Le Wadi au fond du jardin

Le soleil va se coucher. Shamsa me regarde avec cet air de folie qui la rend illisible et insaisissable. Elle donne un léger coup de tête vers Jebel Akhdar (la Montagne Verte qui nous borde sur la gauche).

Tu veux toujours batifoler dans la rivière là-haut ?

Oui, dis-je. Je désire toujours les rivières, toujours les gorges. Tu es partante ? N’est-il pas trop tard ?

Au volant de son 4*4 toujours aussi sale elle quitte la route pour emprunter une piste qui part entre deux montagnes.

« Ok, ici c’est ma route préférée (elle dit souvent le mot favorite ; il y a toujours quelque chose qui est son quelque chose préféré, my favorite wadi, my favorite road), c’est ma route préférée, alors si tu ne saisis pas ta chance pour faire le con à travers la fenêtre, tu prends le volant et moi j’en profite. »

Ayant moyennement envie de faire le con, de quelque côté de la fenêtre que ce soit, je prends le volant et continue de nous enfoncer dans la vallée tandis que Shasma se contorsionne hors de la fenêtre ouverte et fait des acrobaties que je me refuse de regarder.

Une dizaine de kilomètres plus loin, nous garons le bolide sur des cailloux et partons marcher. Sur la première piscine perceptible, des enfants se baignent et s’amusent. Mon amie saute sur des rochers, je la suis. Nous remontons la vallée en passant par dessus l’eau.

Le paysage est magnifique. Un grand canyon à la roche blanche qui me fait penser aux gorges du Tarn ou du Verdon. Que ce paysage d’eau et de minéralité joyeuse se trouve ici, à quelques kilomètres de chez moi, est sans doute la meilleure nouvelle qu’a pu m’apporter Shamsa.

C’est donc ça un wadi ?

Oui, on appelle wadi tout ce qui se rapproche d’une vallée, un creux, une rivière entre deux hauteurs.

Elle emploie d’autres mots anglais que je ne connais pas.

Des adolescents à la peau foncée nous matent. Shamsa sait reconnaître qui est indien et qui est omanais. Pour moi, la différence importe peu, mais pour les femmes, il paraît que cela compte. Le facteur de dérangement potentiel serait différent en fonction de la provenance des jeunes gens.

En bon macho précaire, je conseille à mon guide de rester près de moi, que ma présence est en général un bon antidote aux emmerdements. Soit que je fais peur aux gens ou que je leur inspire du dégoût, il n’est jamais arrivé que de jeunes marlous viennent enquiquiner ma caravane.

Nous rejoignons la rivière après un long détour et nous baignons dans une eau assez chaude tandis que la nuit tombe. Nous marchons et nageons alternativement, selon la profondeur des piscines naturelles. Arrivés à la hauteur des adolescents, nous prenons note qu’il ne sera pas utile que mon amie se colle à moi : ils sont partis avant que la nuit tombe. Tu vois, dis-je à Shamsa, je t’avais annoncé que les ennuis me fuyaient. Ils s’évanouissent avant même que je me pointe.

Nous nous laissons glisser sur des petits rapides et mon exploratrice d’amie fait la planche dans de splendides ouvertures.

Tu reviendras quand il fera jour, dit-elle en s’approchant de moi. Il est à toi ce wadi. Tu peux même venir en courant, après le boulot. Ce n’est pas le plus beau, le plus grand ni le plus spectaculaire wadi d’Oman, mais c’est le tien. Il est là, juste au fond de ton jardin.

Retour fulgurant de l’être promis

J’ai vu débouler dans mon village Shamsa, la jolie Palestinienne qui avait enchanté ma nuit de Mascate en septembre. Elle me dit qu’elle connaît bien Birkat al Mowz pour avoir travaillé sur quelques projets agricoles dans la région.

Je suis ravi de la revoir, et bienheureux qu’elle désire se promener avec moi. Elle me propose d’aller dans un wadi, près du village. Un wadi est une rivière de montagne. Intérieurement je saute de joie. En quelques phrases à peine, elle a surpassé toutes mes attentes : projets agricoles, rivières, montagnes, connaissance des sols et des plantes, promenade, nage, crapahutage, gamahuchage. Cette fille concentre tout ce que j’aime dans mon nouveau pays.

