Jan Karski quitte le camp sans problème

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C’est la phrase qui m’a le plus étonné, le plus fasciné, du livre de Yannick Haenel, Jan Karski (Gallimard, 2009). J’ai tronqué la phrase. Dans  sa version exacte, elle est à la page 105 : « Jan Karski et son guide quittent le camp sans problème. » Il ne faut pas oublier les guides, les interprètes, les intercesseurs.

Ce livre est un récit sur un intercesseur, sur un homme dont la fonction a été de voir, et de parler de ce qu’il a vu. D’abord de transmettre un message, puis de témoigner. C’est un livre sur la fonction et la situation existentielle du témoin. La très belle phrase de Paul Celan, en exergue, me hante : Qui témoigne pour le témoin ?

Karski est un catholique polonais qui s’est trouvé être le témoin du calvaire des juifs polonais, et qui a eu la mission d’alerter, non seulement le gouvernement polonais en exil, mais les puissances alliées pour mettre fin à l’extermination. Il voyage dans toute l’Europe, il change de papiers, d’identité, sa vie est un long voyage, une péripétie constante qui n’a pas d’autre but qu’elle même. Karski va du Ghetto de Varsovie où les gens meurent tout nus dans la rue, aux bureaux les plus prestigieux du monde. C’est un homme qui devient lui-même passage, voyage, vision et témoignage. Il semble pouvoir s’insinuer partout. Il se rend dans les lieux les plus inaccessibles, c’est aussi fascinant qu’un génie sorti d’un lanterne magique. Partout où il faut quelqu’un pour voir, et partout où il faut quelqu’un pour dire.

Jusqu’à cette scène ahurissante et, à la lettre, incroyable. Il s’introduit, avec un guide, dans un « camp d’extermination des Juifs ». Il voit des corps accumulés, il « voit » l’extermination en action. Dans son livre de témoignage, il dit qu’on ne le croira pas. D’ailleurs, aux Etats-Unis, on ne le croit pas. On ne lui dit pas que c’est faux, mais on dit qu’on ne peut pas croire qu’il ait pu voir tout cela.

Ce qui est le plus incroyable, sans doute, c’est la facilité avec laquelle il entre et il sort de ce camp. Après la scène la plus insoutenable qui se puisse imaginer, Yannick Haenel revient à la ligne et écrit simplement : « Jan Karski et son guide quittent le camp sans problème. » Il y a quelque chose de vertigineux dans cette facilité. Un vertige qui a permis à tout un tas d’originaux d’imaginer des théories abjectes pour lesquelles le massacre des juifs n’était qu’une invention des juifs eux-mêmes.

C’est un livre original dans sa composition. Trois parties bien distinctes. La première est une reprise des paroles de Karski dans Shoah de Claude Lanzmann. Tous ceux qui l’ont vu se souviennent de cet entretien comme le passage le plus prenant de ce qui est à mes yeux le meilleur film de l’histoire du cinéma. La deuxième partie est un résumé, ou un compte rendu de lecture, des mémoires de Karski lui-même. La troisième partie est une fiction de l’écrivain français, et Karski y parle à la première personne.

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Les deux premières parties sont intéressantes car elles incarnent ce statut intermédiaire du témoin, de l’intercesseur. Il y a une grandeur particulière à ne pas inventer mais à citer, à recenser, à rapporter. Alors l’écrivain français rapporte ce qu’il a vu et lu, avant d’oser dire « je » à la place de Karski.

On sait que ce livre fait débat. Qu’Annette Wieworka reproche à Haenel de manquer de « révérence », ce qui est étonnant pour une historienne. Il est vrai que la scène de l’entretien à la Maison blanche où Roosevelt regarde les jambes de la secrétaire lorsque Karski essaie de l’émouvoir n’est pas une grande réussite.  

Cela me rappelle que Claude Lanzmann était venu en Chine quand j’y habitais, et que Shoah avait été montré à Nankin dans une ambiance de dingue. C’était un événement exceptionnel que le grand film sur le massacre européen soit diffusé dans la ville du grand massacre de l’Asie. Là aussi la question du témoin se pose. Comment témoigner et comment être entendu ? Peut-être ne le peut-on jamais. Peut-être est-ce pour cela que Lanzmann fut tout simplement odieux, ce jour de 2005 à Nankin ? Ce qu’il faut savoir, c’est que la rencontre entre ce film magnifique et le public chinois n’a pas vraiment eu lieu, et que la presse française a menti sur ce sujet. Je m’étais permis d’écrire là-dessus dans mes débuts de blogueur et, maintenant que j’en reparle, je fais oeuvre de témoin sur le témoin que j’étais.

