Nankin en douce, les livres

Dans la suite des projets de livres qui traversent mon imagination, j’en ai vu arriver un qui m’a paru grandiose. Un récit croisé de la vie à Nankin (Chine) aujourd’hui et des débuts de la république chinoise, à Nankin eux aussi. Pour le dire autrement, et pour pasticher l’auteur dont je parle dans le billet précédent, je présenterais les choses ainsi :

Le projet vaste et confus d’écrire l’histoire de la république chinoise du point de vue du lac des Nuages Pourpres, ou pour le dire autrement, ce qui reviendrait au même sous l’angle de la confusion et de l’amplitude, de parler du lac des Nuages Pourpres du point de vue présumé du père de la république Dr. Sun Yat Sen.

Cela fait plusieurs fois que des idées de livres, basés sur mes écrits bloguesques et sur ce que je n’avais pas encore écrit, m’apparaissent comme des épiphanies. Une fois, j’avais inventé un plan digne de James Joyce extrêmement ambitieux et, avec le recul, assez faisable pour quelqu’un qui n’aurait pas trop de problème de concentration. Chaque chapitre était construit autour d’une femme, un quartier de la ville, une couleur, un art, etc., ainsi que Joyce l’a fait  pour les chapitres de Ulysses. J’en fis aussitôt la critique.

Un peu plus tard, je songeai à une structure hiératique qui n’aurait consisté qu’en des noms de femmes. Chaque chapitre eût été sous la domination tonale et affective d’une femme, ce qui était fidèle à l’impression laissée en moi par la ville de Nankin. Féminine, sensuelle, intellectuelle, inspirante, nourrissante, douce au contact, Nankin garde dans ma mémoire cette image de femme peu fardée mais qui sait marcher avec élégance.

Or je ne sais pas quelle lecture m’a donné l’envie de faire un autre livre. Soit La Clôture dont je viens de pasticher le début, soit un livre de Lacarrière, soit le dernier Blas de Roblès, soit encore Julien Gracq dont je feuillette inlassablement le tome 2 de ses oeuvres en Pléiade. Je le ressens ainsi, l’une de ces quatre lectures, ou la méditation de l’une de ces lectures, dans le jardin de Tullyquilly, m’a présentée comme une évidence ce nouveau projet.

Nankin étant devenue la capitale de la Chine républicaine, elle regorge de lieux très significatifs pour l’histoire de la Chine. Surtout pour cette période trouble qui s’étend de la chute de l’Empire (1911) à la proclamation de la république populaire (1949). N’oublions pas que c’est parce que Nankin était la capitale du pays (pour la sixième fois de son histoire) que les Japonais se sont livrés à leur fameux massacre, en 1937. D’ailleurs, pour revenir à la notion de féminité, ne dit-on pas en anglais The rape of Nanjing pour désigner ce massacre ?

Quelques lieux fondamentaux de cette période auraient articulé le récit :

Le Palais du Président, où les souvenirs de Sun Yat-Sen sont poignants. Petit bureau charmant, modeste, avec vue sur un mur blanc : métaphore presque trop belle pour être vraie de la véritable puissance qu’avait alors le président. Son action se heurtait à un mur, ainsi que sa perception du pays. Tout lui échappait, et la Chine était en folie pure. Albert Londres le dira, dix ans plus tard, ce pays est si incompréhensible que c’en est hilarant : « aller en Chine, dit-il en substance, c’est comme manger du haschich », car il est impossible de rien comprendre. Tous les régimes cohabitent, la république et son président, mais aussi un empereur, ainsi que des seigneur locaux. Bref c’est l’anarchie, et c’est dans cet affaiblissement de l’unité nationale que les Ouïghours et les Tibétains prennent leur distance avec le pouvoir central. Les Ouïghours déclarent l’indépendance du Turkestan oriental, et les Tibétains ne déclarent rien du tout car ils sont plus ou moins autonomes de toute façon.

C’était un de mes endroits préférés de Nankin. J’y allais souvent. C’est ici, dans les beaux jardins du Palais du Président, que j’ai emmené Mimique et Xu Ning Shu, pour faire des vidéos sur les hommes et les femmes. Et aussi sur l’eau et les pierres.