Elle a attaché ses cheveux frisés et les a recouverts d’un foulard très seyant, noir et or, un joli voile qui peut être interprété à loisir, soit comme un signe de soumission religieuse soit comme un accessoire de mode. Loin de la robe de soirée légère de l’autre fois, elle est en jean délavé et en pull à manches longues.

Nous ne montons pas dans sa grosse voiture tout de suite. Nous marchons un peu dans le village. Nous escaladons un mur et longeons le falaj, chacun sur une bordure du mince canal. Notre conversation reprend très vite un cours rapide et intime. Elle me parle d’elle car nous passons près de la ferme abandonnée dans laquelle elle a travaillé. Nous nous déchaussons et nous trempons les pieds dans l’eau courante, à l’ombre des palmiers. C’est là qu’elle explique qui elle est, dans la lumière de fin d’après-midi.

Contrairement à ce qu’elle affirmait, elle est autant palestinienne que moi. Si son identité me paraissait si confuse l’autre soir à Mascate, c’est parce qu’elle devait dissimuler quelque chose. Les pieds massés par l’eau fraîche de la montagne, elle remue ses orteils en m’expliquant qu’elle est en fait Omanaise mais qu’elle a longtemps vécu en Amérique et que, dans son pays natal, elle se sent obligée de prétendre être une étrangère dans les soirées d’Occidentaux où l’on boit de l’alcool. Elle s’invente des passeports, des passés, des familles, et cela lui ouvre toute sorte de portes pour faire la fête et des affaires.

Son nom est donc Shamsa, si du moins il convient de la croire. Un nom enchanteur, qui sonne à mes oreilles comme un parfum de Guerlain.

Je regarde les maisons en terre abandonnées qui peuplent mon village. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-il arrivé à la ferme où a travaillé Shamsa ? C’était un projet de coopérative un peu alternative. L’idée était de profiter de l’irrigation du falaj et des fermes à retaper pour proposer la culture de légumes bio qui auraient été facilement vendus en Oman, ne serait-ce qu’aux personnels de l’université. La question de l’eau n’a pas été résolu. Il fallait payer près de 10 000 euros pour avoir le droit d’utiliser l’eau, et c’était un droit définitif. Mais les propriétaires locaux n’ont pas aimé l’idée de voir des Occidentaux venir travailler la terre. Ici, les seuls étrangers que l’on trouve légitimes dans un champ sont les Indiens et les Bangladais, pas les Wwoofers européens.

Il y eut des blocages, des tensions puis des abandons. Shamsa a lâché l’affaire relativement vite. Elle ne désirait pas s’embrouiller avec des paysans locaux et se sentait très mal à l’aise dans les réunions tendues et autres engueulades inopinées.

Elle a gardé cependant une grande tendresse pour Berkat el-Mawz et des liens d’amitié avec certaines familles d’ici. Elle me promet de me les présenter un jour, même s’il n’est toujours facile de s’afficher avec un Européen quand on est omanaise.

Un week-end en Camargue

J’étais invité par une association de médecins à participer à un colloque en Camargue sur la question des « non-lieu » en voyage. Chaque année, ledit Collège international des voyages organise des périples au loin et des colloques de réflexion sur de nombreux thèmes qui recoupent les problématiques liées à la vie itinérante. Ces médecins de toutes disciplines se sont peu ou prou spécialisés dans les pathologies exotiques et se regroupent pour faire vivre une réflexion, pratique et théorique, sur la santé dans un contexte nomade et/ou touristique.

La sagesse précaire est honorée d’être conviée à ces agapes. Des personnalités de haut vol y sont invitées, et le sage précaire évolue dans cette ambiance avec le naturel d’un flamand rose.

Nous sommes logés dans un fabuleux hôtel, le Mas de Cacharel. Il s’agit du premier hôtel de la Camargue, construit dans les années 1940, à une époque où cette région de France était parfaitement inconnue de tous, et certainement pas encore touristique. Le soir de notre arrivée, on me montre ma chambre et je me rends en retard dans la salle à manger pour le dîner. Un homme captive déjà son auditoire en parlant de l’histoire de cet hôtel et de l’histoire de la région.

Il s’agit d’un homme proche de la retraite, fils du premier gérant de l’hôtel. Son père n’est pas n’importe qui, mais Denys Colomb de Daunant, le scénariste du film Crin blanc. Tout le monde semble se souvenir de Crin blanc, et toi-même lecteur de ce blog, tu te souviens sûrement des dernières images, où le cheval et l’enfant s’enfoncent dans la mer. Tout le monde, apparemment, a été marqué par  ce final.

