Vivement Sarkozy à Shanghai

J’ai vu sur Youtube de larges extraits du discours de Dakar. Sarkozy lit le discours et, malgré sa grande expérience politique, il n’a pas l’air à son aise. Il faut voir toute la partie où le discours se lance dans une longue méditation sur les sorciers, les griots, parlant de Senghor et du chant mystique de l’Africain. Les mots sont lyriques, la voix est hésitante. Mais qu’est-il donc allé faire dans cette galère, mon président ? Il ne s’est jamais intéressé à l’Afrique, qu’a-t-il donc à dire constamment « l’homme africain », « le problème de l’Afrique », « le défi de l’Afrique », « la faiblesse de l’Afrique » comme s’il était autorisé à venir dire aux Africains ce qu’est la vérité de son histoire, de son esprit ? Et son sourire quand il arrive à l’une des phrases qui font débat, « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », qu’y a-t-il dans ce sourire ?

Tout cela pour vous dire que Sarkozy sera à Shanghai à la fin du mois, et qu’a priori il devrait venir parler dans l’université où je travaille.

Ô, comme j’aimerais qu’il se lance là aussi dans de lyriques périodes sur l’ « homme chinois », ou l’ « homme asiate », qui jamais ne se lance dans une pensée abstraite et conceptuelle.

Il pourra faire la même chose qu’à Dakar, donner de grandes leçons de civilisation, en citant des poètes chinois francophones et en digressant pensivement sur les dynasties Tang et Ming. Tiens, je lance le pari qu’il citera François Cheng (je ne prends pas beaucoup de risques) et Hong Lou Meng, Le rêve dans le pavillon rouge, que Guaino est en train de relire pour l’occasion. J’aimerais qu’il le fasse, qu’il dise ici aussi que « la colonisation, malgré les crimes, vous a ouvert à l’universel », et qu’il égrène les litanies « le problème de la Chine, la faiblesse de la Chine, le défi de la Chine » comme un mauvais poème de Péguy : ça nous ferait entrer dans une ère de rigolades et d’engueulades sans nom.

Malheureusement, je crains que le réalisme reprenne ses droits et que Guaino se calme ou qu’on lui laisse la bride moins lâche. Or, c’est peut-être là qu’on aurait besoin de dirigeants assez givrés pour dire à la jeunesse chinoise, au mépris des risques commerciaux qu’il y aurait à fâcher le Parti et le nationalisme ambiant, qu’en puisant dans sa culture elle peut trouver la force de faire enfin respecter le droit des Chinois.

Vivement Shanghai.

6 commentaires sur “Vivement Sarkozy à Shanghai

  1. J’ai du mal à comprendre la fin de ton message : « Qu’en puisant dans sa culture elle peut trouver la force de faire enfin respecter le droit des chinois ».
    Le droit des chinois à quoi ? devant qui ? Il me semble que la Chine est souveraine en ses terres, à moins que tu ne fasses référence à Taiwan, le droit de se réapproprier l’île ?!?

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  2. L’Etat Chinois semble certes souverain sur son territoire, mais on peut se demander à juste titre si cela implique effectivement un respect du droit des Chinois à vivre, travailler et s’exprimer dans des conditions conformes à leur dignité, sans même parler de disposer d’eux-même au sens democratique de la chose.
    Moi, je trouve cet article très drôle, je rigole tout seul devant mon écran. Sarkozy qui citerait Cao Xueqin, ce serait un peu comme Patrick Delpy lisant Musil.

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  3. Merci de me permettre de préciser. Je parle du droit des Chinois qui n’est tout simplement pas garanti par la justice chinoise, par manque d’indépendance (et peut-être de moyens, mais ça…). Aujourd’hui, des avocats chinois sont en prison pour avoir défendu des gens selon les lois en vigueur dans le pays. Or, dans la culture chinoise, il y a des penseurs et des textes sur lesquels on peut s’appuyer pour créer un état de droit. Celui-ci n’a pas à être vu comme une imitation de l’Occident, ou comme quelque chose d’imposé de l’extérieur.
    Moi je le dis sur un blog, et je ne représente que moi-même, mais un président de la république, ça aurait plus de gueule. Surtout que ce n’est pas qu’une question de politique intérieure. Ce rapport désinvolte au droit et au contrat a déjà fait quelques victimes parmi les entreprises étrangères qui viennent faire des joint ventures.