Le Mémorial Zhongshan Ling, que je n’ai jamais beaucoup aimé, mais qui est un must touristique pour les visiteurs chinois. C’est là que repose Sun Yat-Sen et c’est là qu’on vient se souvenir de lui, tout en haut d’un des sommets des montagnes Pourpres et Or, à l’ouest de la ville.

J’y suis allé avec des écrivains dont le hasard fait que c’était des écrivains que j’apprécie tout particulièrement : Pierrette Fleutiaux, Philippe Forest et Bi Feyu. Cela nous ramènerait à la rencontre ratée des écrivains franco-chinois : un événement d’envergure où un nombre impressionnant d’écrivains français et chinois ont pu se voir et échanger à l’alliance française, grâce à l’entregent et le dynamisme de Myriam, la directrice de l’époque. L’événement culturel était réussi mis la rencontre, en tant que rencontre, était ratée. 

La littérature étant à l’honneur, ce chapitre parlera du poète Zhu Zhu et l’aubergine, ainsi que du passage chez ce même poète avec Petite Biche, lorsque nous pédalions en amoureux en direction du temple bouddhique de Qi Xia Shan.

Le Lac des Nuages Pourpres, qui est vraiment un des centres les plus intenses de ma vie à Nankin. Un centre à l’extérieur de la ville, mais un centre quand même. Si je pouvais je n’écrirais que sur cela. Le lac de mes amours, de mes découvertes, de mes émerveillements. Mon paradis caché, ma passion territorial. Le cri des gens qu’on y entend. Le lieu sur lequel j’ai essayé mainte fois d’écrire, cherchant les mots pour dire l’émotion que j’y trouvais.

Avant d’être un lac où l’on se baigne, c’était un réservoir creusé dans les années 1930 pour approvisionner d’eau la ville. C’est donc un lieu républicain par excellence, c’est-à-dire fait par des techniciens et pour le bien commun. Il faudrait mettre cela en rapport aux autres projets d’ingéniérie qui avaient lieu à l’époque, comme les canaux, les irrigations, les ponts, tout ce que Pierre-Etienne Will étudie au collège de France ces temps-ci.

Le musée du massacre de Nankin. Je n’ai presque rien écrit sur ce musée, tellement je n’avais rien à en dire de plus que ce que tout le monde en sait. J’avais tort, car personne ne sait rien de ce musée, hormis les gens qui viennent à Nankin.

1937, les Japonais décident de mettre la Chine à genoux. Massacre sans précédent dans la « capitale du sud », abandonnée par les autorités au pouvoir, qui sont allés se réfugier à Chongqing dans le sud du pays.

Le livre pourrait se terminer par cet événement, car pour être honnête, je ne connais pas bien le quartier où le musée est situé. C’est un quartier où il n’y a pas grand chose, ni à voir ni à faire. Des quatre lieux symboliques de cette période de l’histoire, c’est le seul qu’il me serait nécessaire de revoir, et d’investir personnellement, par des promenades, des rencontres et des aventures.

En y pensant un peu, je suis certain qu’on trouverait de nombreux autres témoins de la période républicaine, dans la musique, les bâtiments comme ceux des concessions étrangères, des éléments d’urbanisme comme le fameux croisement de Xinjiekou, créé vers 1919 je crois, et toujours considéré aujourd’hui comme un centre vital de la vie économique de la ville.

Bref, il y aurait mille choses à dire et à tisser dans ce beau récit un peu moite, un peu mélancolique, et qui pourrait soutenir une réflexion sur la difficile démocratisation d’un pays comme la Chine.

2 commentaires sur “Nankin en douce, les livres

  1. Quel article!
    Il est presque passe inapercu, mais je ne regrette pas le voyage. Tres interessant a beaucoup d’egards, on dirait une mise en abymes de l’ecriture de blog. Un article qui parle d’un livre virtuel, renvoyant a d’autres livres virtuels, qui tous sont constitues des memes articles de blog, c’est a devenir fou.
    L’idee d’un livre qui tresse la vie a nankin aujourd’hui et les debuts de la Republique me parait formidable. Des gens comme Sun Yat-Sen ou Zhang Jie Shi (Tchang Kai-Tchek) sont de vrais personnages de roman.
    « Bref, il y aurait mille choses à dire et à tisser dans ce beau récit un peu moite, un peu mélancolique, et qui pourrait soutenir une réflexion sur la difficile démocratisation d’un pays comme la Chine. » Superbe. Prix litteraire assure a celui qui realisera ce projet. On attend!

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