Tout le monde, aussi, semble avoir chez soi un livre d’images sur Crin Blanc. Il n’y a que le sage précaire pour être complètement ignorant du film, de l’histoire, des images et de la mythologie du film. L’hôtel est plein de décorations rappelant Crin blanc, ainsi que des photos de chevaux de Camargue.

C’est à mon retour que j’ai visionné le film, primé à Cannes en 1953 et lauréat du prix Jean Vigo. Un court métrage de 40 minutes, très beau, où la blancheur des chevaux est réhaussée par les haillons et les cheveux blonds de l’enfant. L’histoire est simplissime, comme il convient aux récits mythiques : les gardians veulent dompter le roi des chevaux sauvages, Crin blanc, mais celui-ci résiste à toute domestication. Un enfant sauvage, qui vit dans les marais avec son grand-père, réussira, lui, à dompter la sublime bête, mais aucun des deux ne voudra appartenir au monde des hommes.

Avec mes nouveaux amis medecins, nous parlons de Crin blanc en tâchant de comprendre pourquoi un si petit film avait connu un tel retentissement, pendant des dizaines d’années. Un succès plus que foudroyant ; une popularité internationale et profonde. Pourquoi une banale histoire de pureté enfantine et de sauvagerie animale avait tant marqué les esprits, charmé les cinéphiles et enchanté les Français ? C’est bien sûr le surgissement d’un paysage désertique digne des westerns, tout en étant maritime et baigné de soleil. Les gardians, cavaliers en gilet et portant chapeaux, éleveurs de chevaux et de bovins, étaient nos cow boys à nous. Crin blanc, c’était l’Amérique chez nous. L’Amérique d’après-guerre nous abreuvait d’images, de films, de musique inouïe. Crin blanc répondait à ce désir de grands espaces sauvages, tout en montrant aux Français que leur pays était encore cette douce terre pleine de nature intouchée. Eux qui vivaient un des changements les plus troublants de leur histoire, qui se voyaient toujours paysans alors qu’ils devenaient un peuple de citadins, voyaient dans la Camargue rêvée et brutale du film un miroir rafraîchissant et rassurant du monde qu’ils étaient en train de perdre.

Le matin, tôt, je chaussais mes souliers de sport et courais entre les étangs. Des flamands roses profitaient des premiers rayons de soleil et les chevaux blancs broutaient paisiblement. Ah, elle avait bien changé la Camargue. Non seulement les chevaux n’étaient plus sauvages, mais même les oiseaux semblaient être domestiqués.

Le Musée des Confluences, de l’extérieur

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Selon un article du Monde, l’apparence de ce musée donne l’image d’un accident d’avion. Belle intuition de journaliste. Le nouveau musée de Lyon incarne en effet une chute et une carlingue froissée, comme si un météorite était tombée sur la vieille capitale des Gaules.

Encore un nouveau musée dans une ville de province. C’est ainsi, toutes les villes se dotent d’infrastructures impressionnantes pour attirer les touristes. Le miracle qu’a connu Bilbao, avec son Musée Guggenheim ouvert en 1997, tout le monde rêve de le connaître. La sagesse précaire ne saurait dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose.

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Il y a une chose que le sage précaire aime, c’est la géographie. Et Lyon est une des villes françaises les plus excitantes, du point de vue de la géographie, de la topographie et de la géologie. Deux cours d’eau principaux se rejoignent au centre ville, la Saône et le Rhône. Une bande de terre se rétrécit inexorablement, sous l’attraction du fleuve et de la rivière, jusqu’à disparaître dans l’eau, au moment où les deux voies s’épousent.  On appelle « le Confluent » cette bande de terre.

Le musée des Confluences s’appelle ainsi parce qu’il célèbre cette géographie, mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un musée scientifique qui voit se réunir plusieurs disciplines de recherche. Sciences naturelles et sciences de l’homme mêlent leurs eaux pour proposer des salles d’exposition spectaculaires, qui racontent l’origine des choses, l’évolution de l’humanité ou les explorations d’anciens savants.

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L’architecture est assez folle. Le but de ce monument, semble-t-il, est d’être vu, de faire parler, d’impressionner et, si possible, de créer de la conversation. Un cabinet d’architectes autrichiens a remporté le concours et incarne aujourd’hui la modernité lyonnaise.

