Il va falloir réapprendre à écrire

Italie, la sagesse précaire au clair de la lune. Copyright ©️ Le Sage précaire, 2026.

Je ne sais évidemment pas ce que l’intelligence artificielle va produire dans l’université et dans le monde de la recherche. J’imagine les réunions de professeurs consacrées à ce nouveau problème : comment empêcher son utilisation ? Comment la détecter ? Faut-il l’autoriser dans certains travaux et l’interdire dans d’autres ? Faut-il modifier les examens, les mémoires, les procédures d’évaluation ? On peut imaginer des règlements, des logiciels de détection, de nouvelles formes d’examen. On peut essayer de contrôler la machine. Mais je me demande si le problème n’est pas ailleurs.

Peut-être qu’il ne s’agit plus tellement de réglementer l’intelligence artificielle. Peut-être faut-il plutôt changer ce que nous attendons d’un texte. Car si la machine sait désormais produire à notre place ce que nous considérions hier comme la marque de la bonne écriture, une langue soutenue, structurée, claire, équilibrée, raisonnable, bien argumentée, alors cette compétence n’est plus vraiment distinctive. La machine sait écrire comme un haut-fonctionnaire qui aurait fait Science-po et l’Ena. Elle sait faire tout ce que nous avons passé des années à apprendre à nos étudiants.

Alors que reste-t-il ? Il reste peut-être précisément ce que la bonne écriture universitaire avait appris à dissimuler : l’auteur, le je, le singulier et le personnel. Une odeur, une mémoire, une gêne, une façon de regarder quelqu’un, une phrase qui vient de travers, une obsession incompréhensible, un détail inutile mais que l’on n’arrive pas à oublier, une expérience qui n’a de valeur que parce qu’elle est arrivée à cette personne-là. Autrement dit, il reste le corps. Il faut désormais rechercher les traces du corps dans l’écriture : la chair, la voix, le rythme, la manière singulière dont quelqu’un pense.

Il y a quelque chose d’assez ironique dans cette histoire. Pendant des siècles, nous avons perfectionné nos manières d’écrire pour nous rapprocher d’une certaine forme d’impersonnalité. Peut-être faut-il faire marche arrière : retrouver ce qui ne peut pas être standardisé : une voix et son timbre. Il faudra peut-être accepter de nouveau les aspérités d’un texte, les phrases trop longues, les répétitions, les mots qui reviennent parce qu’ils nous obsèdent, les digressions, les détails qui semblent inutiles, tout ce qui fait qu’un texte ressemble moins à un produit fini qu’à la trace d’une pensée en train de se faire.

Nous nous trouvons avec l’écriture au moment où la peinture a vu arriver la photographie. Il fallait se réinventer car on n’avait plus besoin de peintre pour dresser des portraits. L’art moderne est né de là, entre autres choses. De même, pendant longtemps, la supériorité consistait à écrire comme une machine. Aujourd’hui que les machines savent écrire comme nous, notre supériorité pourrait bien consister à ne surtout plus écrire comme elles.

Il va donc falloir réapprendre à écrire. Et peut-être aussi réapprendre à lire.

Retrouver le corps singulier

L’autre jour je parlais avec un directeur de musée dans un café où il était venu avec ses enfants. Une famille de Saoudiens très intelligents et qui aimaient pratiquer l’anglais en famille. Le grand fils me pose des questions et montre un intérêt grandissant pour le sage précaire. Il me montre le blog qu’il a créé l’année dernière. Je jette un œil et vois immédiatement que tout a été généré par l’Intelligence artificielle. Lire cela serait pour moi de la perte de temps. Je félicite l’adolescent et passe à autre chose.

Je lis beaucoup de textes écrits par d’anciens étudiants, des chercheurs qui me demandent un accompagnement, des collègues qui me demandent un avis, une évaluation, une relecture, un conseil. Et depuis quelques années, je vois que l’intelligence artificielle est passée par là.

Je m’en rends compte très vite. Je commence à lire et, après quelques lignes, je comprends que je ne suis plus vraiment en train de lire ce qui sort du cerveau de mon interlocuteur. Je n’entends plus sa manière de parler, son rythme, ses hésitations, ses obsessions, ses maladresses, et je ne vois pas ses trouvailles. Je lis un texte produit par une machine qui ne doutent pas, qui ne connaît pas l’hypothèse ni la faute de goût, qui avance sans jamais s’arrêter et sans jamais reprendre son souffle.

Le texte n’est pas mauvais. Au contraire, il est souvent excellent. Tout est parfaitement équilibré. Les phrases sont bien construites, les paragraphes bien proportionnés, les transitions impeccables, tout est parfaitement calibré.

