Cadeau de rupture

Quand il sut que je m’apprêtais à acheter un téléphone portable, un ami des Balkans me sourit d’un air paternel : « C’est ton premier mobile ? » Si tu savais, camarade balkanique.

Non seulement je fus un des premiers Français à posséder un téléphone portable, mais la téléphonie mobile est liée intimement à mon éducation sentimentale. Voici comment cela se passa.

C’était les années 1990 et les gens s’habillaient encore très mal, sauf la femme que j’aimais et moi, qui formions un couple plein d’élégance. La femme en question avait un appartement sur les hauteurs de la Croix-Rousse, qui dominait la ville de Lyon. Nous nous approchions de la fin de nos études. Nos boulots d’étudiants étaient variables sur l’échelle du prestige : je ramonais des chaudières pendant qu’elle enseignait le droit constitutionnel.

J’avais un pied à terre dans la même rue, un petit studio sans cuisine, mais avec une fenêtre qui donnait, elle aussi, sur les toits en cascade et sur un méandre de la Saône. En face de moi s’élevait la « colline qui prie » couronnée par la basilique de Fourvière : les arbres de la colline flamboyaient à l’automne et la Saône scintillait en toute saison. C’était de belles années, et j’en avais conscience.

Je passais la plupart de mon temps chez ma petite amie, et on pouvait me joindre sur son téléphone. Le pied à terre n’était qu’un lieu de rangement et un lieu de retraite, sans télévision, sans musique, sans téléphone : seuls les livres et le matelas témoignaient qu’un étudiant venait de temps en temps passer une nuit ou quelques heures.

Quand nous nous sommes séparés, j’ai voulu que nous le fassions avec la même élégance que celle qui avait caractérisé notre couple d’extravagants amateurs. J’ai offert à cette amoureuse de l’art un gros livre sur Poussin, dont elle était folle. Quelques jours plus tard, elle m’offrit un téléphone portable. Comme toujours avec elle, ce cadeau était enrobé de toute une narration. Des symboles et des raisons justifiaient ses cadeaux, alors que les miens étaient muets comme des tombes. Je pouvais à la rigueur écrire des mots d’amour dans les livres pour les faire parler un peu…

Le téléphone portable était une vraie originalité, à l’époque. Sur le versan symbolique, il disait : « Appelle-moi », « restons amis ». Sur le versan pratique, il entérinait le fait que je n’avais plus de téléphone. C’était donc un cadeau de rupture qui prouvait une dernière fois combien cette personne était attentionnée à mon égard, car elle avait prévu ce dont j’aurais besoin dans le futur proche : être joint malgré l’incertitude géographique.

Jeunes gens, quand vous voudrez rompre, la prochaine fois, plutôt que de laisser pourrir la situation par lâcheté et par orgueil, reprenez le goût de cette tradition désuète, mais utile pour le deuil, la tradition du cadeau de rupture. La séparation se fera plus nettement, elle cicatrisera mieux, elle laissera de meilleurs souvenirs. 

Qui pouvait savoir, à l’époque, que cette rupture amoureuse allait inaugurer dans ma vie une série de voyages, de déplacements et de décrochages sans fin, et que, de déménagements en déménagements, je serais perdu pour les lignes fixes ? Le téléphone portable allait figurer mon destin et, désormais, cet objet rappelle à ma mémoire à la fois l’idée rupture et mon amour de jeunesse.

65 commentaires sur “Cadeau de rupture

  1. Pour un sabado, c’est dur de trouver un autre role plus original que le SP. SP c’est deja pas mal comme role puisque quelque part c’est aussi l ‘art d’endosser les roles qui conviennent au moment opportun sans que personne se rende compte de quoi que ce soit et de faire passer ca comme Le Grand Truc. Opportuniste donc, Charmeur mondain, psychopate malabile, looser magnifique, chercheur es lettres fauche, clown qui clone et clonant, philosophe -ca arrive-, deleuzien repenti, voyageur addicted , mythomane realiste, revolutionnaire malgres lui, pornographe moraliste,…pas trop inspire pour les traits de caractere, ca viendra cette semaine…Viva Sabato, Sabado , La Zapateria , Zavatta et Zapata , Zorro et Sorros (oh non pas lui…)

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  2. « la zavatteria est cerrada hoy, »
    (com de michel jeannès | le 01 mars 2009 à 16:10 )

    se escapo una « a » de estar
    tambien siguio la « r »
    y cambiamos de idioma,pasando del español al frances

    habia que leer: « la zavatteria esta cerrada el dia de hoy »

    (no se lo que entendio este Paquito pero seguro que algo entendio )

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  3. « Le téléphone portable rappelle à la fois la rupture et l’amour : le sage précaire ne souffre plus, il s’est guéri de son chagrin et chante : “Amor fati” dans le combiné de son Nokia. »
    (com de Guillaume le 28 février 2009 à 16:40 )

    com/com: sur un registre symbolique, le cadeau du telportable était assez beau (fin, intelligent, subtil?): d’une part la différenciation et l’autonomie, à savoir reconnaître et favoriser le départ et l’autonomie de l’autre qui avait eu un temps le même numéro ou avait squatté l’appareil en lui offrant un numéro personnel et indépendant
    d’autre part, maintenir un lien possible puisque le telephone est avant tout reliance.

    On doit plus regretter une femme qui sait ainsi bien rompre(?)

