Théorie du manard

Je suis donc, en quelque sorte, l’ouvrier de mon frère. Je me place explicitement sous ses ordres, sous sa responsabilité. Je l’écoute parler de ce qu’il voudrait faire, je le regarde et j’essaie de l’imiter. Ce n’est pas la première fois que je l’imite à ma façon, car il jouait une sorte de rôle modèle pour moi quand j’étais gamin ; si j’ai appris à jouer de la guitare, par exemple, c’est inspiré par sa capacité à lui de sortir de morceau de bois des sons enchanteurs. Depuis, j’ai abandonné la musique et ne chante plus que pour impressionner les femmes.

Je suis fondamentalement un ouvrier, et un ouvrier familial, puisque j’ai été celui de mon père pendant dix ans, à l’époque où j’étais ramoneur à temps partiel.

Un ouvrier un peu particulier tout de même, car je travaille quand j’en ai envie, et que je participe aux frais du chantier. Mais cette question d’argent est secondaire car elle n’est qu’une contribution que je verse en qualité de quasi parasite. Mon frère me paie de mon travail en me permettant de vivre dans un endroit paradisiaque, un an, sans payer de loyer. C’est considérable.

Non, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un ouvrier a une dignité propre et qu’il a son petit caractère. Il peut obéir, et en règle générale il obéit, mais il faut que l’ordre lui paraisse utile, ou alors que la personne qui donne l’ordre soit légitime. Combien de chantiers ont capoté à cause d’un patron incompétent. Même le manard le moins qualifié (votre serviteur en est un) sait reconnaître un mauvais contremaître ; un mauvais chef est celui qui compte sur ses subordonnés pour combler ses lacunes à lui.

Mon frère est donc le chef du chantier et il sera le seul à être félicité, ou à être blâmé le cas échéant, quand tout sera terminé. Jusqu’à présent, les deux tâches principales consistaient à apporter des pierres pour les murs, et à travailler des « longueurs », c’est-à-dire des troncs de chataîgnier, pour qu’elles puissent servir de voliges à la charpente.

Au début, nous travaillions ces troncs de manière grossière, privilégiant la solidité et l’efficacité à la perfection et aux règles de l’art. Puis vint un jour où mon frère s’y prit avec davantage de douceur et découvrit des couleurs variées provenir du tronc. Il changea alors son fusil d’épaule et décida de perdre un peu de temps pour privilégier l’esthétique.

Il a eu la révélation qu’allongé sur le dos, l’habitant éventuel de ce mazet ne verrait que ces poutres, et qu’elles méritent à ce titre  qu’on en prenne un soin particulier.

Alors je tâche de l’imiter, de mon mieux et à mon rythme. Mes écouteurs d’I-pod dans les oreilles, j’écoute des émissions de radio consacrées à Picasso en rabotant des troncs d’arbre. C’est dans ces moments magiques que le manard se fait orfèvre pour faire ressortir des couleurs ocres et rougeâtre de ces arbres si intensément cévenols qu’ils en sont presque l’incarnation.

3 commentaires sur “Théorie du manard

  1. Bon chantier Guillaume !,(Hi han), dans tous les sens du terme (ça veut dire n’oublie pas d’écrire aussi, entre deux troncs…)-sinon ça risque de manardver…

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