Je me retrouve alors dans une situation assez étrange en tant que consultant, « academic advisor », professeur, lecteur ou simple mentor. Je ne peux pas vraiment reprocher à mon interlocuteur ce que je reprochais autrefois à ses textes. Je ne peux pas lui dire : « Tu devrais développer cette idée », « cette phrase n’est pas claire », « ici, tu sembles confondre Nietzsche et Freud », « Je ne comprends pas ce que cela veut dire », « là, tu pourrais être plus rigoureux ». Le texte est parfait mais il est froid et je n’entends plus personne derrière les mots.

Mon rôle change alors radicalement.

Pendant longtemps, j’ai essayé d’aider ceux que j’accompagnais à acquérir les codes de l’écriture universitaire ou administrative. Il fallait apprendre à écrire de manière suffisamment impersonnelle pour respecter les conventions du genre, tout en réussissant à faire passer quelque chose de personnel : une pensée, une sensibilité, une manière particulière de proposer un projet.

Aujourd’hui, je me retrouve à donner exactement le conseil inverse : « rends ton texte plus imparfait et plus bordélique car en l’état il n’est pas humain ». Je me suis surpris à écrire le commentaire suivant à un ancien élève qui voulait mon aide pour un dossier de résidence d’artiste :

« Ton texte est tellement parfait qu’on ne t’y voit pas, on n’a pas l’impression de te rencontrer. Du coup le lecteur n’a même plus envie de lire, car il se dit que la même machine qui l’a généré devrait recevoir ton texte pour l’évaluer. À la fin, des textes vont être produits et reçus par des machines, et nous, les hommes qui étaient censés les produire et les lire, nous resterons sur la touche à attendre un résultat final, généré par l’IA. »

Mes collègues plus jeunes ne sachant ni écrire ni lire, m’envoient parfois des documents à évaluer ou à corriger. Je leur dis de plus en plus : raconte quelque chose qui t’est arrivé. Mets un détail que tu n’aurais pas osé écrire. Utilise un mot que tu emploies dans la vie de tous les jours. N’aies pas peur d’une phrase un peu bancale. Fais entendre ta voix. Dis-moi ce que tu as vu, ce que tu as senti, ce qui t’a étonné. Donne-moi quelque chose qui ne pourrait pas avoir été écrit par n’importe qui. Bref, injecte de l’imperfection.

C’est peut-être un espoir pour la sagesse précaire et pour la littérature des gens imparfaits de constater que ce qui était autrefois considéré comme une faiblesse de l’écriture peut devenir sa qualité principale.

Mes votes (4) : Les années Sarkozy ou le sentiment de l’impuissance politique

Suite de notre série de l’été 2026 qui vous suivra aussi longtemps que nos forêts françaises brûleront. Mes votes disséqués et racontés. Aujourd’hui, les années Sarkozy.

En 2007, je vis en Chine depuis trois ans.

Une dizaine d’années plus tôt, j’avais quitté la France pour m’installer en Irlande. Quand mon niveau d’anglais s’est avéré suffisant pour les usages que j’en faisais, c’est mon niveau de chinois qui me parut beaucoup trop limité.

Deux ans à Nankin, puis deux ans à Shanghai. On n’imagine pas combien la France était populaire au début du siècle. Les Chinois adoraient Jacques Chirac, grâce à l’intérêt qu’il portait pour les cultures asiatiques. Et son refus d’accompagner les Américains lors de la guerre du Golfe de 2003 a inspiré un grand respect aux peuples en développement.

C’est depuis la Chine que j’ai assisté à la campagne présidentielle de 2007. À l’université Fudan de Shanghai, j’avais des cours à enseigner qui étaient en lien avec la politique, la presse et les sciences sociales. Cette élection était pour mes étudiants et moi un terrain d’observation privilégié du système politique français.

Le sarkozysme à Shanghai, de bon matin

La Précarité du sage, 2007

Avec les étudiants, on a étudié tous les candidats, leur programme et leurs atouts, puis on a organisé une élection au sein de l’université. Mes partenaires du consulat de France à Shanghai n’aimaient pas trop cela car ils pensaient qu’il valait mieux ne jamais évoquer la démocratie, les droits de l’homme, la république et les élections.

C’était des abrutis, trop étroits d’esprit pour le monde tel qu’il va. Ils prennent l’autocensure pour de la prudence, et la couardise pour de la sagesse. Le sage précaire avait confiance dans l’intelligence des Chinois, plus que dans celle du monde diplomatique français. Mes étudiants ont voté en masse pour Sarkozy. Un de mes collègues aimait beaucoup son nez allongé : pour un asiatique, les nez longs ont quelque chose de séduisant…

J’ai voté pour Ségolène Royal aux deux tours.

Je crois que le traumatisme du 21 avril 2002 explique en grande partie ce choix. Cinq ans plus tôt, la gauche avait appris qu’aucune élection n’était acquise. Cette fois, il fallait éviter toute dispersion.

Je n’ai pourtant jamais pensé que la campagne de Ségolène Royal était une réussite. Mes amis anglais et irlandais m’ont souvent reproché ce jugement de ma part. À leurs yeux, critiquer sa campagne revenait à révéler une forme de sexisme très français. Or mon jugement n’avait rien à voir avec le fait qu’elle soit une femme.

