Tabuk, des découvertes en cascades

Regardez ce mouvement du chasseur ! La gravure rupestre que je place en tête de ce billet m’est apparue dans un chaos de rochers dans la région de Wadi Disah. Mon vieil ami bédouin, après m’avoir fait crapahuter, avait de nouvelles surprises à me révéler.

Les ancêtres néolithiques des Arabes savaient créer de véritables scènes de cinéma. Homme armé et protégé d’un bouclier, le lion semble être sur la défensive. Cela ressemble autant à une chasse qu’à un combat de gladiateurs préhistoriques, où un homme seul affronte une bête féroce.

Cette autre gravure m’intéresse pour cette ligne ondoyante au centre de l’image. J’ai spontanément songé que c’était une stylisation de la rivière ou du wadi qui séparait deux paysages, deux tribus ou deux systèmes de chasse.

Il m’a paru évident que c’était un ancêtre épigraphique des hiéroglyphes d’Egypte. Un long signe qui participe à la fois de la représentation et de la signification.

À moins que ce ne soit un serpent monstrueux, une espèce de monstre du Lochness arabique. Un être mythique qui tient du dragon chinois et qui préside à la création de l’univers.

C’est l’avantage et la limite de découvrir des sites archéologiques. Il n’y a aucune raison de s’interdire a priori la moindre interprétation.

Notre pérégrination avec l’ancêtre bédouin Abu Mahdi nous mena vers une mosquée perdu au pied d’un montagne. C’était l’heure de prier.

Il y avait assez d’eau dans les citernes pour faire nos ablutions et nous nous refîmes une virginité avec quelques traits de filet d’eau éclaboussé et une demie-douzaine de versets coraniques chantés et psalmodiés.

Sortis de la mosquée, nous avions encore de nombreux paysages à traverser et Abu Mahdi s’impatientait car il était le seul à savoir tous les trésors nabatéens qu’il nous restait à découvrir. Comme il ne nous disait rien à l’avance, je croyais à chaque minute que c’était la fin du voyage et qu’on avait fait le tour des découvertes.

Seule la tombée du jour a pu sonner la fin de notre excursion.

La naissance de l’Islam dans un monde antique plein de sages et de mages

On a souvent tendance à penser que l’Islam naît au Moyen Âge, parce que son apparition au 6ᵉ siècle après J.-C. coïncide avec ce que l’Occident appelle le « haut Moyen Âge ». Mais cette classification est trompeuse. Pour comprendre les origines de l’Islam, il faut le replacer dans un monde qui relève encore de l’Antiquité. L’Arabie du 6ᵉ siècle n’est pas médiévale : elle ressemble davantage à l’Inde, à la Chine ou à la Grèce antiques, où les religions sont multiples et souvent marquées par des croyances et des pratiques que l’on qualifierait aujourd’hui de superstitieuses.

Dans cet univers, les formes de religiosité se répartissent en deux grands types. D’un côté, il y a les figures exceptionnelles : des sages, des mages, des prophètes, des gourous, des philosophes qui se distinguent par leur mode de vie qui font coïncider acquisition de connaissance et super pouvoirs. Ces figures de la sagesse antique méditent, jeûnent, enseignent à leurs disciples des vérités cryptiques, comme les maîtres zen. Parfois, souvent, ils sont considérés comme des thaumaturges capables de miracles. Dans l’histoire, quelques-uns de ces personnages ont laissé une empreinte durable : Pythagore, Socrate, Bouddha, Confucius, Jésus. Mahomet, au départ, s’inscrit dans cette longue lignée d’hommes qui cherchent la vérité et finissent par fonder des traditions religieuses nouvelles.

De l’autre côté, il y a la religion du peuple. Celle-ci est plus pragmatique : elle ne repose pas sur une quête existentielle, mais sur des gestes rituels, des prières et des offrandes destinées à influencer le cours des choses. La religion antique est souvent transactionnelle : on prie un dieu pour obtenir une récolte abondante, une victoire en guerre, une descendance ou une protection contre le malheur. Et surtout, on ne s’engage pas de manière exclusive envers une seule croyance. On peut aller d’un temple à l’autre, consulter différents sages, adopter une coutume religieuse un jour et une autre le lendemain. L’Arabie préislamique ne fait pas exception : les tribus adorent des divinités locales, rendent hommage aux esprits et aux ancêtres, et reconnaissent des lieux sacrés comme la Kaaba, où des pèlerinages rassemblent divers cultes.

