Le Pakistan chez soi, à Belfast

Dans une communauté, il y en a toujours qui travaillent plus que d’autres, c’est ainsi. Dans le couple, ce fut longtemps la femme qui travaillait plus que l’homme. Cet ordre tend à s’inverser, j’ai l’impression, ou alors c’est moi qui suis incapable de tomber amoureux de femmes douées manuellement. Je suis peut-être naturellement attiré vers les princesses et les pseudo-princesses qui n’en font pas une rame. Les sociétés humaines sont ainsi, paraît-il, ainsi que celle des fourmis, m’a-t-on dit. Des gens travaillent peu, ou pas. Il convient de s’y faire et de ne plus rêver aux sociétés voltairienne où chacun travaille et contribue au bien-être général.

Dans une maison aussi, à moins d’instaurer un ordre de ménage un peu ennuyeux, certains mettent plus la main à la pâte que d’autres. C’est tombé sur moi ces temps-ci, mais ce ne fut pas toujours le cas. Les premiers mois de ma vie à Belfast, je ne faisais pas grand chose. A cette époque, il y avait une fille dans la maison, c’est peut-être elle qui s’activait sans que je le sache.

Mon colocataire pakistanais contribue malgré tout au bien-être de la maison. En échange de mon surplus de travail domestique, j’apprends toute sorte de choses sur l’Islam, sur sa supériorité relative et absolue, ainsi que sur le Pakistan et sur l’histoire des Pachtounes. Il vient de la “Swatt Valley”, dans les montagnes de l’ouest, jouxtant l’Afghanistan. Il m’a tout expliqué sur son peuple, combien il est fier de ne pas provenir d’Inde. Cela le comble d’aise, car il déteste les Indiens. Son peuple vient des Juifs, voilà la théorie. Son peuple serait la fameuse tribu perdue dont parle l’ancien testament. Ce n’est qu’une théorie, il ne semble pas y avoir de preuves. Bizarrement, sa judaïté supposée ne le conduit pas à nourrir de sentiments affectueux pour le peuple juif.

L’autre matin, il était inquiet. Des violences avaient eu lieu dans sa région, entre l’armée pakistanaise et les Talibans réfugiés dans ses montagnes. Aujourd’hui, la presse anglaise fait état d’un million trois cent mille personnes sur les routes, dans la province où vit sa famille. Sa famille aimerait partir en exil, mais les routes sont bloquées à cause de l’exode actuel. Ils ont de la famille à Peshawar, et c’est là qu’ils aimeraient aller. Pour l’instant, ils sont un peu bloqués et mon colocataire continue d’aller à l’université tous les jours.

Je m’attendais à ce qu’il me donne une version des faits différente de celle qu’on voit dans les médias britanniques, mais pour l’instant, il traite les talibans de terroristes, ce qu’il ne faisait pas avant les événements.

Il faudrait vivre dans des maisons où se rencontreraient, depuis tous les coins du monde, des gens qui pourraient s’expliquer le monde à leur manière. Ce serait le journal télévisé chez soi, expliqué aux simples d’esprit et aux sages précaires.

14 commentaires sur “Le Pakistan chez soi, à Belfast

  1. Je note chez toi quelque chose qui ressemble à une sorte d’évolution. Il me semble que dans le temps, tu étais plus individualiste et rétif devant toute espèce de communautarisme. On avait plus l’impression que tu avais besoin de faire ton truc dans ton coin. Nous, les ignobles, on était à fond dans le communautarisme : il n’y avait pas vraiment de limite, une seule âme dans plusieurs corps. Depuis, ça m’a toujours manqué, cette dimension communautaire. J’aura

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  2. Tu remarques chez moi, Ben, quelque chose qui ressemble à une évolution ? Tu y vas avec des pincettes, dis-moi.
    Oui, je suis toujours rétif devant le communautarisme, mais j’ai toujours aimé faire partie de communautés. Des communautés de toutes sortes. Familles, Clubs de football, troupes de théâtre, bandes de copains… Cela n’empêche pas de faire des trucs dans son coin.
    Je me souviens de quelque chose qui nous opposait : j’aimais cloisonner les mondes, et avoir l’impression d’évoluer dans plusieurs univers qui ne communiquaient pas entre eux. Toi, tu théorisais le « mélange des genres ». Là-dessus, en effet, j’ai évolué, et je décloisonne davantage mes mondes.