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Les Lyonnais étaient impatients de visiter enfin ce mastodonte. Dès le premier d’ouverture, les entrées font le plein. Nous verrons si cela tient la route dans le temps.

Pour le moment, le sage précaire y est allé voir de ses yeux. Une première fois avec la femme qu’il aime, une deuxième fois déguisé en journaliste, pour les voeux du maire aux élus du Grand Lyon.

Bilans de ces agapes : vins rouge de Saint Joseph et excellents petits fours. On parlera une autre fois de ce qui se visite à l’intérieur du Musée des Confluences.

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Source d’Aiguebonne, jardin de la sagesse précaire

Le sage précaire n’a jamais autant mérité son nom. Il n’a jamais été aussi précaire, et il n’a jamais subi la pauvreté avec autant de sagesse. Le SP n’a pas payé de loyer depuis des années, il vit sous le seuil de pauvreté. Il travaille pourtant beaucoup, mais soit bénévolement, soit pour des employeurs qui le rémunèrent de manière toute symbolique. Il vit ce que vivent des millions de Français : travailleur pauvre, il ne pourrait s’en sortir sans la solidarité familiale, la solidarité amicale et la solidarité nationale.

A strictement parler, le sage précaire est un SDF, et il ne doit de dormir dans un lit qu’à la générosité de ses proches. Qu’en sera-t-il quand il sera vieux et fatigué ? Il faudra peut-être qu’il aille sous les ponts.

Pour éviter cela, la sagesse précaire est sur le point d’acheter un terrain dans la montagne. Un nouveau Jardin suspendu, une retraite de jouissance.

On se souvient que mon frère, dans les Cévennes, avait réussi à construire un bel espace dans un repli de la montagne. Pour faire pousser ses arbres et fleurir son potager, il captait de l’eau d’une source qui ne lui appartenait pas. Une source délaissée, sur une parcelle perdue dans la forêt, loin de la route et des villages.

Une pauvre source connue seulement des sangliers, qui viennent se rouler dans la souille.

C’est cette source que je suis sur le point d’acheter. La source et le terrain qui va avec. Une véritable friche inculte, mais propice au bonheur. Qu’on se le représente : de l’eau, du soleil, une belle exposition sud, sud-ouest. Une vue directe sur le mont Aigoual.

En contrebas, les cendres de mon pères, et les travaux de mon frère aîné. Encore plus bas, des figuiers, des pruniers, des pommiers abandonnés. Et au fond de la vallées, les plus belles rivières qui soient. La vie du sage précaire sera, comme il convient, prise en sandwich entre l’eau et le soleil.

On appellera ce nouveau lieu « La Source d’Aiguebonne », et vous y serez les bienvenus pour vous reposer et pratiquer la sagesse précaire.

Pourquoi les départements portent-ils des noms de rivières ?

Cela ressemble à une absurdité, mais c’est un projet mûrement pesé : les départements portent souvent des noms de rivières et de fleuves.

Aucun département n’est assez étendu pour couvrir la distance qui sépare la source de la bouche d’un fleuve. Pourquoi appelle-t-on Rhône un espace autour de Lyon, alors que le fleuve Rhône commence en Suisse et termine sa course à la Méditerranée ? Même question pour la Loire, l’Isère, l’Indre, la Saône et tous les autres cours d’eau.

La Précarité du sage s’est penchée sur cette question, comme sur toute question, avec gravité et humilité. La réponse est venue grâce à une autre question embarrassante, et en les articulant l’une à l’autre.

Voici la deuxième interrogation : pourquoi aucun département ne porte le nom de territoires clairement identifiés par les habitants : Dauphiné, Forez, Cévennes, Bretagne, Camargue ?

Parce qu’il fallait casser l’appartenance des Français à leur région. C’était l’époque de l’Etat-nation, issu de la révolution, il s’agissait de créer une appartenance unique à la dimension du pays. Il fallait rabaisser la fierté des provinces. Le paysan auvergnat devait oublier l’Auvergne, et se sentir appartenir à la Loire, ce fleuve qui traversait des distances gigantesques jusqu’à Nantes, où le paysan n’irait jamais.

Avec la constitution d’une Europe des régions, on a tendance à retrouver les anciennes loyauté. Renaissance des Cévennes, du Dauphiné, de l’Auvergne, et disparition progressive de l’Isère, de la Lozère et de la Creuse.