Mais au sein de cet espace religieux mouvant, il existe déjà des germes de monothéisme. L’Arabie du 6ᵉ siècle n’est pas isolée. Les marchands et voyageurs arabes sont en contact avec des juifs, des chrétiens, des zoroastriens. C’est dans ce contexte que Mahomet commence à prêcher.

Lui-même connaît ces différentes traditions. Il dialogue avec des juifs et des chrétiens, il s’inscrit dans une recherche de continuité avec la foi d’Abraham, de Moïse et de Jesus. Mais là où il se distingue des autres sages, c’est dans la force et la radicalité de son message : l’affirmation d’un monothéisme absolu, dépouillé de toute ambiguïté, et l’idée que cette foi doit être pratiquée par tous, pas seulement par des gourous et des prêtres qui se sacrifient pour les autres.

Pendant la vie du prophète, l’islam était une pratique orale, sans texte sacré écrit. Ce sont des fidèles qui ont commencé à mettre le coran par écrit comme on le ferait d’une musique enchanteresse qu’on voudrait mettre en partitions pour la reproduire et l’enseigner.

Mais ce qui inscrit le prophète encore davantage dans cette communauté des sages antiques, c’est l’effort qui a été fait pour collecter et collectionner les entretiens et déclarations de Mohammed, dans des ouvrages que l’on connaît sous le nom de Hadith. On les lit, encore aujourd’hui, avec respect mais sans leur prêter le même caractère sacré que l’on donne au Coran. Moi je les lis avec le même esprit d’émerveillement que celui qui m’animait quand je lisais les Entretiens de Confucius, les anecdotes obscures de Zhuang Zi, ou les fragments d’Héraclite.

Ceux qui voient Mohammed comme un imposteur n’ont vraiment rien compris. Pendant l’antiquité il n’y avait pas de faux ni de vrais prophètes. Il y avait des prophètes, des sages et des fous qui donnaient des leçons à la terre entière, et le bon peuple se moquait d’eux.

Lecture des « Femmes », sourate IV, verset 2. Pourquoi parler d’orphelins dès le début ?

À l’époque où le coran est révélé, les hommes sont ceux qui ont la responsabilité des affaires économiques et morales de la famille, du clan et de la tribu. Dans toutes les cultures que nous connaissons, l’antiquité en général est un monde d’hommes. Ce sont eux qui doivent gagner l’argent, l’investir, le distribuer, songer à l’avenir et nourrir tout le monde dans la maison. Les femmes étaient globalement subalternes.

Les guerres sont fréquentes et intégrées dans la pensée politique, chez les Grecs, les Chinois comme chez les Arabes. Beaucoup d’hommes meurent au combat, laissant veuves et orphelins dont il faut s’occuper. Les guerres apportent aussi des esclaves, captifs de guerre, ou vous tranforment en esclave quand vous avez perdu la bataille. Ce contexte explique pourquoi dès le début de la sourate dite des Femmes, il est question d’orphelins.

Et donnez aux orphelins leurs biens; n’y substituez pas le mauvais au bon. Ne mangez pas leurs biens avec les vôtres : c’est vraiment un grand péché.

Coran, IV, 2

Un texte comme le coran se situe dans cette antiquité et traite donc souvent de sujets comme les orphelins, les esclaves, les guerres, la gestion des biens.

Il s’adresse aux hommes libres. Il ne parle pas directement aux esclaves, aux femmes et aux enfants, mais à travers les hommes libres, il guide l’ensemble de la population. De même il est prononcé en arabe mais à travers l’arabe il s’adresse à tous les peuples. De même il parle de sujets compréhensibles par les habitants de l’Arabie antique, mais à travers cette antiquité, nous pouvons l’entendre et adapter son message à notre temps.