Hantologie : L’exotisme spectral de Pierre Loti

loti_salon_turc_ottoman.1267273603.jpgLoti dans sa maison de Rochefort

Pierre Loti, cependant, dit des choses sur le Japon qui sont troublants de pertinence, mais qu’il ne compare pas à son pays d’origine. Contrairement à ce qu’une critique paresseuse dit des écrivains voyageurs, qu’ils structurent toujours leur perception des territoires sur un modèle de hiérarchie binaire de type « home/away », il semble que le récit de voyage opère des comparaisons décalées, où le « chez soi » et l' »ailleurs » prolifèrent et se troublent. L’espace se brise en une myriade de lieux auxquels des coefficients de familiarité et d’étrangeté peuvent être appliqués librement et provisoirement.

Bon, c’est un peu abrupt comme début de billet, et pour un samedi matin. Et un matin qui succède à une victoire française contre le Pays de Galles dans le tournois des six nations ! Pour celles et ceux qui ont mal aux cheveux, je reprends d’une voix douce.

Au Japon, Loti a l’impression, pour prendre un exemple concret, que les langues européennes sont trop épaisses, trop riches, trop grasses ou trop onctueuses, pour pouvoir décrire une réalité basée sur l’absence, le peu, le vide et la retenue. Voici ce qu’il écrit dans Madame Chrysanthème : 

« Dans d’autres pays de la terre, en Océanie dans l’île délicieuse, à Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne disaient jamais autant que j’aurais voulu dire, je me débattais contre mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des choses.

Ici au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop vibrants toujours; les mots embellissent. »

La comparaison du Japon avec d’autres lieux exotiques est intéressante car l’ “ailleurs” n’est pas vu comme un bloc monolithique. Dans l’ailleurs il y a des lieux plus significatifs que d’autres, plus réels que d’autres. Pour Loti, le haut lieu de référence est la Turquie. Il y a aime passionnément une femme et a toujours été fidèle à la cause ottomane. Plus tard, quand il quitte son logement japonais, il décide d’en faire un croquis, “comme jadis, a Stamboul”. La capitale ottomane est devenue une forme de chez soi pour Loti, et contrairement a ce qu’on dit trop souvent, le voyageur ne compare pas les pays avec son pays d’origine, mais avec d’autres pays étrangers qu’il a cru comprendre, ou avec lesquels il a construit quelque chose : 

« Il semble vraiment que tout ce que je fais ici soit l’amère dérision de ce que j’avais fait là-bas… »

Pensée spectrale de Loti. Le deuxième voyage est la répétition fantasmée et comique du premier, comme Marx le disait de l’histoire qui se répétait comme une farce : une premiere version d’un événement était jouée sur le mode héroïque ou tragique (révolution de 1830), suivie par une deuxième version, comique et parodique (révolution de 1848). Jacques Derrida, qui a beaucoup écrit sur les spectres et les fantômes, écrit que le spectre est « ce qui, quand il revient, fait événément. » Si cela est vrai, alors le Japon pour Loti est le véritable événement, tandis que la Turquie, profondément aimée, n’était qu’un songe incroyable. « Chaque fois qu’un spectre est présent, dit Derrida, c’est l’événement même, tout autre. » En effet, le Japon c’est l’exotisme même pour Loti, l’autre absolu (exotique vient du grec « exotikos », étranger). Au contraire, son « Orient » turc séducteur, la Turquie, est devenue complètement familière pour Loti ; il l’a ingérée, digérée, intégrée.

pierre_loti_par_henri_rousseau.1267273560.jpgLoti, par le Douanier Rousseau

Les mots français sont donc trop amples au Japon, ils manquent de finesse mais aussi de raffinement : ”Pour raconter fidèlement ces soirées-la, il faudrait un langage plus maniéré que le nôtre.” Mais voilà, dans l’esprit polyglotte de Loti, « notre » langage n’est pas forcément le français. C’est une langue de fantôme, mêlant le turc et le basque, le breton et la langue d’oïl. Si Loti se transforme lui-même, s’il se déguise, s’il se maquille, s’il se travestit, c’est pour devenir un spectre. Pour habiter et se tenir toujours ailleurs

loti-salon-turc-rochefort.1267273584.jpg

« A ce Japon, il manque décidément je ne sais quoi d’essentiel : on s’en amuse en passant mais on ne s’y attache pas. »

C’est ainsi que nous retournons à la dialectique du nomade déjà notée par Bouvier. S’attacher/S’arracher. Si Pierre Loti ne peut s’attacher au Japon, alors il l’exclut de sa vie de nomade, et il ne s’en arrache même pas. Le Japon aura été comme un espace irréel, dont l’essence est lacunaire (il manque « quelque chose d’essentiel »), ce qui convient, me semble-t-il, parfaitement à une nomadologie spectrale, ou à une « hantologie » des voyages.

5 commentaires sur “Hantologie : L’exotisme spectral de Pierre Loti

  1. Cher Cochonfucius, il me semblait que Loti voulait dire le contraire. Que le français embellissait trop le réel, et en cela trahissait le désir de l’auteur de décrire platement une atmosphère plate, neutre, pleine de vide et d’absence.

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  2. Citation :

    (…) le Loti qui a écrit le livre ne coïncide nullement avec le héros Loti : ils n’ont pas la même identité: le premier Loti est anglais, il meurt jeune ; le second Loti, prénommé Pierre, est membre de l’Académie française, il a écrit bien d’autres livres que le récit de ses amours turques. Le jeu d’identité ne s’arrête pas là: ce second Loti, bien installé dans le commerce et les honneurs du livre, n’est pas encore l’auteur véritable, civil, d’Azidayé: celui-là s’appelait Julien Viaud; c’était un petit monsieur qui, sur la fin de sa vie, se faisait photographier dans sa maison d’Hendaye, habillé à l’orientale et entouré d’un bazar surchargé d’objets folkloriques (il avait au moins un goût commun avec son héros : le transvestisme. Ce n’est pas le pseudonyme qui est intéressant (en littérature, c’est banal), c’est l’autre Loti, celui qui est et n’est pas son personnage, celui qui est et n’est pas l’auteur du livre : je ne pense pas qu’il en existe de semblable dans la littérature, et son invention est assez audacieuse : car enfin s’il est courant de signer le récit de ce qui vous arrive et de donner ainsi votre nom à l’un de vos personnages (c’est ce qui se passe dans n’importe quel journal intime), il ne l’est pas d’inverser le don du nom propre; c’est pourtant ce qu’a fait Viaud: il s’est donné, à lui, auteur, le nom de son héros. De la sorte, pris dans un réseau à trois termes, le signataire du livre est faux deux fois: le Pierre Loti qui garantit Aziyadé n’est nullement le Loti qui en est le héros; et ce garant (auctor, auteur) est lui-même truqué, l’auteur n’est pas Loti, c’est Viaud: tout se joue entre un homonyme et un pseudonyme; ce qui manque, ce qui est tu, ce qui est béant, c’est le nom propre, le propre du nom (le nom qui spécifie et le nom qui approprie). Où est le scripteur?
    M.Viaud est dans sa maison d’Hendaye, entouré de ses vieilleries marocaines et japonaises ; Pierre Loti est à l’Académie française; le lieutenant britannique Loti est mort en Turquie en 1877 (l’autre Loti avait alors 27 ans, il a survécu au premier 66 ans). De qui est l’histoire? De qui est-ce l’histoire? De quel  »sujet » ? Dans la signature même du livre, par l’adjonction de ce second Loti, de ce troisième scripteur, un trou se fait, une perte de personne, bien plus retorse que la simple pseudonymie.

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