Pierres de rivière

Autour des iris que j’ai plantés sur une pente, j’ai tapissé le sol de pierres de rivière.

En effet, je voulais retenir la terre autour des bulbes, et il me fallait des pierres pour cela. Mais je voulais changer un peu, après avoir collecté de nombreuses feldspaths dans la montagne. Les récentes baignades dans la rivière m’ont remis sous les yeux les merveilleuses pierres aux dessins ondoyants qui peuplent le lit de l’Hérault et de la Valniérette.

La difficulté était inverse : les pierres blanches, je pouvais les faire rouler dans la montagnes, elles étaient sur la crête. Mais les pierres de rivière, il fallait les monter depuis les profondeurs de la vallée. J’ai profité de divers trajets de voiture. Soit Véro me prêtait la sienne, soit mon frère me prêtait la sienne, soit j’en louais une. Et petit à petit, j’ai acheminé quelques petites dizaines de pierres qui donnent une apparence de ruissellement à mon jardin suspendu.

J’ai laissé tout cela reposer. Retour de vacances, j’ai regardé cet arrangement, et j’ai vu que cela était bon. Et cela m’a satisfait l’âme.

Ce qui fait qu’au total, le jardin suspendu est constitué de roches arrachées aux plus hauts chemins, et de pierres glanées dans les lits les plus bas.

D’un côté des éclats de roche blanche, marbrée et cassante, qui ont été exposés au soleil depuis des millions d’années. De l’autre, des pierres rondes, lisses et sombres qui ont été caressées par l’eau depuis autant d’années

Mon jardin suspendu, c’est simple, devient un petit concentré de paysage cévenol.

A la rivière

 

La chaleur est aujourd’hui accablante en Cévennes. Cela fait des jours et des jours que la seule solution pour respirer qu’a trouvé le sage précaire, c’est de dormir et d’aller à la rivière. Grâce à Dieu, il a plu cet hiver, et il a neigé : l’eau est abondante dans les rivières en été, elle est propre et fraîche.

Sur la route qui va de Pont d’Hérault au Mazel (commune de Notre-Dame de la Rouvière), les bons coins abondent sur les bords de l’Hérault. Mon préféré est peut-être celui que l’on aborde depuis une maison abandonnée, dans un virage, après l’hôtel de Cluny. Ici, c’est en fait la confluence entre l’Hérault et la Valniérette, et pour être parfaitement précis, c’est cette dernière rivière, peu connue, qui m’émerveille.

La Valniérette est une charmante petite rivière qui prend sa source sur la montagne du Liron, qui prend une existence nommée depuis la commune de Valnière, et qui court de rocher en rocher jusqu’à atteindre le fond de la vallée, où elle se jette joyeusement dans l’Hérault.

Son caractère enfantin se remarque dans la manière qu’elle a, depuis des millions d’années, de creuser la roche granitique en toboggans vertigineux et en gouffres utérins parfaitement lisses et sphériques. Ces gouffres sont de petites piscines d’eaux claires, assez profondes pour pouvoir y plonger depuis la hauteur des roches environnantes. Elle produit un paysage d’enfance, tendre et maternel, virevoltant et espiègle, toujours à la limite d’une inquiétante colère, d’un débordement meurtrier.

C’est un paysage qui souffle le chaud et le froid constamment. Les roches blanches y sont chaudes et parfois brûlantes, tandis que l’eau est froide, et parfois noire quand elle s’engouffre dans un couloir encaissé. Comme un enfant turbulent et génial, la Valniérette est fascinante et fatigante. Après une journée passée sur ses bords, on est gagné par le sommeil avant même la tombée de la nuit.

Ma dernière balade à Belfast

Sorti de ma torpeur blanche (voir billet précédent), j’empoignais ma bicyclette pour aller me promener le long du fleuve Lagan, dans la réserve naturelle qui s’étend sur vingt kilomètre au sortir de Belfast.

Ma dernière balade en Irlande du nord s’est avérée féérique, peut-être à cause de mon état de conscience altéré par deux semaines de régression ; peut-être à cause de ces fées qui m’attendent souvent au tournant.

Pour la première fois, je quitte provisoirement le chemin pour aller voir de l’autre côté de la rivière et emprunte de non-chemins qui m’amènent à de fausses clairières, et des axes de circulation qui risquent à chaque instant de stopper net.