Je trouvais simplement que son programme manquait de clarté et de cohérence. D’une certaine manière, le problème était déjà le même en 2002 avec Lionel Jospin avec en plus la honte de voir une classe politique se contenter de slogans. « Désir d’avenir », « La France présidente », « l’ordre juste », toutes ces conneries étaient censées suffire. La gauche centriste semblait avoir renoncé à proposer une véritable vision du monde.

Elle donnait parfois l’impression de ne vouloir qu’une seule chose : rassurer. Rassurer les marchés. Rassurer les acteurs économiques. Rassurer tous ceux qui craignaient un changement trop important : les épargnants, les retraités, les propriétaires, les fonctionnaires, les salariés, les cadres…

Mais une campagne électorale ne peut pas se limiter à une gestion raisonnable des affaires courantes. Il faut aussi donner envie.

Pendant ce temps, une personnalité occupait tout l’espace médiatique : Nicolas Sarkozy. Je me souviens des émeutes urbaines de 2005. J’étais déjà professeur en Chine. Mes étudiants voyaient à la télévision les images d’une France en flammes et me posaient des questions auxquelles il n’était pas facile de répondre.

Je ne disposais pas d’une grande diversité de sources d’information. Je suivais les événements de loin, avec le sentiment de regarder mon propre pays à travers un miroir déformant. C’est aussi à cette époque que j’ai commencé à écrire mon blog.

Je me suis alors retrouvé dans une situation étrange : j’essayais d’expliquer aux autres pourquoi je ne voulais pas voter pour Nicolas Sarkozy, et par l’écriture je tachais surtout de me l’expliquer à moi-même, c’est-à-dire de trouver les arguments les plus singuliers, les plus forts.

Je n’étais pas convaincu par l’accusation d’ultralibéralisme que beaucoup formulaient à son encontre. Ce n’était pas là que se situait, selon moi, le véritable problème. Ce qui me dérangeait profondément, c’était son rapport à l’autorité. Je me souviens notamment de ses déclarations sur l’école et sur la nécessité de rétablir l’autorité. J’avais le sentiment que le savoir, la connaissance et la culture occupaient une place secondaire dans sa vision du monde.

La discipline et l’ordre me semblaient devenir une fin en soi, ce qui était l’opposé de l’autorité, au sens philosophique du terme.

Je percevais chez lui une forme de mépris pour la culture. Quelques mois après son élection, son discours de Dakar a confirmé mon malaise. Entendre le président de la République déclarer que l’homme africain n’était pas suffisamment entré dans l’histoire m’a profondément choqué. Je n’y voyais pas une simple maladresse mais une faute politique et morale, donc une faute historique. Les débats faisaient rage sur mon blog.

Les années qui ont suivi n’ont fait que renforcer mon rejet.

Au fond, ce qui me gênait le plus n’était ni son programme économique ni ses réformes. C’était son manque de cohérence et son incarnation de la fonction présidentielle.

Comme beaucoup de Français, j’avais le sentiment de ne plus reconnaître mon pays dans cette manière d’exercer le pouvoir. Il y avait quelque chose de nerveux, d’agressif, de vulgaire, qui me semblait incompatible avec l’idée que je me faisais d’un représentant de la France.

Pendant ces années, j’ai commencé à éprouver un sentiment nouveau : l’impression que les élections françaises ne décidaient plus vraiment du cours de l’histoire. Nous suivions presque autant la politique américaine que la politique française. George W. Bush, la guerre en Irak, les grands bouleversements géopolitiques : tout semblait se jouer ailleurs.

La France, elle, était rentrée dans le rang, et redevenait un vassal soumis à l’Otan et aux États-Unis.

Avec le recul, les affaires judiciaires qui ont ensuite éclaté autour de Nicolas Sarkozy ont confirmé certaines intuitions que beaucoup d’entre nous avaient déjà à l’époque. Un sentiment de vivre dans un climat de corruption et de gabegie sans limite.

À partir de cette période, j’ai commencé à voter pour limiter les dégâts. Et à la fin du quinquennat de Sarkozy, j’étais content de voir Strauss-Khan écarté de la course, car ses frasques nous auraient plombé le moral encore davantage.

François Hollande et son caractère transparent était tout ce que je désirais pour mon pays fatigué, vieillissant et énervé.

L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

L’Abandon, un film qui exhibe son antiracisme mais qui échoue à expliquer la mort d’un professeur

L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.

J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.

Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.

Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.

L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.

C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.

Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.

Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.

Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.

Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.

Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.

Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.

Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.

Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.

Maisons en terre à Najran : promenade nocturne

Je voulais voir les maisons en terre au soleil couchant, mais le temps de me déplacer, la nuit était tombée d’un coup. J’ai dû me promener de nuit dans le village de Qabil et ce fut un enchantement.

