai lâché prise, sacrifié aux rituels à la con des selfies Fontaine de Trevise ou Colisée. Je fis mon deuil de Rome quand soudain des émotions esthétiques m’assaillirent à la vue du Mont Palatin, de telle colonne antique, d’un tableau du Caravage exposé dans telle église.

En acceptant d’être un simple consommateur qui suit le flot des touristes, j’ai expérimenté une suite d’épiphanies proustiennes. J’allais dire stendhaliennes mais c’eût été vraiment snob.

De retour en France, nous préparâmes notre aventure suivante et notre nouveau départ.

Hier nous sommes partis de chez pour notre nouvelle ville en Allemagne. À Grenoble, nous fîmes une pose et ce devait être notre dernier jour en France. Hélas, des voleurs brisèrent une vitre de notre voiture et dérobèrent plusieurs bagages dans lesquels se trouvaient nos ordinateurs et des papiers importants. Ils volèrent aussi une valise de vêtements féminins. Curieusement, ils laissèrent la vieille guitare et les vêtements du sage précaire.

J’écris ces lignes à l’hôtel de Police de Grenoble, dimanche 10 septembre, pour déposer plainte. Sera-ce vraiment notre dernier jour en France ?

Rendez-vous à Kiev, un roman de Philippe Videlier

Depuis le début des hostilités déclarées par Vladimir Poutine à l’Ukraine (je parle de la reprise des combats de février 2022), le sage précaire est désireux de lire des choses sur cette partie du monde, non par intérêt spécifique pour cette région, mais parce que des écrivains et journalistes remarquables s’y intéressent et donnent envie de les accompagner. L’excellent Régis Genté est de ceux-là. L’écrivain géographe Emmanuel Ruben aussi. Mais aujourd’hui, c’est d’un autre récit qu’il est question.

Voilà un très beau livre à lire au plus vite car il donne des armes pour connaître et réfléchir sur les questions de l’Ukraine, de la Russie, et plus généralement sur l’Europe de l’Est. Il se dégage de ces pages le portrait d’une Europe orientale peinte comme un territoire fascinant, mouvant, bruissant et séduisant.

On connaît Philippe Videlier, historien affilié au CNRS, pour ses excellents récits érudits en prise avec un territoire précis et circonscrit : La ville d’Aden par exemple, fut pris pour sujet d’un très beau Quatre saisons à l’hôtel de l’Univers dont j’ai parlé brièvement sur ce blog.

Cette fois, c’est Kiev qui est au centre de l’attention. Videlier prend la capitale de l’Ukraine dans les rets de sa conscience et, sans s’y être déplacé physiquement, il en tire des fils d’archive qui tissent la trame de ce récit puissamment original. Les premières pages nous font cheminer avec le célèbre révolutionnaire Léon Trotsky. Si ce dernier a vécu à Kiev, il était surtout journaliste itinérant dans un organe de presse nommé La Pensée de Kiev. Il publie aussi quelques papiers dans Les Nouvelles d’Odessa. Sous le plume de Videlier, Trotsky est vivant, dans la dèche et dans l’espoir, Trotsky pense et écrit, toujours en mouvement, avec femme et enfants. Et si Trotsky voyage, c’est pour écrire des textes publiés en Ukraine, alors on revient constamment à Kiev, et petit à petit, c’est la ville qui prend forme et qui nait à la vie du lecteur. Bref on comprend vite que l’Ukraine était au début du XXe siècle un centre culturel et intellectuel de premier plan, et non une bourgade périphérique de la culture russe.

Les péripéties de Trotsky en Europe l’amènent à rencontrer des individus que nous suivrons à leur tour. C’est ainsi que Rendez-vous à Kiev (Gallimard, 2023) prend le sens de son titre. Des personnalités extraordinaires comme

  • Christian Rakovsky, médecin roumain d’origine bulgare qui deviendra chef du gouvernement ukrainien (!),
  • L’anarchiste Piatakov, dit « le kievski », qui fut déporté par le régime tsariste en Sibérie, qui s’échappa et s’enfuit au Japon, avant de se retrouver en Suisse dans les années 1910,
  • Dans la foulée de Piatakov, la première femme ministre d’Ukraine qui fut déportée au même endroit et s’enfuit par le même canal, Evguenia Bosch,
  • « L’égérie des socialistes-révolutionnaires de gauche » (p. 125), Irina Kakhovskaya, qui écrivit en français Souvenirs d’une révolutionnaire en 1925,
  • Trotsky lui-même,
  • Et j’en oublie, et non des moindres,

nous sont présentés comme des personnages de roman d’aventure et finissent tous par se retrouver à Kiev pour prendre la révolution en marche et la mener à son terme, comme s’ils s’y étaient donnés rendez-vous.