Prêt de souches bien sèches je m’arrête et prend des photos. Une joggeuse toute crottée arrive de nulle part et me taille une bavette. Ravie du beau temps de cette journée, éclaircie dans un été pourri, elle s’empare de mon appareil et me prend en photo : elle prétend que l’endroit est magique.

Après une heure ou deux de vélo, j’ai perdu mon chemin.

J’arrive à un arbre gigantesque à l’ombre vaste. La forme qu’il prend est une sorte de portail ouvert sur un autre monde où le soleil est aveuglant.

Je m’y engage avec lenteur, attiré par une atmosphère qui m’enchante et qui m’effraie un peu.

Juste derrière l’arbre, une nouvelle souche. Des canettes de bières éparpillées indiquent que des bandes de jeunes ont élu ce lieu pour leurs fêtes lugubres.

Sur le tronc, une tribu a gravé des choses inquiétantes. Des phrases obscures et des symboles cabalistiques.

Je m’éloigne, emprunte des ponts et passe dans des sous-bois. Mon vélo me pousse vers un vieux bâtiment et un parking, point de ralliement de promeneurs. Il s’agit d’un parc que je n’avais vu, moi qui me flattais d’avoir quadrillé cette ville dans sa totalité.

A croire que tout cela n’était qu’un rêve, ou que l’on avait installé un nouveau parc dans la nuit!

Je cueille des fleurs des champs pour l’appartement des amis qui m’hébergent.

Tous les (rares) promeneurs tiennent plusieurs chiens en laisse. Il doit y avoir un lien entre ce parc et l’élevage de chiens. Une femme s’arrête près de moi et me demande si elle peut m’aider. M’aider ?

Ses chiens à elle ne sont pas en laisse. Elle leur donne des ordres à voix basse. Elle me dit que l’un d’eux essaie de me faire peur, mais je suis tellement déphasé que je n’ai même pas remarqué son clébard. Elle me conseille de repartir d’ici, de reprendre la route, là-bas, qui me ramènera à Belfast. Son accent n’est pas irlandais, je la crois américaine.

Je reprends ma route sans écouter son conseil. Une intuition m’invite à descendre par un sentier, car je pense pouvoir retrouver la Lagan river.

Il fait encore beau et je n’ai pas encore faim. Je ne peux être loin de Belfast.

Je crois voir des ouvertures, des sentiers, des anciennes allées peut-être… qui ne mènent nulle part.

Belfast doit être à 5km plus au nord-ouest. A vue de nez, et à vol d’oiseau, je devrais y être dans une heure.

Dans un sous-bois, je croise à nouveau mon Américaine avec ses chiens de chasse sans laisse. Elle ne me dit pas un mot et rassemble ses chiens autour d’elle. J’aimerais lui demander où est la sortie de ce parc, mais elle tourne la tête et je n’ose pas ouvrir la bouche. Je disparais.

Les arbres sont trop beaux, trop variés et trop hauts pour être là par hasard. Cette forêt où je cherche mon chemin devait être autrefois un domaine privé. Le parc d’un château peut-être.

Je suis littéralement sous le charme de cette végétation luxuriante. C’est d’une beauté presque accablante, une beauté qui vous comprime le coeur.

 

Cela fait une heure que je tourne en rond, et que je ne croise plus aucun promeneur. Cela fait une heure que j’entends couler une rivière mais que je ne la vois pas. Je passe d’une rive à l’autre, sans jamais la voir.

Je prends des dizaines de photos tellement les arbres me fascinent.

Non seulement je suis perdu, mais je repasse constamment devant les mêmes arbres et les mêmes clairières. La joggeuse qui m’a pris en photo tout à l’heure avait raison, ce doit être un endroit enchanté.

Un auteur de Belfast pourrait être invoqué : C.S. Lewis (1898-1963). Ses récits fantastiques pourraient m’avoir influencé, mais c’est peu probable car je n’ai pas lu une ligne de l’auteur de Narnia.

Mon impression est plutôt d’évoluer dans un conte du type Alice au pays des merveilles, ou dans un roman d’André Dhôtel. Ou encore dans un conte de Buzzati. Bref.

Je ne sais plus comment j’ai fait, mais je me souviens que mes pensées commencèrent à être apaisées et joyeuses. Je me mis à longer une rivière qui s’avéra être la Lagan, et au bout d’un quart d’heure, retrouvais la réserve des Lagan Meadows, d’où je pus rentrer chez moi.