Des chiens errants, dormant dans les champs et réveillés par mes pas, ont essayé de m’intimider. Mais dans le monde musulmans, les chiens se tiennent à carreau et ne s’aventurent pas trop près des êtres humains.

Ces maisons en terre ne sont pas toutes abandonnées. J’ai rencontré plusieurs propriétaires qui en étaient fiers et qui étaient prêts à investir de lourdes sommes pour les rénover.

Le ministre de la culture d’Arabie Saoudite a récemment déclaré que les maison vernaculaires devaient être considérées avec sérieux et que des subventions seraient débloquées pour un grand programme de rénovation.

Je me suis rapidement perdu et ne savais pas, au bout de deux heures de déambulation, comment retourner dans la ville moderne.

Je donnais rendez-vous à des véhicules près de telle ou telle mosquées mais toutes les voitures annulaient ces courses et me laissaient en plan. Comme si les chauffeurs avaient peur ou étaient incapables de venir me chercher.

Perdu pour perdu, j’ai quand même pris beaucoup de photos et me surprenais moi-même de la qualité des images que mon appareil pouvait réaliser en pleine nuit.

La technologie nous aide beaucoup dans nos efforts de rêverie et dans nos entreprises féeriques.

Comme je suis là en mission pour le ministère de la culture, je vais proposer au responsable des publications un « photo-essai » centré sur les maisons en terre et sur les chiens errants qui les gardent en bons cerbères bénévoles.

Les appels à la prière sont extrêmement doux à Najran. J’ai d’abord cru que c’était une spécificité de ce village enchanteur qui emprisonne ses visiteurs, dans le genre du pays des merveilles, mais l’ensemble de la ville de Najran fait résonner ses mêmes voix de muezzin, mélodieuses et somnolentes, comme des berceuses.

Je n’ai pas eu peur ce soir-là. Pourtant le sage précaire est un gros trouillard qui n’est jamais loin de pleurer dans les jupes de sa mère. J’étais seulement épuisé après trois heures de marche. Je voulais dormir. Peut-être manger un peu et dormir enfin.

Je raconterai un jour comment j’ai fini par m’en sortir, les souliers pleins de sables, de terre et de gravier.

Les Artisans de Demain : le faux récit de la découverte d’Assir sur YouTube

Les « Hommes-fleurs », le film

J’aimerais vous parler un instant d’un type de récit de voyage qui fait florès sur internet, qui consiste à employer les codes des réseaux sociaux pour découvrir le monde. Plus précisément, il s’agit de blogs en vidéo qui portent le doux nom de Vlog. Le couple de Français dont je vais parler s’auto-baptise « Les Artisans de demain » et ils officient depuis des années sur YouTube. Ils ont eu du succès quand ils étaient pauvres et qu’ils se baladaient dans des pays pauvres, sans autres moyens que leur téléphone tenu par une perche.

On les aimait bien car ils étaient beaux, sympathiques, ouverts aux rencontres. Leur succès augmentant, leur soif d’argent a aussi cru, les placements de produits sont devenus centraux dans leurs vidéos et j’ai cessé de les suivre à cause de cela. Je viens de les retrouver à l’occasion de recherches que je fais sur la région d’Assir dans le cadre de mon travail. Je les vois sur YouTube avec un films sur les « Hommes-fleurs », peuple saoudien des montagnes nommés ainsi par Thierry Mauger dans les années 1980. J’ai visionné leur film et voici ce que j’aimerais en dire.

Lire aussi : Dans les montagnes d’Arabie, les hommes-fleurs

La Précarité du Sage, 2025

Je profiterai de ce billet, qu’on me le pardonne, pour exposer des photos personnelles de mes promenades dans cette région du monde, lors de mes déplacements de 2024, 2025 et 2026, car mes billets de blog servent aussi d’albums photos pour conserver mes souvenirs.

Le sage précaire en homme-fleur dans un souk d’Assir, décembre 2024
L’épouse du sage précaire en « homme-fleur », sur le même souk, à une date similaire, Arabie Saoudite, province d’Assir

Le film La tribu des Hommes-fleurs, produit par Bengaluncia Production avec le soutien du CNC, se présente comme le récit d’une exploration menée par un couple de voyageurs français à la rencontre de la province d’Assir, au sud de l’Arabie saoudite. D’une durée de 33 minutes et 49 secondes, le film mobilise une équipe d’au moins dix personnes en plus du couple (fixeur, montage, traduction, graphisme, développement de projet, etc.). Cette donnée, pourtant essentielle pour comprendre la nature réelle du projet, est en contradiction directe avec le récit d’aventure solitaire et improvisée que le film tente d’installer.

