Conflits nord-irlandais : S’en taper au sud, s’en distancier au nord

Un ami commentateur a récemment écrit sur ce blog que les Irlandais ne s’intéressaient plus autant au conflit inter-communautaire qui avait enflammé l’Irlande du nord. La dichotomie catholiques versus protestants, « ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord », disait cet ami.

Que je sois d’accord ou pas importe peu, même s’il est évident que nous n’avons pas parlé politique avec les mêmes Irlandais, depuis des années que nous fréquentons cette île, lui et moi. De mon côté, ceux qui m’en ont parlé, au sud, m’ont donné l’impression très forte de se définir par opposition aux Britanniques, à un point que j’ai parfois trouvé exagéré. Le dernier en date est un cardiologue que j’ai rencontré à une fête chez des amis de Dublin, dont la radicalité du discours m’a surpris.

Mais bien entendu, il y a toute une population qui ne s’intéresse pas à la politique et qui en a assez des discours partisans, ainsi que de tous les discours. J’ai évidemment rencontré beaucoup de personnes indifférentes, en Irlande, comme en France, en Chine et ailleurs. Mais l’absence d’intérêt pour le monde autour de soi n’est pas une garantie d’ouverture des esprits, ni de progression de la paix.

« Ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord ». Au nord, j’entends en effet des théories qui tendent à casser l’idée d’une opposition entre Irlandais « de souche » et Irlandais « britanniques ». Basée sur des données archéologiques et étymologiques, ces théories cherchent à miner les fondements d’une différence ethnique entre les deux communautés. Il y a aussi les chercheurs en politique, dont j’ai déjà parlé, qui développent l’idée que la bipolarité n’est qu’une apparence, voulue par des groupes extrêmistes, qui cache une réalité urbaine plus complexe et plus banale. J’entends enfin des jeunes gens qui veulent simplement oublier les violences. A l’université, par exemple, je n’ai jamais remarqué de séparation, de ségrégation d’aucune sorte. Parmi les doctorants, les affinités se forment par centres d’intérêt, par attraction sensuelle ou par simple habitude, mais apparemment pas sur la base d’appartenance religieuse ou communautaire.

Ceux-là sont des modérés, des modernes, des libéraux comme vous et moi. Ils sont l’espoir du pays et une partie de son avenir. Mais ils sont privilégiés. Ce type de discours de distanciation (« ils s’en distancient au nord ») est une production idéologique très déterminée sociologiquement. D’une part, elle est surtout le fait des protestants, qui ont intérêt à ce qu’on arrête de se poser des questions d’appartenance nationale, et d’autre part, on entendra ce type de discours de distanciation surtout parmi les classes aisées, ainsi qu’à l’université. Mais plus on tend vers les classes sociales défavorisées, plus les discours se polarisent, car la réalité n’est plus la même.

Dans mon quartier, pas question pour un protestant d’aller boire un café avec une jolie catholique. Au nord-ouest de la ville, les autorités ont purement et simplement érigé un mur pour séparer un quartier catholique d’un quartier protestant. Des affrontements y ont encore eu lieu en 2002. Ce n’est pas le seul mur de la ville, il suffit de marcher un peu pour voir des barrières érigées. Il y en a plus de quarante, cela fait beaucoup pour un conflit dont on se tape et dont on se distancie. La ségrégation entre les deux communautés a augmenté depuis dix ans qu’ont été signés les accords de paix. 

Alors, quand il s’éloigne de la bourgeoisie, géographiquement, démographiquement, intellectuellement, le sage précaire a du mal à observer la prétendue distanciation des gens du nord vis-à-vis du conflit simpliste et fatal : « c’est nous contre eux », comme le dit un des riverains de la vidéo que j’ai mise en début de billet.

4 commentaires sur “Conflits nord-irlandais : S’en taper au sud, s’en distancier au nord

  1. Tu vois Guillaume, pour le coup, je trouve ton article inexact ( nous avons bel et bien parle politique avec les memes Irlandais, forcement d’ailleurs et partiellement au moins ) et trompeur ( faut-il rappeler l’importance sociale, economique, artistique, en Irlande du Sud de ceux qu’on appelle les Anglo-Hiberniens, et d’institutions, c’est le cas de le dire, pas tres catholiques, comme Trinity College, et la cathedrale Saint Patrick a Dublin, ni tres gaeliques… ou alors tu parles d’une Irlande sans Rugby, sans Beckett et sans afternoon tea…) . Mais en plus, je le trouve un peu hargneux : ceux du sud qui s’ en tapent seraient des blaireaux sans ouverture d’esprit et ceux du nord qui s’en distancient sont des bobos ? La aussi c’est encore faux, il suffit de parler aux gens, dans la rue, a l’hopital, chez les commercants. Mais evidemment, si on choisit comme le font les journalistes a sensations les bastions du communautarisme pour mener son enquete, les reponses seront peu nuancees. Seront-elles representatives de l’ensemble de la population d’Irlande du Nord ? Et vouloir le faire croire, est-ce que cela ne s’appelle pas tromper ?

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  2. Je me souviens d’un type rencontré dans un pub du Donegal, qui me disait que la vraie Irlande était au Nord, à Derry. Allez à Derry, vous entendrez de la vraie musique celtique, vous verrez de vrais Irlandais, disait-il. -Vous voulez dire Londonderry ? -A Derry, reprit-il en faisant semblant de ne pas avoir entendu, les Irlandais sont vraiment Irlandais… C’est la bipolarité qui conservait l’irlanditude. Un Irlandais sans bipolarité, c’était juste un anglo-saxon qui buvait de la Guiness au lieu du Pale Ale.

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  3. Ah ? C’est bon, je suis convaincu : au sud on s’en tape, et au nord, on s’en distancie.
    Ben touche à quelque chose. La conscience irlandaise s’est constituée sur une bipolarité. Si le mouvement des « United Irishmen », du protestant Wolfe Tone, avait été victorieux, après la révolution française, être irlandais signifierait tout autre chose dans le coeur même des Irlandais. Mais je reviendrai à cet épisode.

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  4. et hop, fermez les ecoutilles, et en plongee.

    Quant a la bipolarite oui c’est plus seduisant, et aussi plus vrai, mais c’est encore reducteur. Comme les Grecs et les Juifs les Irlandais sont une diaspora. Quand on me parle de  » vrais irlandais » ou de  » vrais berrichons », et meme de « vrais c… « , j’ai quand meme comme un doute. Les seuls  » vrais » Irlandais, ce sont les Americains, dont une arriere arriere grand mere a ou n’a pas emigre a l’epoque de la famine, qui achetent des chapeaux verts et des perruques oranges a O’Connell Street, et qui, bien sur, ont appele leur fille Erin, et leur fils Brian, ou Niall. Les autres, ceux qui sont simplement nes dans ce petit pays, semblent moins soucieux d’authenticite…

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