    En revanche, je rejoins Vanessa sur ce point, « j’aura » quoi ?

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  3. J’allais commencer à m’apitoyer sur moi-même, mais heureusement, j’ai appuyé sur une mauvaise touche et ça a abrègé nos souffrances. J’aurais eu besoin d’une sorte d’abbaye de Thélème, d’une communauté libre et informelle mais dans laquelle la communion aurait été totale, et déja je sens que vous allez me dire que libre et totale, c’est pas compatible.
    J’ai reçu ça d’un passage de Pascal, sur lequel je suis en train d’essayer d’écrire un article pour équateur noir : « Etre membre est n’avoir de vie, d’être et de mouvement que par l’esprit du corps et pour le corps. Le membre séparé, ne voyant plus le corps auquel il appartient, n’a plus qu’un être périssant et mourant. Cependant il croit être un tout et, ne se voyant point de corps dont il dépende, il croit ne dépendre que de soi et veut se faire corps lui-même. Mais n’ayant point en soi de principe de vie, il ne fait que s’égarer et s’étonne dans l’incertitude de son être … » (pensées, 352) En Afrique, le mode de vie traditionnel est communautaire. Moi, je me demande à quel corps nous serions encore capables de vouloir nous incorporer.
    alors

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  4. alors quoi?
    Je crois que Ben inaugure un nouveau genre de commentaires : le commentaires pas fini.
    Après le « Livre infini » de Blanchot, le « Bien fait, mal fait, pas fait » de Robert Filiou, le « commentaire suspendu » de Ben.

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  5. chouette concept, mais il me semble que c’est le principe du feuilleton;
    c’est bien, ça tient en haleine; tu devrais peut être essayer les articles suspendus, Guillaume, ça ferait un bel ensemble

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  6. Oh moi, mes billets sont tous suspendus depuis le début que je fais des blogs. C’est d’ailleurs pour cela que je ne suis pas bloqué pour écrire des billets : tout est toujours appréhendé comme fragmentaire, décousu, abordé « par petites touches ». Je finis mes phrases, mais c’est illusion. Tout est toujours suivi de la mention « à suivre ».
    Mais c’est vrai que

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  7. Vous moquez pas de moi, c’est juste que je suis en train de réfléchir à un truc. Alors je ne relis pas et j’oublie un morceau de phrase que j’avais tapé avant de passer à une autre idée.
    Il y a une « suspension » fondamentale dans nos êtres qui est la marque de notre incomplètude. C’est pour ça qu’on a besoin de collectifs.
    Mais je voulais avoir votre

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  8. Keskon se poile sur ce blog ! A part ca j’aime bien le pont de vue de Ben , » En Afrique, le mode de vie traditionnel est communautaire. Moi, je me demande à quel corps nous serions encore capables de vouloir nous incorporer. »/et surtout : »Il y a une “suspension” fondamentale dans nos êtres qui est la marque de notre incomplètude. C’est pour ça qu’on a besoin de collectifs. »

    D’accord a 100% . A ce sujet, recemment acquis dans le CDI ou je bosse :

     »L’Afrique au secours de l’occident  ». Anne Cecile Robert.

    Pas lu encore completement mais j’approuve.
    C’est un point de vue assez inedit sur le mode de vie a l’africaine a l’heure ou l’on ne parle que de la Chinafrique (machine a fric) et autres trucs deprimant s sur un continent soi disant a la derive.

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