 

Traversée de Dublin en bateau gonflable (suite et fin)

Je termine ici le récit de la traversée de la capitale irlandaise en bateau gonflable. Il fallait bien que quelqu’un réalise l’aventure qui consiste à descendre le fleuve Liffey de la campagne dublinoise jusqu’à la mer. Il fallait bien relier le vieux Dublin des quartiers ouest et les Docklands flambant neufs. Enfin, il fallait que, nolens volens, quelqu’un raconte cette aventure. Et si ce n’est le sage précaire, qui le fera ?

On se souvient que j’avais trouvé un escalier où préparer mon bateau gonflable et me jeter à l’eau, en aval du centre ville.

Il s’agit de la partie du fleuve la plus maritime, celle qui va de la Maison des douanes (Custom House) jusqu’à la mer. On y longe les docks et les ouvrages d’art qui symbolisent le mieux l’insolente croissante économique des années 2000.

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Le pont Samuel-Beckett, par exemple. Quel étrange symbolisme urbain. Rien n’est moins beckettien que ce pont, sa forme, les quartiers qu’il relie, son concepteur ou sa matérialité. La ville de Dublin semble juste vouloir profiter d’une gloire littéraire internationale en exploitant son nom, tout en insultant sa mémoire.

De plus, l’apparence du pont rappelle la forme d’une harpe celtique, un des symboles de l’Irlande. Or, là encore, c’est un choix inapproprié car les livres de Beckett sont à l’opposé de la harpe et de l’imagerie des bardes médiévaux.

Je pagaie peu car je me laisse porter par le courant qui me pousse vers la mer. Allongé dans mon bateau jaune, je contemple les nouveaux quartiers d’affaires qui donnent sur le Pont Samuel Beckett.

Autant les promeneurs des quartiers populaires me hélaient et me souhaitaient bonne chance, autant les hommes en costume que je vois longer les quais ne me gratifient même pas d’un regard. Autant les Dublinois se foutaient de ma gueule, hilares, et m’insultaient gentiment du côté de la gare Heuston Station, autant les femmes d’affaire de ces quartiers nouveaux ont trop de soucis importants pour notifier mon existence d’explorateur minuscule.

Nous appelons ces bâtiments IFSC : International Financial Service Center. En d’autres termes, les multinationales peuvent venir ici pour payer peu d’impôts tout en mettant le pied dans le marché de l’Union européenne. C’est ainsi que Google, Amazon et de nombreux groupes pharmaceutiques ont fait la richesse de l’Irlande depuis la fin du XXe siècle, en profitant de l’Europe et de ce pays qui leur offrait les avantages d’un paradis fiscal. Non seulement les miettes d’impôts qu’ils payaient, comme on fait l’aumône à la sortie d’une messe, s’élevaient quand même à des sommes rondelettes pour un seul petit pays, mais en plus toutes ces entreprises employaient la jeunesse irlandaise qui n’avait jamais espéré de tels salaires quand elle s’éveillait à la vie, dans les décennies de chômage des années 1980.

Moi, quand je ne navigue pas sur des bateaux gonflables, je me promène à vélo et j’adore traîner dans ces quartiers des docks. Dès leur ouverture au public, dans les années 2000, j’y allais boire des cafés et draguer une femme mariée qui avait besoin de se cacher quand elle me fréquentait. Nos mains s’entrelaçaient dans ces quartiers fantômes, tandis que l’eau salée de la mer s’entrelaçait avec l’eau douce du fleuve. Nous parlions de cela, elle qui venait d’Asie et moi qui venais d’Occident. Nous disions qu’elle incarnait la mer et tout ce qui vient de l’est, et que je représentais le fleuve, avec sa paysannerie européenne.

La crise de 2008 est passée par là et le quartier des finances a suspendu toutes ses actions. Les constructions immobilières se sont arrêtées nettes et je longe maintenant de véritables squelettes d’immeubles. L’image est saisissante est celle d’un chantier suspendu depuis un temps indéfini.

Aujourd’hui, je glisse sur le fleuve et j’atteins le terme de mon périple. Le fleuve s’élargit dangereusement et le flot devient beaucoup plus fluctuant. J’ai intérêt à m’accrocher à quelque parapet si je ne veux pas être emporté au large.