Les dômes ottomans et l’écume philosophique

 istanbul-fev-09-065.1234392890.JPG

Les mosquées d’Istanbul sont des splendeurs urbaines. Elles donnent du relief à l’espace en le bombant mille et une fois. Ces multiplicités de dômes sont un défis à l’imagination du touriste. Les mosquées ici sont des concentrations de demi-sphères qui, vues de loin, donnent des impressions de planètes agrégées, ou de gros Bouddhas sans tête, ou même de mousse, d’écume qui fait des bulles.

istanbul-fev-09-054.1234393060.JPG

Je le sentais sans en avoir conscience. C’est à Sainte-Sophie, voyant les différents plans de l’église au cours de ses constructions que je vis l’importance du dôme et que tout s’éclaircit. Le dôme centrale de Sainte-Sophie représente l’univers, ou le monde, et les Ottomans ont ensuite mis des dômes à toutes leurs mosquées. Ils n’ont pas cherché à en faire de plus grandes, ils les ont seulement voulus plus nombreux. L’important est l’agrégation de ces boules dans l’espace. Le voyageur y voit la pluralité des mondes et la prolifération, l’idée de prolifération comme catégorie mentale. 

 istanbul-fev-09-066.1234392624.JPG

Les paysages d’Istanbul, avec ces majestueux amas de sphères, encadrés des minarets, amènent le fidèle à concevoir la multiplicité, le vertige de la reproduction, plutôt que l’unité.

istanbul-fev-09-035.1234394895.JPG

Le philosophe allemand Peter Sloterdijk a dû avoir Istanbul en tête quand il a inventé sa théorie de la « sphérologie ». Il en a fait une trilogie, trois bouquins sur l’idée de sphères, de bulles et d’écume. Dans tous ses états, la boule est une forme simple qui est, pour Sloterdijk, une représentation du monde, le centre de nombreux symboles. Mais c’est aussi une forme dans un sens beaucoup plus allemand, plus philosophique. Sloterdijk voit dans la mousse et dans l’écume une matière mi-gazeuse mi-liquide qui est à la fois extrêmement fragile et dévastatrice (grâce à la chimie moderne par exemple). Il y voit une lutte entre les différents principes matériels (solide, liquide, gazeux) qui aboutit à une « subversion de la substance », car l’écume est et n’est pas en même temps, elle est de l’air matérialisé, de l’eau non évaporée mais aérée tout de même. L’écume n’est ni une matière à part, ni de l’air, ni de l’eau : c’est la surface des choses, c’est du rêve éveillé, de l’apparence pure.

istanbul-fev-09-055.1234393801.JPG

« C’est ainsi, écrit Sloterdijk, que la tradition, la plupart du temps, a considéré ce « quelque chose » précaire – en se méfiant de lui comme d’une perversion. Structure instable d’espaces creux emplis de gaz qui prennent le dessus sur le solide comme s’ils menaient un coup d’État nocturne, l’écume se présente comme une inversion de l’ordre naturel au cœur de la nature. » Spères III

Les Ottomans ont compris tout cela. Leurs mosquées sont des jeux avec l’apparence du monde, une manière de dire au fidèle que la matière n’est qu’écume, jeux de boules, que le monde n’est qu’apparence et qu’il faut se laisser fondre dedans. Je me suis senti, à un moment donné, glisser vers l’Islam comme un mode d’existence propice à la sagesse précaire. La poésie intense qui se dégage de ces lieux de culte. Ecoutez encore Sloterdijk sur l’écume :

« Les rêveurs et les agitateurs sont chez eux dans l’écume, comme dans les châteaux de cartes. On n’y rencontrera jamais les adultes, les sérieux, ceux qui agissent avec mesure. Qui est adulte ? Celui qui se refuse à chercher un appui sur ce qui n’a pas d’appui. Seuls les séducteurs et les escrocs, prenant le parti de l’impossible, veulent emporter leurs victimes dans leur excitation sans fond. »

Les Ottomans ont certainement eu cette âme de charmeur, de séducteur. Ils ont construits des rêves en pierre et en mot. Le sage précaire est sur la voie, c’est ce que l’on peut espérer. Lui aussi est un escroc et un bonimenteur, un fameux roublard qui cherche à prendre appui sur l’instabilité des choses.

5 commentaires sur “Les dômes ottomans et l’écume philosophique

  1. Tu ne crois pas si bien dire. Sloterdijk voit dans l’écume le condensé des frayeurs et des angoisses contemporaines, en particulier les peur liées aux épidémies, aux virus, et en règle général aux profondes angoisses liées à l’hygiène et à la prolifération de forces destructrices.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s