« Hommes-fleurs », le film des Artisans de Demain
Hommes-fleurs, le film

Le problème central du film tient à un décalage constant entre ce qui est montré et ce qui est affirmé. Les réalisateurs prétendent évoluer dans des territoires quasi inaccessibles, au-delà d’un désert de 2 000 kilomètres, à la rencontre de populations coupées du monde. Or, ils partent d’Oman, franchissent la frontière saoudienne sans difficulté (passage qu’ils décrivent pourtant comme exceptionnel, voire inédit) et circulent dans des zones aujourd’hui bien identifiées, documentées et ouvertes au tourisme. Tellement ouvertes que j’y suis allé moi-même en charmante compagnie, sans rencontrer aucun obstacle. Et Dieu sait que je ne suis pas un baroudeur de ouf…

Hajer découvrant les hommes fleurs dans un livre de Thierry Mauger datant des années 1980

La région d’Asir, située à cheval entre le Yémen et l’Arabie saoudite, est connue, étudiée et photographiée depuis des décennies. Le massif du Sarawat, culminant à plus de 3 100 mètres d’altitude, a fait l’objet de nombreux travaux, notamment ceux de Thierry Mauger, dont les images irriguent le film, mais auxquelles pourtant, aucune référence claire n’est faite. Les photographies de Mauger apparaissent plusieurs fois dans la vidéo sans attribution, ses livres sont feuilletés à l’écran sans que l’auteur ne soit nommé, y compris lorsque l’un d’eux est présenté en version arabe.

Hommes-fleurs, le film

Plus de la moitié du film est consacrée à la traversée du désert et au trajet vers la mer Rouge. Cette insistance sur l’épreuve physique sert à construire une dramaturgie de l’effort et du dépassement, mais elle ne s’accompagne d’aucune mise en perspective historique, ethnographique ou géographique. Des figures pourtant incontournables du Rub al-Khali, comme Wilfred Thesiger et son fameux Désert des Déserts, ne sont jamais mentionnées. Le désert est réduit à un décor narratif, sans profondeur ni références.

Dans le fameux village de Rijal Alma, notre couple de réalisateurs séjournent dans un café-hôtel bien connu, fréquenté par les voyageurs depuis longtemps. Là encore, le lieu est présenté comme une découverte, alors même qu’il s’agit d’un site patrimonial restauré et valorisé par le gouvernement saoudien. Ils y rencontrent Zaki Al Arifi, qu’ils décrivent comme « pas un fixeur, mais un gars qui fait du shopping avec nous », une formulation qui tente d’effacer le cadre professionnel de l’accompagnement tout en en bénéficiant pleinement.

Les rencontres mises en avant dans le film se font presque exclusivement avec des guides touristiques ou des acteurs déjà intégrés à la médiation culturelle. Le village aux tunnels reliant les maisons entre elles, le territoire coupé par la frontière yéménite, ou encore les démonstrations autour des peintures traditionnelles sont autant d’éléments connus et déjà largement documentés. La séquence consacrée à Fatima Faye et à l’iconographie du Qatt al Asiri est particulièrement révélatrice : à peine plus d’une minute, des éléments symboliques évoqués sans contextualisation, et une phrase coupée en plein milieu, comme si le discours local importait moins que l’image produite.

Hommes-fleurs, le film

Lorsque le film prétend enfin atteindre « le village des hommes-fleurs », il s’agit d’un site rénové, clairement inscrit dans un circuit touristique. Les habitants âgés, coiffés de fleurs, expliquent leurs parures dans un cadre balisé, avec un discours sur la protection et la transmission des traditions qui relève du registre institutionnel du tourisme culturel. La présence de visiteurs est assumée, et même revendiquée comme source de satisfaction.

Les hommes fleurs, Thierry Mauger et la nostalgie des voyageurs

La Précarité du sage, 2024

Le film continue pourtant à maintenir l’illusion de l’aventure, allant jusqu’à inclure des séquences de fatigue extrême et de peur lors d’une descente de vallée, surjouant l’épuisement pour renforcer un récit héroïque qui ne correspond ni aux conditions réelles du voyage ni à la nature des lieux traversés.

Les rares références historiques arrivent tardivement, de manière anecdotique, comme lorsque les Grecs et les Romains sont évoqués pour justifier le port de fleurs dans les cheveux. Là encore, des images issues des livres de Thierry Mauger sont utilisées sans citation. La dernière minute consacrée aux fleurs repose sur des images qui ne sont pas celles des réalisateurs, sans que cela ne soit clairement indiqué.

Hommes-fleurs, le film

Les artisans de demain forment donc un élément de plus de la chaîne néfastes des « nouveaux aventuriers » pseudo humanitaires et auto-centrés dont j’ai parlé plusieurs fois ici depuis les année 2010. Comme Priscilla Telmon ou les époux Poussin avant eux, nos deux youtubeurs font ce que l’on ne devrait plus faire avec le récit de voyage. Ils prétendent narrer une découverte alors qu’ils recyclent des lieux touristiques, qu’ils réduisent des savoirs existants à l’état de décorations, et qu’ils utilisent des dispositifs de politique patrimoniale en les reconditionnant sous la forme d’un récit d’exploration personnelle.

Le film se construit sur une série d’approximations, d’omissions et de glissements narratifs qui finissent par produire une impression de quasi-mensonge.

