Des habits neufs pour le sage précaire

Il m’arrive une chose tellement extraordinaire que je n’ai pas les mots pour la dire. D’habitude, quand on dit cela, les gens s’imaginent qu’on va parler d’amour. Pas du tout, moi, l’amour, je trouve plein de mots pour en parler, et si je n’épuise pas le sujet, au moins il m’inspire considérablement.

Il s’agit d’une autre chose extraordinaire, qui se trouve être le summum matériel de la sagesse précaire : on vient de m’offrir une bourse pour faire de la recherche pendant trois ans. Trois ans sans avoir peur du lendemain, trois ans de liberté intellectuelle pour brasser de l’air dans les bibliothèques, et faire des bulles de savon. Une université anglo-saxonne a commis l’irréparable en investissant sur ma petite personne des dizaines de milliers de livres sterling, dans quel espoir, je ne sais pas. Peut-être de soutenir l’émergence de la notion de précarité du sage. Oui, ça doit être ça.

Ce projet de recherche m’était venu comme une épiphanie, une sorte de révélation, il y a un an, sur mon vélo. Comme quoi, tout précaire que je suis, j’ai de la suite dans les idées. Je m’étais donné un an de réflexion et de préparation de dossiers pour commencer en septembre 2008, avec ou sans bourse. Finalement, le travail a payé, ainsi que le soutien d’individus bienveillants à mon égard. Des fées que le sage rencontre sur son chemin et qui orientent sa vie pour en faire un destin.  

Parmi ces fées, des mentors que j’élis avec discernement. C’est un des talents du sage précaire, et c’est un instinct de survie autant qu’un don esthétique : il sait reconnaître ses maîtres, il sait admirer quand il faut et au bon endroit. Le sage précaire se fait disciple méthodiquement et sait distinguer la personne à qui il peut accorder une confiance aveugle, car on doit pouvoir s’abandonner, cela est vital. Mâles ou femelles, les mentors savent vous dire vos quatre vérités sans vous heurter. Ma future directrice de recherche  est de ce type, jeune Irlandaise qui a gravi les échelons universitaires de manière fulgurante. L’habitude de l’incertitude m’a aidé à sentir si j’étais entre de bonnes mains ou non, et mon vieil instinct d’esclave affranchi me dit que je serai en sécurité avec elle.   

C’était la chose extraordinaire qui me paraissait trop extraordinaire pour lui trouver des mots… On se fait une montagne, parfois, de ces choses extraordinaires, et de la puissance des mots.

8 commentaires sur “Des habits neufs pour le sage précaire

  1. Alors ta thèse, tu comptes la faire en Chine ou retourner à Dublin, ou ailleurs ? Et la future directrice de recherche, elle a oublié ton mépris post-colonial pour Chamoiseau ou elle a pardonné ? Tu n’as jamais raconté comment tu avais fait pour te présenter dans ta lettre.

    J’aime

  2. Quelqu’un lui a fait lire le billet du blog et ça l’a fait rigoler. Comme elle connaît les Français, elle ne s’étonne pas qu’on se moque des théories anglo-saxonnes, puisqu’elle pratique aussi bien l’auto-dérision. Je ne sais plus comment je me suis présenté dans ma lettre, en revanche, car cela remonte.
    Je compte faire ma thèse en Europe, mon bon Ben. Vois-tu, pour moi aussi la page chinoise se tourne, mais je n’en dis pas plus, car ma gorge se serre.

    J’aime

  3. Que de pages chinoises qui se tournent ! ou plutôt de rouleaux qui se renroulent doucement sur les tables de lecture. Le sage précaire retient encore un instant la feuille de papier de soie puis laisse les idéogrammes se refermer sur eux-même. A l’horizon, le soleil se couche derriere les bambous. Ah ouais, mon pote, c’est ça la précarité, murmure le sage, la gorge serrée.
    Sinon, c’était quoi, déja, le sujet de ta thèse ?

    J’aime

  4. Mon sujet ? Si j’en crois ce que j’ai écrit à droite et à gauche, ce doit être en rapport avec la littéature du voyage, des théories anglo-saxonnes et des théories venues de France. Mais si j’étais moi, je ne me ferais pas trop confiance.

    J’aime

  5. Je me demande si ce n’est une page qui tourne car ça tourne un peu brusquement. Curieuse de savoir comment ça a tourné. Mais peut-être ça s’explique pas, comme ces derniers jours je commence à penser que les autres savent mille fois mieux qui suis-je et pourquoi les choses bizarrent s’enchaînent l’une après l’autre…Ce serait un peu incongru de le dire mais, comme t’avais regretté que personne ne t’avais dmander une « date » dans cet espace, j’ose te poser un rdv, bien que je ne sais du tout de ta réponse, un rdv à quelquepart en Europe un certain jour dans les années à venir, quelles que soient nos identités. Voyons que c’est complétement indéfini, et voyons comment on pourra tourner vers un point de croisement.Et je ne sais plus si j’ai l’espérance ou pas, comme on dit en tant que tel.C’est peut-être chose la plus mystérieuse du monde.

    J’aime

  6. Ma foi tu te rapproche ainsi des Cévennes, j’ai réçemment planté du bambou et du gingembre. .. j’entretien aussi un verger suspendu au dessus du torrent.. « a leu. »

    J’aime

  7. « Des fées que le sage rencontre sur son chemin et qui orientent sa vie pour en faire un destin.  »
    (billet du SP)

    com/post: des fées du destin qui orientent son chemin pour en faire une vie de sage.

    conseil au sage: attention aux fées secondaires, souvent imprévisibles les fées secondaires.

    J’aime

Laisser un commentaire