Dans les montagnes d’Arabie. Al Namas: un facteur Cheval entrepreneur

Je me réveille à Al Namas d’humeur plus légère qu’hier. L’air s’y fait plus respirable, sans doute parce que mon corps s’est acclimaté aux 2000 mètres d’altitude. La fraîcheur est délicieuse. En chemise, je me promène sans gêne ; le soleil tape, certes, nous sommes en juillet, mais dès qu’on trouve un peu d’ombre, l’air devient d’un agrément rare.

Je pars à la recherche d’un café sans succès. Pas à l’hôtel, pas davantage dans les rues. On trouve en revanche le café arabe : une infusion légère, ocre plutôt que noire, servie dans de petites tasses, accompagnée de dattes. Et surtout, je trouve facilement de quoi petit-déjeuner à la manière saoudienne ou indienne : plats de fèves, de lentilles, de pois chiches, de fromage. C’est simple, nourrissant, et très bon.

Je décide de visiter un palais dont j’ai entendu parler. Il n’y a ni transport collectif ni voiture de location. Plutôt que de passer par une plateforme de taxis, je tente le stop. C’est une manière comme une autre de tester mon autonomie, et aussi de ne pas me sentir piégé dans un lieu faute de moyens de sortie.

Une voiture s’arrête au bout de cinq minutes. Le conducteur ne parle pas anglais. Je me débrouille en arabe approximatif, sans savoir très bien où je vais. Nous trouvons finalement le lieu grâce à Internet. Il ne le connaît pas, ce qui m’étonne. Mais il accepte de m’y conduire, refuse d’être payé, puis propose de revenir me chercher deux heures plus tard pour poursuivre la route ensemble. Cette fois, je paierai.

Le palais s’appelle Al Meqr, mais je note sur la porte d’entrée un nom anglais qui donne peu envie et qui, surtout, prête à confusion : Al Meger Touristic Village. En arabe, le mot « touriste » n’est pas mal vu ni péjoratif. En tout cas, ce n’est pas un village vacances, mais un ensemble architectural qui se visite parce que bizarre.

On croirait une œuvre d’art brut, un peu comme le Palais idéal du facteur Cheval dans la Drôme. Une explosion de couleurs, une profusion de motifs. Je ne sais pas s’il l’a construit de ses propres mains ; probablement pas. Mais tout laisse penser à un projet personnel, dirigé, assumé.

Peut-être a-t-il fait appel à des ouvriers venus du sous-continent indien, peut-être des Égyptiens aussi — certains motifs évoquent leur drapeau. Le plus fascinant est cette réinterprétation libre et généreuse de l’art mural traditionnel de la région d’Assir. Les formes sont nouvelles, les couleurs s’échappent des conventions. C’est vivant, inventif, et proprement enchanteur.

Autour du palais, un petit ensemble de maisons en contrebas s’accroche à la falaise. Elles forment un hameau tourné vers les vallées profondes. Nous sommes bien dans les hautes terres du Sarawat, où l’œil se perd dans l’espace.

Qat al-Asiri : L’art caché des femmes du Sud de l’Arabie

Détail d’un salon peint par Fatima Al Asimi, au sein du musée privé d’Al Jahal, lieu-dit des montagnes d’Assir, photographié en décembre 2024.

Dans les montagnes du sud de l’Arabie Saoudite, autour de la ville d’Abha et non loin du célèbre village de Rijal Almaa, les voyageurs découvrent un art unique au monde : le Qat al-Asiri. Classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, cette peinture murale, réalisée exclusivement par des femmes, orne l’intérieur des maisons de la région d’Asir. Son histoire reste pourtant largement méconnue, éclipsée par le silence des voyageurs et des géographes d’autrefois.

Un art invisible aux yeux des explorateurs

Pourquoi n’en parle-t-on que si tardivement ? La réponse est simple : c’est un art de l’intimité féminine. Les voyageurs étrangers n’avaient pas accès à ces intérieurs vibrants de couleurs, encore moins aux conversations avec celles qui les créaient. Les récits volumineux de Philby, les observations précises de Thesiger, et même les maigres témoignages d’Halévy ignorent totalement cet usage des couleurs naturelles en Asir. Pas un mot, pas une trace, comme si cet art n’avait jamais existé.

Il faudra attendre Thierry Mauger pour que le Qat al-Asiri trouve une reconnaissance internationale. Son travail repose sur trois facteurs essentiels :

1. Le temps : Mauger passe des années en Assir (région qu’il désigne ainsi mais qui comprend Najran, Jazan et Baha), retournant sans cesse dans ces villages, observant, documentant, et photographiant avec minutie ce que personne n’avait relevé avant lui.

2. L’accès aux femmes : Son épouse, co-autrice de son œuvre, lui permet d’entrer dans cet univers caché. Sans elle, pas d’échanges avec les artistes, pas de rencontres avec celles qui, génération après génération, transmettent ces motifs et ces pigments naturels.

3. Le soutien des autorités locales : Grâce à leur proximité avec l’Emir et les responsables régionaux, les Mauger obtiennent un laissez-passer, essentiel pour être acceptés par les communautés et, surtout, par les maris de ces artistes invisibles.