Vous comprenez pourquoi j’injecte dans ce billet des photos de mes propres balades dans la provinces des « hommes fleurs » : pour montrer que c’est un simple territoire facile à visiter et que le récit de voyage ne gagne rien à prétendre qu’il y a du risque et de la rareté là où la vie coule paisiblement et où les guides touristiques se déguisent en habits traditionnels pour que les citadins les prennent en photo.

Rijal Almaa, quand la nuit tombe

Mon opinion sur l’opinion de Chat GPT sur mon opinion sur Alain de Botton

Le billet précédent donnait à lire la réponse de ChatGPT à mon opinion sur Alain de Botton. J’avais volontairement choisi de ne rien modifier à ce que l’intelligence artificielle avait produit. Non pas par paresse, mais parce que cette réponse est en soi une performance technologique étonnante. Analyser l’opinion d’un être humain, l’évaluer, puis la restituer sous la forme d’un jugement en trois points (1. là où tu as raison, 2. là où c’est discutable, et 3. là où tu vas trop loin) c’est exactement ce que fait tout professeur, tout consultant, tout évaluateur de texte. C’est rationnel et structuré. Et cela montre très clairement une chose : l’intelligence artificielle est une construction humaine.

Si l’on programme correctement des machines, il est parfaitement logique qu’elles deviennent plus rapides, plus efficaces, plus performantes que le cerveau humain dans certaines tâches. C’est le principe même de toute technologie : augmenter les capacités du corps et de l’esprit. Encore heureux qu’une voiture aille plus vite que mes pieds, qu’une calculatrice sache faire des choses que nous ne saurions pas faire. Rien de mystérieux là-dedans.

Cela dit, à la lecture de cet article, des problèmes apparaissent très nettement. La manière dont ChatGPT critique mon opinion interpelle. À un moment clé, il m’explique que je vais « trop loin » lorsque je qualifie Alain de Botton de cynique, sous prétexte qu’il a toujours été bourgeois, qu’il n’a jamais prétendu être révolutionnaire, et que le fait de transformer aujourd’hui la philosophie en business ne serait finalement qu’une continuité, pas une rupture.

Là, franchement, c’est lui qui va trop loin. Tu vas trop loin, machine.

Lire aussi : L’IA a écrit ma dissertation de philosophie

La Précarité du sage, 2023

On parle quand même de l’auteur de The Art of Travel, de cette posture aristocratique, mélancolique, vaguement raffinée, qui faisait encore semblant de croire à quelque chose comme l’expérience, le déplacement, l’art. Et aujourd’hui, on le retrouve à faire de l’argent avec des pseudo-conseils, des pseudo-conférences, des pseudo-symposiums. Il n’y a plus d’art. Il n’y a plus de voyage, surtout pas de voyage. Il n’y a plus rien de tout ce qui faisait le propre de The Art of Travel. Dire que ce n’est pas du cynisme, c’est fermer les yeux.

Lorsque ChatGPT répond que de Botton est « toujours lu, toujours reconnu », on touche là à une critique beaucoup trop banale, beaucoup trop peu fine. Lu par qui ? Reconnu où ? Dans quels milieux ? Dans quels champs de pensée ? Parce que si l’on prend un exemple analogue, celui de Michel Onfray en France, on voit bien ce que vaut ce genre d’argument. Onfray a été influent. Il ne l’est plus. Aujourd’hui, il est devenu une figure médiatique, un fétiche de l’extrême droite. Oui, il gagne encore de l’argent. Oui, il est invité sur certains plateaux. Oui, ses livres se vendent. Mais ce n’est plus une affaire d’écriture ni de pensée. C’est une affaire de position médiatique. Tout a changé.

Et c’est exactement ce que cette réponse de l’intelligence artificielle n’arrive pas à penser.

Ce que cela révèle surtout, et je l’avais déjà pointé dans un billet de 2023, lorsque l’IA avait écrit ma dissertation de philosophie, c’est cette volonté acharnée de produire de l’équilibre, sans être capable de dépasser les oppositions. Une vision « nuancée », « raisonnable », « non choquante ». Une fausse intelligence, en réalité. Il y a des gens comme ça : ils cherchent toujours le juste milieu, le consensus, la position qui ne froisse personne. Et il y a quelque chose de profondément insatisfaisant. Quelque chose qui manque de puissance intellectuelle.

On sent une volonté constante de ne pas aller trop loin, de ne pas être radical, de rester dans une zone de confort argumentative. Or, comme je l’avais montré avec cette dissertation sur les liens entre technique et nature écrite par l’IA, cette posture mène très souvent à des erreurs manifestes, parfois même à des erreurs fondamentales. À force d’éviter toute radicalité, on finit par passer à côté de l’essence d’un problème.