Les destins hors norme de ces figures éclatantes se trouvaient donc à Kiev au moment de la révolution bolchévique, autour de 1917. Pourquoi avoir choisi cette époque en particulier ? Parce que l’Ukraine est alors devenue indépendante de la Russie et que cela résonne singulièrement en 2023, tandis que la guerre qu’a lancée Poutine s’enlise. Philippe Videlier, sans dire un mot sur cette question, semble nous adresser le message suivant : ne croyez pas la propagande selon laquelle l’Ukraine ne serait qu’une partie de la Russie. Ne croyez pas qu’une guerre d’invasion russe n’est pas si grave compte tenu du fait que ce sont des nations qui ne forment au fond qu’un seul peuple.

Au contraire, Rendez-vous à Kiev met en scène une résistance évidente des Ukrainiens vis-à-vis de l’impérialisme russe. Le communisme apparaît comme très important à Kiev mais sa vitalité est moins due à l’adhésion idéologique des habitants qu’à sa force d’opposition au Tsar, aux armées de Russie tout autant qu’aux occupations allemande ou polonaise.

Videlier nous fait comprendre que si les bolchéviques ont donné l’indépendance à l’Ukraine, en 1917, ce n’est pas par erreur comme le dit Poutine, ni par faiblesse, ni par étroitesse de vue, mais parce que l’Ukraine était un pays et une culture qui avaient le droit et la puissance de se déterminer par elle-même.

Ce Rendez-vous à Kiev est un véritable chant à l’Ukraine libre, et plus globalement à une Europe telle qu’on pourrait la désirer : polyglotte, cultivée, bouillonnante et pleine d’espoir, même si les dernières pages sont tragiques comme le sont en général les révolutions.

Retour de Tunisie : confusion du sage précaire

À notre retour de Tunisie, nous avons reçu la nouvelle qu’H. avait réessayé de traverser la Méditerranée au bord de son frêle esquif. Pendant des jours les nouvelles étaient incertaines et contradictoires. Finalement, mon ami est bel et bien sur la terre italienne. Il a réussi à l’aide de ses seuls bras, ceux de son coéquipier, à passer outre la frontière douteuse et hostile de l’Union européenne.

Cette nouvelle nous a plongé dans des sentiments mêlés. Soulagés bien sûr de le savoir sain et sauf, et désireux de lui venir en aide, nous ne savons que penser de cet acte d’héroïsme.

Mais je ne ferai pas part des pensées qui m’ont traversé, des questions que je me suis posées pendant des jours et des nuits, ni des doutes qui m’ont assailli.

La vérité est que j’ai un peu honte de ce que j’ai pensé et que je ne sais toujours pas ce que je puis déclarer. La sagesse précaire est aussi un art de la confusion.

Milan Kundera en son époque

Je n’ai pas beaucoup parlé de Kundera sur ce blog car quand j’ai commencé à écrire sur internet j’avais déjà cessé de lire Kundera, j’étais passé à autre chose, et lui-même avait cessé d’être intéressant.

Concernant Kundera, lire notamment « Pornographie et nouvel ordre amoureux ».

La précarité du sage, 21 février 2009.

Je suis peut-être injuste, il faudra envisager ses derniers livres, écrits en français, de manière nouvelle et fraîche pour y déceler d’éventuels trésors, mais en l’état actuel de mes connaissances, Kundera est un auteur du XXe siècle uniquement. De même, il faudrait se pencher sur sa première vie d’écrivain, quand il était poète lyrique, même s’il a décidé que ces œuvres de jeunesse étaient nulles et non avenues. Kundera a décidé que son œuvre commencerait avec Risibles amours, écrit en 1965.

Il rêvait de pouvoir maîtriser la réception de son œuvre, ce qui est tellement fou que c’en est démiurgique. Il exige qu’on occulte une partie de son oeuvre mais nous n’avons pas à fermer les yeux sur des productions réelles, publiées, que l’auteur désavoue. Il a consacré un livre entier à cette question : Les Testaments trahis. Tous ces écrivains qui ont explicitement demandé qu’on brûle tel ou tel texte et dont les vœux n’ont pas été exaucés.

Si j’étais sur le point de travailler comme chercheur sur Kundera, je n’hésiterais pas à aller voir les deux périodes de sa vie les moins reconnues pour y traquer des composantes involontaires de la pensée de l’auteur. Ceci dit, je reste convaincu que son œuvre originale va de Risibles amours à L’immortalité.

On peut être aussi précis, car rares sont les artistes qui parviennent à demeurer pertinents sur plusieurs époques. Kundera a commencé tôt et terminé tard, mais il appartient à un temps circonscrit, les années post-68 : deux grosses décennies, 1970, 1980, après quoi, plus rien.

Est-ce pour cela que je l’aime tant ? Parce qu’il incarne littérairement l’époque où je suis né ? De même que j’aime tant la musique populaire hippie ? Sans doute, oui. Je sais bien tout ce que l’on trouvera d’oppositions entre l’oeuvre de Kundera et les chansons jouées à la guitare : dans La Vie est ailleurs, il dirige une charge définitive contre la guitare et tous ces trucs de hippie. Je sais tout cela. Mais ses critiques sont des critiques internes à l’époque en question.