Independance Day à Rathfriland

J’entre dans le magasin d’alcools et je demande : « Bonjour madame, je voudrais fêter l’Independance Day en compagnie d’un ami américain. Que me recommandez-vous ? »

La dame hésite un peu, elle me demande ce qu’aime mon ami. Le temps de discuter un peu, voilà ce dernier qui débarque lui-même dans le magasin. Bon, eh bien, du champagne, par exemple, en avez-vous ? La dame me montre des bouteilles espagnoles.

Nous sommes dans un village d’Irlande du nord, Rathfriland, dans le Comté Down. Les drapeaux britanniques flottent au vent en ce jour du 4 juillet. Voilà qui est ironique, le jour où l’on célèbre l’indépendance que les Américains ont conquise sur l’empire britannique. Il paraît qu’un tiers des habitants de Rathfriland est catholique : il savent être extrêmement discrets.

« Vous n’avez rien d’autre comme vin mousseux ? » La marchande me mène au rayon des vins australiens. Avec mon sens inné du tact, je dis : « Un vin australien ? Mais l’Australie n’est pas indépendante, n’est-ce pas ? Je veux dire, elle est encore sous l’autorité de la reine d’Angleterre… » Je me rends compte trop tard de la gaffe. Ne parlons pas de la reine d’Angleterre ni d’aucun mouvement d’indépendance. Pas dans ce coin ultra unioniste (unionisme = union avec le Royaume-Uni).

Nous revenons sur le truc espagnol, qui ne me fait qu’à moitié envie. L’Américain veut payer. Je refuse. « Come on, dis-je! C’est ton jour, camarade! Tu ne paies rien, nous buvons à la gloire de la République! »

Merde, gaffe à nouveau. Le mot « république », ici, peut être interprété comme la république d’Irlande par opposition à la monarchie britannique. J’essaie de me reprendre : « Enfin, je veux dire, notre république, ou plutôt la tienne, quoi : tu es un républicain comme moi… »

Non, « républicain » veut dire « de droite » chez un Américain. Et cela signifie indépendantiste à tendance radicale, avec des connotations assez violentes, chez les Irlandais du nord. Les modérés se déclareraient plutôt « nationalistes ». Il n’y a que chez les Français qu’on peut être républicain en étant de droite ou de gauche, pacifiste ou va-t-en guerre.

Je reprends, alors même que je devrais sans doute me taire, comme dans tant d’autres occasions. « Non, tu n’es pas républicain, je sais, et moi non plus (je regarde la marchande d’un air innocent en lui montrant mes mains ouvertes). Non, enfin, on boit à la santé de ton pays, qui est bien une république, right ? » Non, dit-il. Là, je me sens perdu. La marchande ne dit rien depuis tout à l’heure, et n’a pas l’air amusé. « Comment ça, ce n’est pas une république ? » Il m’explique qu’il habite en Irlande du nord, et que l’Irlande du nord n’est pas une république. Certes.

« Independance!« , s’exclame un autre compère qui déboule dans le magasin et qui n’a rien entendu de cette conversation. Pauvre marchande de vins. Elle n’a rien demandé à personne, et la voilà victime de sarcasmes involontaires de trois étrangers indélicats. Je paie au plus vite et nous sortons. « Enjoy the fourth of July! » lui lance un de mes amis, en pensant sincèrement lui être agréable.

Sur la place de Rathfriland, située sur un pic, les cinq routes qui partent descendent vers la plaine, en étoile.

4 commentaires sur “Independance Day à Rathfriland

  1. C’est là qu’on voit combien les prescriptions venues de l’Antiquité peuvent nous être utiles.

    Parler le moins possible, et laisser le contexte guider l’interaction.

    Mais notre civilité européenne demande de « meubler », pour le meilleur et pour le pire. En tous cas, tu le racontes bien.

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  2.  »Je reprends, alors même que je devrais sans doute me taire, comme dans tant d’autres occasions. »…

    J’avoue que je suis assez d’accord sur le fond de cette phrase sauf votre respect.TAISEZ vous !!! Ce n’est pas la qualite de vos propos qui est ici en question loinde la tout le monde s’accorde a le reconnaitre moi le premier mais parfois on s’attache a vos aventures et vos prises de risque comme celle ci en temoigne bien qu’ amusantes sur la forme (on dirait de vieilles histoires de potaches anglais) demeurent troublantes sur le fond (pour ne pas dire sucidaire dans la provocation…votre histoire la, c’est comme aller dans la grotte la cloppe au bec ou se cacherait Ben Laden et lui demander du feu, mais bon..) et on se dit en effet  »mais porquoi il ne se tait pas en ce moment et cet endroit precis, il est ouf ce mec » on balise pur vous et ca nous fait une dose de stress en plus dans la journee dont on se serait bien passe…avec ce don pour attirer l’empathie des autres vous devriez vous lancer soit dans la politique ou dans la direction d’un grand club de football…j’ai perdu conq minutes a ecrire ce post alors que je pourrai profiter du peu que l’on m’accorde de vaacnces…par peur poiur vous…vous etes tres fort…

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  3. Merci Cochonfucius, mais je cherchais peu à meubler, en réalité. J’avoue que je trouvais réjouissante cette conversation poussive qui mettait en lumière la situation historique du lieu où l’on se trouvait. A l’époque de l’indépendance américaine, pas mal de protestants irlandais voulaient aussi leur indépendance, et ce sont eux les premiers qui ont lancé des mouvements nationalistes.

    Merci aussi à vous, lecteur fidèle etc. Oui, je ne savais que j’avais ce don d’attirer l’empathie, c’est très bon à savoir.

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