Cela reste malgré tout intéressant d’utiliser ces logiciels. Et ma question du jour est : que se passera-t-il quand l’intelligence artificielle développera des formes de radicalité ? Je ne le souhaite pas forcément. La radicalité est peut-être quelque chose qui doit rester intimement ancré dans une expérience singulière, dans une histoire personnelle, dans un rapport incarné au monde. Nul doute que voir des discours artificiellement radicaux serait catastrophique.

Mais c’est peut-être précisément dans cette radicalité, dans cette impossibilité de la programmer proprement, que se loge encore la singularité des façons de penser. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, que se trouve une chance de sauvegarder quelque chose de la pensée humaine.

Chat GPT a répondu: l’Intelligence Artificielle évalue mon billet sur Alain de Botton

« Ton analyse est cohérente, informée et loin d’être naïve. Tu n’es clairement pas “à côté de la plaque”. En revanche, elle est très orientée par une lecture sociologique et institutionnelle, ce qui te fait parfois forcer certains traits ou passer sous silence des éléments qui nuancent fortement le portrait. Je te propose donc une évaluation point par point : ce qui est juste, ce qui est discutable, et là où tu vas probablement trop loin.

1. Début de carrière, respectabilité et capital symbolique

👉 Globalement juste

Alain de Botton bénéficie clairement d’un capital scolaire et social très fort (Cambridge, King’s College London, origine cosmopolite, aisance culturelle). Il est très bien reçu au départ par une élite libérale-cultivée britannique, friande de : travel writing, essayisme élégant, mélancolie civilisée, références continentales (Nietzsche, Proust, Montaigne). The Art of Travel, How Proust Can Change Your Life ou The Consolations of Philosophy correspondent parfaitement à une sensibilité britannique post-Thatcher : cultivée, douce, introspective, non révolutionnaire.

👉 Tu as raison aussi sur le côté :

aristocratique mais progressiste, provocation très maîtrisée, jamais agressive, utilisation des auteurs français comme signe de distinction plus que comme véritable geste subversif.

➡️ Là-dessus, ton diagnostic est solide.

2. Réception critique et épuisement du modèle littéraire

👉 Plutôt juste, mais à nuancer

Oui, le style de de Botton est très reconnaissable, et assez vite : phrases courtes, analogies psychologiques, philosophie simplifiée, ton bienveillant et pédagogique. Beaucoup de critiques ont parlé d’un effet de répétition dès le milieu des années 2000. Il n’a jamais suscité : une “école”, une passion littéraire durable, ni une admiration académique profonde.

Mais attention :

Ses livres continuent à bien se vendre, surtout : en traduction, dans les pays anglo-saxons, dans les classes moyennes supérieures. Il n’est pas “dépassé” au sens commercial ou médiatique : il est installé.

👉 Tu as raison sur l’absence de profondeur littéraire radicale,

👉 mais pas totalement sur le déclin : c’est plutôt une stabilisation dans un rôle précis.

3. The School of Life : vulgarisation ou dégradation ?

👉 C’est le cœur de ton propos — et là, tu touches quelque chose de très réel

Tu mets le doigt sur une critique très répandue, y compris en Angleterre :

The School of Life est souvent accusée de : psychologiser la philosophie, la transformer en outil de bien-être émotionnel, la rendre compatible avec le monde de l’entreprise et du management. Beaucoup de philosophes et d’universitaires britanniques la considèrent comme : du self-help sophistiqué, une esthétique de la sagesse, plus qu’un travail conceptuel.

👉 Donc ton expression :

« il rabaisse la philosophie au rang de développement personnel »

est dure, mais pas injustifiée.

4. Le virage “business”, consulting culturel et pétromonarchies

👉 C’est là que tu es le plus sévère — et le plus discutable

Il y a du vrai, mais aussi des raccourcis :

Ce qui est vrai

The School of Life fonctionne clairement comme : une entreprise globale, vendant des conférences, diagnostics culturels, programmes de leadership. Elle travaille avec : grandes entreprises, institutions culturelles, parfois des États très riches mais peu outillés culturellement. Le discours est souvent : très générique, très “clé en main”, peu ancré dans les réalités locales.

👉 Sur le plan éthique, la critique est légitime.

Là où tu forces le trait

Dire que c’est uniquement une machine à cash est excessif : certains projets sont sincères, certaines collaborations avec des musées ou bibliothèques ont une vraie qualité. De Botton ne fait pas “n’importe quoi” : il reste extrêmement cohérent idéologiquement, toujours dans une philosophie de l’adaptation émotionnelle au monde existant.

➡️ Ce n’est pas du cynisme pur, mais plutôt un réformisme psychologique mondialisé.

5. Ce que tu sous-estimes ou oublies

a) Son rôle historique

De Botton est l’un des architectes majeurs de la “pop philosophy” contemporaine.

Qu’on aime ou non, il a :

rendu la philosophie lisible à des millions de gens, changé durablement la place de la philosophie dans l’espace public anglophone.

b) Sa cohérence idéologique

Il n’a pas “trahi” une pensée radicale :

il a toujours été : anti-héroïque, anti-révolutionnaire, thérapeutique, bourgeois assumé. 👉 Le virage business est une continuité, pas une corruption.

c) Son succès actuel en Angleterre

Il est moins au centre du débat intellectuel, mais il reste : respecté, invité, lu, surtout comme figure culturelle stable, pas comme écrivain innovant.