Palais d’Abha, province d’Assir, Arabie Saoudite, peinture d’Afaf Diajm. Vu et photographié en décembre 2024.

Du secret des maisons à la lumière des galeries

Aujourd’hui, le Qat al-Asiri sort peu à peu de l’ombre. Avec l’essor du tourisme et la valorisation des traditions locales, on cherche à déplacer cette pratique de l’intérieur des foyers vers des espaces plus accessibles. Des expositions à New York et Londres ont permis d’attirer l’attention sur ces œuvres, et les artistes elles-mêmes commencent à être reconnues comme telles.

Dans un souci de préservation et d’autonomie économique, certaines d’entre elles réalisent désormais leurs motifs sur toiles et canevas, ouvrant ainsi un marché où leur savoir-faire devient une source de revenus. Pourtant, rien ne remplace l’expérience d’un voyage en Asir, où, avec un peu d’effort, on peut encore découvrir ces vieilles dames fabriquant leurs pigments naturels et perpétuant une tradition d’une richesse inouïe.

Hajer, mon épouse, dans l’atelier de Halima Al Rafidi, dans un hameau isolé des montagnes d’Assir, Arabie Saoudite, décembre 2024.

Loin des musées et des galeries, c’est ici, au cœur des montagnes du sud de l’Arabie, que le Qat al-Asiri continue de vibrer, de vivre, et de se transmettre.

Der Blaue Reiter, le livre

L’Almanach de 1912, dirigé par Kandinsky et Marc

Gardons à l’esprit que le mouvement Der Blaue Reiter est avant tout un projet éditorial. J’ai été très impressionné par ce fait dans l’exposition que j’ai visitée au musée Lenbachhaus, à Munich. Der Blaue Reiter est un livre avant d’être une exposition. Une revue savante qui sert de machine de guerre pour soutenir et accompagner les productions et diffusions des oeuvres d’art.

Les auteurs des articles de cette publication sont les artistes eux-mêmes, qui ne parlent pas de leurs propres œuvres mais de celles de leurs collègues. C’est ce que la sagesse précaire ne sait pas faire, par un mélange de paresse et de vieille morale, se mettre en situation collective pour que chacun fasse la publicité de l’autre. Moi, je découvre que La précarité du sage est cité ou mentionné à droite à gauche sans avoir été averti, ce qui est flatteur mais ne permet pas de faire système.

Peinture d’art populaire en illustration de l’Almanach Der Blaue Reiter.

Les images choisies pour illustrer cet Almanach (il n’y a eu que deux numéros du fait que le mouvement s’est dissout à l’occasion de la guerre de 1914) sont une belle surprise. Quelques dessins et peintures de nos chers Munichois, autant d’œuvres de grands artistes français perçus comme les parrains de l’entreprise (surtout Delaunay et Matisse), et une majorité d’images venues d’ailleurs.

Des photos de sculptures médiévales, beaucoup de Moyen-âge, des masques asiatiques, des décorations arabes, un peu d’antiquités égyptienne et gréco-romaine, et une forte présence d’art naïf. Art brut, art populaire, dessins d’enfants et de fous. Les expressionnistes trempaient leur imaginaire dans ce que la technologie moderne permettait de mettre à disposition du spectateur occidental curieux.

Quatrième de couverture, où l’on reconnaît la signature de Kandinsky.

Art sur la route

Loué une voiture pour aller donner une conférence dans la région lyonnaise. Plutôt que d’aller prendre l’autoroute à Nîmes et remonter la vallée du Rhône en une traite, comme on le fait automatiquement, j’ai pris la « route des écoliers », comme dit mon père.

Depuis Le Vigan, il faut prendre la direction du nord-est pour rejoindre le Rhône (le fleuve) au sud de Valence, en passant par Anduze, Alès, Aubenas et Privas. C’est une très belle route qui traverse des vallées très encaissées.

Anduze me plaît beaucoup. Chaque fois que j’y passais, j’étais impressionné par la monumentalité austère du temple protestant, au centre ville, et la tour de l’horloge imposante. Cette fois, comme j’étais seul, j’y ai garé la voiture et me suis promené dans les rues en pente. Tout en haut du village, l’église catholique trône sur la place. La présence de la montagne est frappante : derrière les maisons, le calcaire (ou le granit, comment savoir ?) s’approche et clôture le village avec autorité.

Ensuite, ayant atteint le Rhône, des erreurs de conduites m’ont été fertiles. Je me suis retrouvé à Romans, alors que j’avais prévu de rester sur la Nationale 7.

Comme je n’avais pas de carte routière, je me suis arrêté dans un Mc Donald pour profiter de la wifi. Me délectant de mes frites et d’un succulent sandwich Big Mac, je méditais la poursuite de mon chemin de vie. Le site Google map m’informait que j’étais en fait sur la bonne route : il me suffisait de prendre nord/ nord-est et passer par Hauterive et Beaurepaire.

Hauterive, c’est une des villes les plus connues de France, grâce au fascinant « Palais idéal » du facteur Cheval. Je n’ai malheureusement pas le temps de m’y arrêter pour une petite visite, mais la route elle-même va subvenir à me besoins d’art brut.

Entre Hauterive et Beaurepaire, un certain Christian a fait déborder sa furie créatrice hors de sa maison et sur la route.