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  4. « Sur le versan symbolique, il disait : ”Appelle-moi”, “restons amis”. Sur le versan pratique, il entérinait le fait que je n’avais plus de téléphone.  »
    (Billet du SP en date du 24 février 2009)

    La coquille bis-repetitada au mot « versant » a ceci de renversant qu’elle permet pour peu qu’on anagrammise d’entrevoir dans l’anvers la désolance partagée de deux êtres navrés, mais qui conservent tout de même une bonne ( ) sans t.
    Cette( ) image d’eux-mêmes, couple élégant qui s’est aimé, s’affirme dans ce mot ,appelant l’inversion comme à dessein, la métaphore
    1) de l’image de l’autre, inversée sur la rétine avant d’être rétablie dans le cerveau
    2)par déduction, des larmes qui ne peuvent couler puisqu’elles sont par définition soumises aux lois de la pesanteur.
    Le SP pouvait donc partir allégé comme un fromage frais.

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  5. « Je dirais même plus » pour apporter une contribution supplémentaire à le science de la coquillologie, que la disparition du T final de versanT correspond à l’apparition du T initiale de Téléphone, objet à rendez-vouser les après-midis du faune.

    (signé Dupon et Tupon)

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  6. Voici apres quelques recherches et reflexion les traits de caracteres du SP. En quelques lignes (j’espere qu’il ne le prendra pas mal…) :

    UN GRAND FEU FOLLET !!! qui vit dans l’instant…voici ce que je retiendrai de facon definitive ; incapacité quasi permanente à revenir en arrière ;. instabilité, aime la dispersion, l’esprit du jeu, donne la bougeotte (cf ses multiple deplacements quasi accelerre et sans logique d’un pays a l’autre..). attiré par l’éphémère, le transitoire (exemples :son gout de l’art , des classiques des lettres et de la philosophie, des voyages…). Très débrouillard (no comment) ; grand goût du contact et de la communication (ce blog en est la preuve). Et ce goût est tres opérant (cf ce blog, ses commentateurs fideles, ses eleves, sa grande theatraliteetc…) esprit jeune , physiquement et psychologiquement (un peu ado attarde mais de ma part c’est tres flatteur), aime rire et s’amuser (no comment).
    Avec un esprit vif et la repartie facile (bon comedien), aime « mettre en boîte » ses commentateurs, amis, interlocuteurs divers mais toujours sans méchanceté.;
    besoin constant d’être stimulé par de nouvelles amours ou des perspectives sentimentales différentes (cf les multiples billets sur les femmes et conquetes chinoises, lyonnaises de ce dernier qui temoigne de ce besoin de stimulation).

    Les engagements simultanés et les volte-face inattendues ne sont donc pas pour lui déplaire. En général,aime mieux échanger des idées que des grands sentiments, car n’est pas particulièrement expansif.cf ce cas de cadeau de rupture etc…

    Alors voila quelques traits de caractere du SP, j’espere qu’il vous plairont et qu’il se reconnaitra….(maintenant je suis tranquille pour la semaine, j’ai fait mes devoirs je vais pouvoir dormir hasta luego; al sabado proximo, no senor Juannes el DOMINGO proximo ! pienso este trabajo sobre el SP es la occasion de poner en forma una nueva estilo de escritura : voy a llamarla : el post del domingo como hay la cancion del domingo…vamos a ver la semana proxima. buena semana amigos mio.).Paquito/Francois

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  7. Moi je dirais « élégant » mais je n’ai pas lu tout les coms.
    Vous avez vécu à la Croix Rousse. C’est rigolo ce hasard qui m’a amené chez vous. Peut-être avons nous fréquenté les mêmes bar de nuit. Pardon ? Vous ne buvez pas ? Adieu alors !!!

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  8. « Ce billet n’est pas triste, mais il va finir par le devenir.

    Pour l’heure, le SP se sent encore jeune, il a la vie devant soit, des jolies femmes à conquérir. Il quitte encore le port allègrement, en songeant au prochain.

    Pourtant, s’il examine honnêtement le fond de son âme, il voit poindre comme le début d’une lassitude, la sensation d’une répétition.  »
    Rédigé par : Mart | le 28 février 2009 à 21:15

    Je suis content que tu ne le trouves pas triste, car je crois que, s’il est un peu nostalgique, ce texte a assez de retenue pour que le lecteur puisse y projeter ses propres sentiments. Moi, si je lisais ce texte à 15 ou 16 ans, je trouverais le sort actuel de son auteur enviable. « Avoir eu » un amour de jeunesse, c’est déjà beaucoup, et beaucoup de gens n’en ont pas. Et je le répète, il y a dans le souvenir des choses passées, une véritable jouissance qu’il ne faut pas minimiser. Donc j’accepterais qu’on dise que ce texte est triste seulement si on définissait la tristesse autrement que comme la passion qui « amoindrit la puissance d’agir » (Spinoza).

    Pour le reste, je n’ai jamais dit que j’étais un séducteur et que j’allais de femme en femme. Je laisse dire ces contre-vérités car elles me flattent (j’ai toujours rêvé d’être un libertin), mais rien n’est plus faux. La vérité est que je ne connais pas la lassitude car je suis très rarement amoureux. Et quand je le suis, j’ai l’impression de découvrir l’amour pour la première fois, je suis littéralement bouleversé. Même les aventures sans lendemain sont pour moi rares et précieuses.

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