Or comme Lanzmann faisait oeuvre de témoin sur un film qui était oeuvre de témoin à propos de témoins, on peut dire que ce billet de blog est une oeuvre de témoignagne pour le témoi du témoin du témoin du témoin des témoins du témoin des témoins de la Shoah.

6 commentaires sur “Jan Karski quitte le camp sans problème

  1. Il neige sur Paris , ca me rappele Nankin je ne sais pas pourquoi, maintenant la neige est nankinoise>>>Puisque l’on parle de temoignage je peux dire que je suis moi-meme temoin de cette soiree de premiere diffusion de  »shoah » a Nankin qui m’a d’ailleurs traumatise pas pour le discours de Lanzmann dont le caractere odieux ce soir la peut etre relatise finalement, {c’est un grand realisateur , il a le droit je pense d’avoir ses poussees d’orgueil comme il en a eu a cette projection c’est vrai et quand on realise un film comme il a fait qui a revolutionne le film documentaire sur cette tragedie historique je crois que pour une pre;iere diffusion en chine on pouvait lui laisser carte blanche dans une ville blessee par le genocide comme l’est celle de Nankin, d’ailleurs les debats entre collegues qui ont precede et suivi la projection du film ont ete assez eclairants a ce sujet vifs et rejouissants finalement, ca veut dire que son film est encore subversif finalement…) ; non je suis traumatise car moi qui ai filme et photographie a tout va durant ce sejour nankinois je n’ai aucune trace de ce passage de Claude Lanzmann, j’y suis alle les mains dans les poches comme un con et je n’ai que les cartons d’invitation ainsi qu’une simple affiche du film en chinois, vous me direz c’esrt deja ca…a part ca ,moi il y’a un autre livre d’un autre tcheque qui se passe pendantr la seconde guerre mondiale que je n’ai toujours pas fini de lire mais que j’invite tout le monde a lire et qui a l’air plus rigolomeme si j’avoue ne le lire que par bribes c’est celui de Jan Valtin,  »sans patries ni frontieres ». Un livre que m’a conseille un collegue prof d’histoire a ses yeux revolutionnaires de la vision de la seconde guerre mondiale (que l’on suit en filigrane) mais aussi du roman memoire (ca c’est mon avis) …un grand livre de voyage aussi finalement d’apres ce que l’on m’a dit dont on ne parle pas beaucoup mais captivant des que je l’ouvre a n’importe quel page mais comme je suis interompu toutes les cinq minutes par un eleve ou un prof pour d’autres trucs je n’ai jamais le temps de finir et les vacances je prefere tcahetter sur ce blog, dormir et lire des mgazines de psycho et de philo donc je n’ai paqs grand chose a dire d’autres de plus sinon que ca a l’air super !
    http://www.lariposte.com/Sans-patrie-ni-frontieres-206.html

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  2. Je croyais que la zone de Paris était en vacances comme la zone B… A Lyon il faisait moins cinq avant hier mais la neige a fondu, le vent soufflait presque comme l’hiver 1999 quand il avait arraché les arbres (la fameuse tempête) et à cause de ce vent nous n’avions plus la télé. Je voulais revoir pour la xième fois « les temps modernes » diffusés par Arte, mais à la place, j’ai lu des blogs. La question posée par la colère de Lanzmann à Nankin, c’est aussi celle du rapport entre l’œuvre écrite ou filmée, et l’être humain en chair et en os qui l’a mise au monde 🙂 Fatigué, énervé, décalé par le voyage, usé par la fatigue. Je me rappelle d’avoir lu un petit article dans un magazine cet automne sur Umberto Eco, autre grande pointure, qui avait été désagréable avec une jeune journaliste qui s’est bien entendu vengée en écrivant un billet d’humeur.

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  3. Oui je suis en vacances, je confirme .Je vais en profiter pour mediter, regarder Arte aussi et Direct 8 qui est une bonne chaine, lire des trucs et des machins boire de la biere et ranger mes cartons dont l’un  »Chine » est plein d’autres objets et babioles comme l’affiche de  »Shoah » (comme ca si o me croit pas et qu’on traite de menteur, hein voila tac jy’etais monsieur ) , je vous en dirai plus un jour, si le coeur et le le temps m’en dit ….bloguez bien.

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  4. Oui, la fatigue causée par le décalage horaire est terrible. Moi, cela me rend d’humeur massacrante. Il ne faut surtout pas me fréquenter dans les quinze jours qui suivent un vol qui franchit plus de 5 fuseaux horaires. Les quinze jours passés, il n’est pas spécialement recommandé de me fréquenter, remarquez bien.

    Cependant, ce n’est pas tant la mauvaise humeur de Lanzmann que je crois significative dans cette histoire, mais le mensonge des reportages suivant sa visite à Nankin.

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