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  4. Ok, tu parles de reformer le système judiciaire (que n’ont-ils une Dati ! (mauvais humour à 2 yuan, dommage car son nom se prête bien a la traduction) plutôt que l’application faussée du droit actuel, qui intrinsèquement n’est pas si pourri, mais qu’on résumera grossièrement par « la loi du plus fort ! ».. Mine de rien, ce n’est pas facile de parler de la Chine en mentionnant « les chinois » ; c’est comme parler des passagers d’un train qui n’ont jamais accès au poste de pilotage…

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  5. Histoire de nous faire regretter le grand style que personne ne manie plus, voici ce que disait le général de Gaulle:

    « La Chine, un grand peuple, le plus nombreux de la terre ; une race, où la capacité patiente, laborieuse, industrieuse, des individus a, depuis des millénaires, péniblement compensé son défaut collectif de méthode et de cohésion et construit une très particulière et très profonde civilisation ; un très vaste pays géographiquement compact quoique sans unité, étendu depuis l’Asie Mineure et les marches de l’Europe jusqu’à la rive immense du Pacifique, et depuis les glaces sibériennes jusqu’aux régions tropicales des Indes et du Tonkin ; un Etat plus ancien que l’Histoire, constamment résolu à l’indépendance, s’efforçant sans relâche à la centralisation, replié d’instinct sur lui-même et dédaigneux des étrangers, mais conscient et orgueilleux d’une immuable pérennité, telle est la Chine de toujours. » (conférence de presse du 31 janvier 1964, où il annonce que la France va échanger des ambassadeurs avec la Chine de Mao. Le texte complet http://www.charles-de-gaulle.org/reconnaissance_chine/07_conf_de_presse_01.htm )

    La même chose sous la plume d’un médiocre, on le traiterait de lieu commun et de banalité désobligeante.

    A part ça, l’Etat de droit existait en Chine il y a environ 1200 ans, dès les Tang, avec des lois publiées accessibles à tous, des tribunaux tenus de les appliquer, des procédures publiques. Ca n’empêchait pas les châtiments épouvantables ni la peine de mort largement distribuée, mais tout cela contrôlé, les dossiers révisés au niveau supérieur. La loi était en principe égale pour tous, avec un petit millénaire d’avance sur l’Europe qui a connu les catégories juridiques de noble, clerc, roturier, et l’arbitraire des cours souveraines, jusqu’au 19e siècle. Ca a duré, avec des vicissitudes, jusqu’au grand pourrissement des années 1860. Ne pas confondre le droit avec la démocratie. Le droit existe en Chine.

    L’état actuel du droit est une dégradation, le fond ayant été atteint avec la Révolution Culturelle. Si j’ai bien compris ce qu’on me raconte, dans la situation actuelle héritée du socialisme, ce qui prime en pratique, c’est « l’intérêt de la Société » et non la loi. En haut, on veut remonter la pente. Les journaux ont annoncé l’année dernière une campagne officielle « de sensibilisation des juges à la notion de légalité ». Dans les entreprises (je connais), un des problèmes vis-à-vis du personnel est justement que les chefs ne veulent pas entendre parler de la loi, qui serait contraire aux intérêts de l’entreprise. Il faut quelquefois que les dirigeants (quand ils sont compétents) expliquent aux cadres que la loi existe et que leurs subordonnés ont des droits. Imaginons une entreprise de 1 milliard de personnes. La direction générale, même avec beaucoup de bonne volonté, a du mal.

    A lire: « La Chine et la démocratie » sus la direction de Mireille Delmas-Marty et Pierre-Etienne Will, Fayard 2007, 900 pages, 35 euros qui ne seront pas gaspillés. Mon petit savoir vient de là; je n’ai pas fini de lire.

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  6. Ebolavir, que ferait-on sans vous sur la blogosphère? Merci pour ces deux références. Je note que De Gaulle disait cela devant des journalistes français, à Paris, et pour expliquer pourquoi Paris renouait des relations diplomatiques avec la Chine. Le médiocre que vous évoquez l’aurait peut-être dit à Pékin, devant un parterre d’étudiants, et sans accompagner de mesure majeure ni de réorientation de la diplomatie mondiale.
    Il ne faut pas confondre droit et démocratie, vous avez tout à fait raison, par contre il n’y a pas de droit sans séparation des pouvoirs, il est donc nécessaire que le pouvoir exécutif et les potentats locaux voient leur pouvoir limité.
    Mais comme je le disais, et comme vous le confirmez, la culture chinoise présente suffisamment d’éléments sur lesquels s’appuyer pour créer un état de droit.

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