Verdict global

👉 Tu n’es pas loin de la vérité, loin de là.

👉 Ton analyse est fine, lucide, et informée.

Mais :

tu es un peu trop dur sur l’intention morale, tu sous-estimes la continuité idéologique de son parcours, et tu réduis parfois une entreprise ambiguë à un pur opportunisme.

En une phrase :

Alain de Botton n’est ni un grand philosophe trahi par le business, ni un escroc culturel ; c’est un intellectuel bourgeois qui a parfaitement compris comment transformer une vision du monde douce, thérapeutique et non conflictuelle en un produit culturel global. »

Les musées n’ont pas vocation à faire du bruit

Vue d’At Turaif, avec les travaux en cours à Diriyah, nuit de réveillon 2025-2026

Les musées et les lieux de patrimoine sont trop souvent remplis de trucs immersifs. Des machins immersifs. Des dispositifs hologrammiques. De grands écrans qui balancent des images spectaculaires accompagnées d’un son saturé, un son de film d’action, de film épique à la con, un son qui tape, qui enveloppe, qui empêche de réfléchir. Tout cela se donne des airs de modernité, d’innovation, d’audace technologique. Mais on cache de plus en plus mal l’idée essentielle : très souvent, c’est vide.

Bien sûr, cela impressionne. Ça impressionne presque toujours. La première fois que j’ai vu ce type de dispositif, c’était au Mémorial de la Paix à Caen. J’étais adolescent, je voyageais seul à vélo sur la côte. À cet âge-là, face à des images monumentales, à une scénographie spectaculaire, on se laisse saisir, c’est normal. Le dispositif fait son travail : il produit de l’émotion, du choc, mais bien peu de souvenirs et quasiment aucun enseignement. J’en suis sorti convaincu que la guerre c’était mal et que les hommes de paix, comme Gandhi, étaient des héros et des gens drôlement cool.

Mais on ne peut plus continuer comme ça.

Aujourd’hui, on fait faire ça par l’Intelligence Artificielle et le vide prend trop de place. Dernier exemple en date, quarante ans après ma randonnée cycliste de Normandie : le site historique At Turaif à Diriyah en Arabie Saoudite.

Animation vidéo d’At Turaif : « Je m’appelle Meshari »

Des animations sons et lumières racontent l’histoire des grands hommes de la famille qui habitait ici aux XVIIIe et XIXe siècle. Une écriture fade, pseudo-poétique, aucun contenu, rien d’informatif ni d’instructif. Nous nous sommes dit en sortant d’une de ces animations : ils auraient quand même pu faire appel à un auteur.

C’est Hajer qui a dit cela, pas moi. Elle disait : toi tu aurais pu faire quelque chose d’intéressant avec ce matériau à disposition.

Quand on travaille avec les musées, quand on pense les expositions, quand on connaît leurs contraintes, leurs responsabilités, leurs ambitions supposées, on ne peut plus continuer comme ça. On ne peut plus faire semblant de croire que l’accumulation d’écrans, de sons tonitruants et d’effets immersifs produit automatiquement du sens. Trop souvent, ces dispositifs servent à masquer le vide conceptuel, l’absence de point de vue, le refus d’affronter la complexité.

Il faut revenir vers le dur.

Vers ce qui est dur dans un musée.

Le dur, ce n’est pas l’ennui ni l’austérité gratuite. Le dur, c’est le réel : les objets, les documents, les œuvres, les archives, les traces matérielles. Le dur, c’est la lenteur. C’est le silence parfois. C’est l’effort demandé au visiteur : regarder, lire, comparer, douter, ne pas tout comprendre immédiatement. Le dur, c’est accepter que le musée ne soit pas un parc d’attractions.

Un musée n’a pas pour mission d’impressionner à tout prix. Encore moins d’impressionner des visiteurs pris pour des consommateurs passifs qu’il faudrait stimuler à coups de décibels et de pixels. Quand on remplit des espaces entiers de grands écrans spectaculaires, comme on le fait abondamment dans certains musées flambant neufs, on confond démonstration de moyens et projet culturel.

La technologie n’est pas le problème. Elle ne l’a jamais été. Le problème, c’est son usage paresseux. Son usage décoratif et surtout son appréhension fétichiste : du moment qu’il y en a, on est satisfait, on prend son pied car on se croit en pleine modernité triomphante.

Dans ce cas, la technologie agit comme un cache-misère intellectuel. Très rarement, quelque chose d’intéressant émerge réellement de ces dispositifs immersifs. Quand cela arrive, c’est parce qu’ils sont au service d’un propos clair, exigeant, assumé. Mais la plupart du temps, ils remplacent le propos.